Quelles sont les « qualités essentielles » de l'ultralibéralisme ?
Écrit par Alain Parquet   
27-06-2008

Dans une affaire comme l’annulation du mariage de Lille, se joue un rapport de forces entre le modèle de société français et un autre modèle importé d’Amérique. Tandis que l’ultralibéralisme du second est voué aux gémonies sur le terrain socio-économique, sa version sociétale a toujours bénéficié de la haute protection du politiquement correct. Pourtant, elle remet en question la construction philosophique, politique et juridique du premier, beaucoup plus que le diabolique « pouvoir de l’argent ». Contrat, coutume, société autonome, relativisme culturel contre Etat et loi normative, postmodernité contre modernité... Daniel pose la question (cf. commentaire 4, ici) de savoir « si nous nous porterions mieux dans un monde où les « qualités essentielles » seraient débattues, éventuellement votées, écrites (il est évident que l’on ne retiendrait pas la virginité), et non pas laissés à la liberté autonome des contractants, comme c’est le cas aujourd’hui. » Quelles sont donc les « qualités essentielles » de l’ultralibéralisme ? Pour quel avenir chargé de promesses ?...

L’enjeu de cette annulation est simple... ou aurait été perçu comme tel il y a quinze ans encore ! La loi affranchit l’individu de droits coutumiers qu’il n’aurait aucune liberté, ni de choisir, ni de discuter. À la clé, il y a donc la liberté au sens du LIBÉRALISME, celle héritée des Lumières et codifiée (miracle ?) en principes fondamentaux. Tel est notre État de droit laïc et républicain. Formellement, c’est une norme juridique, constitutionnalisée, qui crée les conditions de la libertÉ et de l’ÉgalitÉ dans lesquelles nous voulons nous reconnaître.

 Or, ne peuvent pas y entrer, pour la simple raison qu’elles existent, toutes les pratiques et toutes les conceptions de l’homme, de la femme, de la société ! Cette norme n’est pas un marché où chacun se servirait à la carte en fonction de ce qui l’arrange. Elle est même fort contraignante... jugeons plutôt : le pater familias est aboli, la maltraitance est interdite au cœur même de notre intimité, dans la cellule familiale, l’égalité entre les hommes et les femmes est inscrite dans la constitution ! Nombreux sont ceux qui ont des points de vue, des façons d’être et d’agir tout à fait contraires et qui aspireraient à vivre sous un régime qui « respecterait leurs valeurs ». Mais doit-on créer des zones de droit « différent » pour les satisfaire ?

Cela dit, il y a toujours eu, et il y aura toujours, pluralité de valeurs dans la société. Aucune loi ne prétend interdire de penser que la virginité est une qualité essentielle de la femme et de conclure en ce sens des contrats intimes. Et l’on ne peut pas interdire la non mixité à la piscine dans un cadre associatif. Quant au mariage civil, codifié par la loi, il n’est plus obligatoire pour vivre en couple légitime et les enfants naturels ont les mêmes droits que ceux nés dans un mariage. Où y a-t-il dictature ? Simplement, les points de vue subjectifs ou communautaristes ne peuvent pas avoir force de loi dans l’espace public et être inscrits dans le droit positif.

Par ailleurs, bien des pratiques sont licites, c’est-à-dire ni explicitement autorisées ni explicitement interdites. Par ex. la consommation de « drogues licites », que l’on hésite malgré tout à intégrer dans la norme..., et la prostitution, au grand dam de celles et ceux qui voudraient en faire une activité professionnelle « comme les autres »... mais peut-on imaginer qu’une fille (ou un garçon) de huit ans à qui vous demanderez « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » réponde « Je veux être prostitué(e) » et qu’à dix-huit ans elle (ou il) s’inscrive à la fac pour préparer un master de prostitution ? Quant à l’avortement, il a été dépénalisé mais, contrairement au « droit à la vie » (article 2 de la Convention européenne des droits de l'homme), ne peut pas figurer parmi les « droits fondamentaux ».

En revanche, conformément à ce même « droit à la vie », l’acte de donner la mort est illégal, d’où en France l’interdiction de l’euthanasie active et de l’assistance au suicide. La peine de mort a été abolie parce qu’il est insupportable, en pays « civilisé »,  qu’une loi tue. Et un État centralisé rend très difficile, sinon impossible son rétablissement éventuel, obtenu dans certains États de la fédération américaine.

Mais, à cette archaïque et intempestive « dictature de la loi » se substitue peu à peu l’univers du contrat. Face aux intrusions permanentes de l’État dans la vie des citoyens, il serait temps que la société « civile » conquière son autonomie... Mais la liberté contractuelle, et avec elle la privatisation des valeurs, sont bien la plus grande escroquerie du siècle, à l’égal du stalinisme ! Pour être effective, elle supposerait une STRICTE ÉGALITÉ entre les parties, elle exclurait TOUT RAPPORT DE FORCE, toute RÈGLE DU JEU IMPOSÉE. Chez saint Augustin, l’amour libère même de la morale... Mais restons sérieux. Dans une société contractualisée, qu’est-ce qui définit les règles du jeu, selon quels principes ? Quel recours, autre que l’épreuve de forces, permet de régler les litiges entre les parties ? L’employé aux abois signera avec l’employeur un contrat de travail à n’importe quel prix. Et, cette fois, des femmes seront pleinement « libres », entre tant d’autres choses, de choisir la virginité puisqu’elles n’auront aucun moyen légal d’échapper au droit coutumier. Pendant que nous y sommes, elles « se laisseront » contractuellement violer pour sauver leur peau... comme dans les mariages forcés.

Non sans perversité, la contractualisation de la société fait apparaître un nouveau type de revendication : le droit au CONSENTEMENT. Or, il est permis de penser que les auteurs de slogans comme « La prostitution, c’est mon choix » ou « Le foulard, c’est mon choix » ont intériorisé un système de domination et, à défaut de le combattre, revendiquent le « droit » de l’aménager, selon eux, à leur profit... Et puis, pour un consentement réel, combien de refus non exprimés ? Un exemple ignoble montre l’effet pervers de la simple hypothèse du consentement, au corps défendant des intéressés ; il s’agit de la prostitution forcée des femmes d’Europe de l’Est. Pour la qualification de trafic d’êtres humains, débattue en 2000 à l’ONU, l’hypothèse qu’elles pouvaient aussi être consentantes, lancée par une militante de la mouvance « Etre prostituée, c’est mon choix » !, allait leur faire porter la charge de la preuve qu’elles ne l’étaient pas. Pour cette raison, l’idée de consentement a été purement et simplement exclue. Cf. le livre de Geneviève Fraisse sur ce sujet.

Mais, pour explorer la question jusqu’au bout, acceptons l’idée d’une adhésion réelle au contrat. Ne préjugeons pas du libre arbitre de l’autre quand il adopte des valeurs contraires aux « valeurs fondamentales » reconnues. Après tout, un libéral a-t-il le droit de juger les « choix de vie » d’autrui ?... Mais cette attitude vertueuse consacre l’individualisme absolu comme si l’on cherchait la déshumanisation. Un seul exemple, qui ne touche cette fois ni le sexe, ni la coutume ni la religion : le lancer de nains fut interdit par le Conseil d’État pour atteinte à la dignité humaine tandis que les intéressés, pour gagner de l’argent, consentaient à se réifier en projectiles. L’autonomie de la société « civile » me paraît une illusion aussi dangereuse qu’impraticable.

Sans lois ni valeurs communes – individualismes et communautarismes même combat ! –, la société contractuelle n’est donc que le cynique et sinistre mirage d’un fondamentalisme idéologique. Le relativisme absolu ne produit que des sophismes (la « vraie » démocratie serait qu’un partisan de la dictature ait aussi le droit de vivre selon ses valeurs) et s’érige comme un absolu... qui s’annule dès lors qu’il est appliqué à lui-même ! De plus, l’essentialisation de « l’identité » est réactionnaire, analyse trop oubliée aujourd’hui, car une « identité » est une construction historique, faite de contradictions, de conflits, de rapports de force, et ne peut pas être monolithique. Les sociétés musulmanes, par ex., connaissent les mêmes conflits de valeurs que l’Occident, entre « fascisme vert » et communisme athée ; devrait-on cautionner au nom du libéralisme (???) les conceptions les plus rétrogrades, et à bout de souffle, d’une religion instrumentalisée plus que toute autre par les enjeux de pouvoir et les archaïsmes sociétaux ?

Pour moi, l’ultralibéralisme est la maladie infantile du libéralisme, qui nous replonge dans les aliénations que celui-ci, pensait-on, avait réussi à vaincre. Les questionnements métaphysiques ou existentiels semblent avoir bien peu de place ici. Mais il s’agit du monde réel, non d’abstraction ni d’absolu, et lutter contre une telle décomposition politique, idéologique, mentale, sociale, c’est préserver, non seulement un modèle de société mais les conditions de notre humanisation. Kant a fondé la société civile sur le droit, et le droit sur une morale, en raison de son pessimisme sur la capacité immanente des hommes à se civiliser. Je ne vois pas non plus d’autre solution, à la fois pour fonder un système démocratique et libéral et pour définir les principes d’un vivre ensemble porteur de valeurs qui nous tirent vers le haut.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. On peut commenter les chapitres un par un ?
Ecrit par libre-échange. 27-06-2008
Exemple chapitre 6 "conformément au droit à la vie " c'est non à l'euthanasie ? la France va bientôt se mettre à la hauteur de l'Europe si elle ne veut plus voir ses malades fuir aux Pays-Bas ou en Suisse ! comme les jeunes filles qui allait avorter en Angleterre avant que la loi ne passe en France : votre "droit à la vie" c'était non à l'avortement à l'époque, et puis maintenant c'est oui ? Enfin sauf pour les cathos bien sûr, mais la loi française n'est ni chrétienne ni juive ni musulmane.
Réfléchissez avant d'écrire, vous voyez bien que les lois changent , la peine de mort en est un exemple contemporain (voir les différents états outre atlantique) Tout évolue avec le temps, rien n'est une "maladie". Il n'y a d'"aliénations" nulle part, il n'y a que des adaptations progressives au monde contemporain.

2. échange d'idées
Ecrit par suite. 27-06-2008
échangeons encore? le chapitre 1 démarrait mal : l'annulation du mariage étant demandée par les 2 époux lillois, de quoi se mêle le profane . Qui juge qui !

3. § 2 = l'enjeu est simple ? ben voyons . . .
Ecrit par perplexe. 28-06-2008
Ce discours philosophico-juridico-moralisateur est-il rédigé par un homme potentiellement efficace sur le plan législatif ou sur le plan exécutif ? Je savais que libéralisme était un mot grossier aux Phares mais là c'est carrément caca-boudin, excusez ce mot d'enfant sur le dessin.

4. Le liberalisme en marche
Ecrit par Georges. 29-06-2008
Marchez/mâchez vos droits en mettant le pied droit sur le gauche ! Ca porte bonheur juste avant se casser la pipe. Attention fumeurs !

Le laissez faire c'est désormais le monopole, le privilège déguisé d'une minorité : l'hydre aux mille têtes de l'ancien régime).*

Sans action consciente et délibérée, les inégalités meurtrières se seraient maintenues et se maintiendraient. Des détraquements inquiétants se manifestent qu'aucun laisser-faire ne corrige. **

La France par un incoercible libéralisme, donne de l'instruction à ses indigènes, quoique sachant très bien que c'est par cette instruction que les indigènes s'émanciperont d'elles. ***

Elle est incroyable [la sottise universitaire], et je lui en veux d'autant plus que je m'y suis laissé prendre jadis. Elle est incroyable avec son affectation d'« esprit large », de « libéralisme », etc... ****

Elle tenait que notre société, notre culture, nos mœurs, se défaisaient par complaisance et par un relâchement où elle ne consentait à voir que faiblesse et non point libéralisme ou générosité . *****
_______________________________________________

* (Boursault, Mots à la mode, sc. 15 ds Littré)
** (Perroux, Écon. xxe s., 1964, p. 352)
*** (Montherlant, Carnets 29 à 35, 34 ds Foulq.)
**** (Rivière, Corresp. [avec Alain-Fournier], 1906, p. 314)
***** (Gide, Et nunc manet in te, 1951, p. 1125)

5. Qui défend qui ? De quel côté est la liberté ?
Ecrit par Alain. 03-07-2008
« La loi française n'est ni chrétienne ni juive ni musulmane », c’est exactement la raison d’être de cet article !
S’adapter au monde contemporain ? Etes-vous prêt(e) à vous adapter à la marchandisation totale des corps, à la vente de sperme, d’ovocytes, au business des utérus (qui ont libre court dans certains pays et non en France, vieux pays frileux et réactionnaire...), au libre trafic de drogue (idem...), etc. etc. Cf. tous les problèmes sociétaux d’aujourd’hui !
Pour ne pas faire trop long, j’ai parlé d’euthanasie active (ACTE de donner la mort) sans préciser la différence avec l’euthanasie passive (arrêt des soins et accompagnement du mourant). J’espère qu’il est encore possible de pointer la différence entre les deux. De quel côté se trouve la dignité humaine ?
Le chapitre sur le consentement répond à l’argument du consentement de la femme pour l’annulation du mariage de Lille. Je m’étonne d’ailleurs que les exemples cités aient si peu sensibilisé...

Questions : qui défend qui ? de quel côté est la liberté ? Le système libéral, basé sur la distinction entre privé et public, laisse une liberté de conscience quasi totale dans le cercle privé. Une société civile autonome, elle, doit reposer sur L’INTERIORISATION PAR TOUS D’UNE MORALE COMMUNE, elle est donc autrement plus NORMATIVE que la loi, qui définit un cadre de référence. Par ex., que l’égalité des hommes et des femmes soit inscrite dans la constitution n’interdit pas de penser, loin de là, et entre autres choses, que les hommes sont supérieurs aux femmes... Alors, que fait-on avec cela ? La société l’intègre-t-elle dans la morale commune ??? Ou fait-elle, oui ou non, la morale aux sexistes ? Le politiquement correct se retrouve écartelé. Et il moralise autrement plus que la loi !
De toute façon, l’ultralibéralisme me paraît une fiction, il y a nécessairement des principes, hétéronomes, pour fonder un vivre ensemble. Au Canada, la Cour suprême a sorti le carton jaune quand des fondamentalistes ont demandé le droit d’appliquer la charia aux membres de leur « communauté » !

Il y aurait bien d’autres choses à dire. Avoir des arguments, des réflexions, des idées et pouvoir DEBATTRE... Mais l’antilibéralisme primaire, stéréotype obligé de tout débat franco-français, empêche de lire, apparemment, et fabrique la misère.
Je suggère un test : repérer dans l’article ceux qu’il attaque et ceux qu’il défend. Le sexisme, comme le racisme, relèvent-ils de la liberté de conscience, sont-ils des IDEES ! Je réponds non. Et je défends volontiers, bien qu’étant athée, la religion comme CULTURE contre celle du Dogme, du refus de questionnement et de liberté de conscience, de l'instrumentalisation par le pouvoir, qui entretient l’ignorance et l’absence d’éducation pour reproduire son fond de commerce. Car l’obscurantisme et l’archaïsme, ce ne sont pas des signes de foi religieuse ! Arrêtons ces impostures.
Pour évoluer vers l'abolition de la peine de mort, l’égalité, etc., il faut quelque chose qui nous TIRE VERS LE HAUT. Une société du contrat et la privatisation des valeurs ne le font pas. Le « libéralisme », la « modernité », qui sont des philosophies (ou des mouvements philosophiques), le font. Mais il est sans doute impossible d’être à la fois contre l’ultralibéralisme, qui conduit à la décomposition, et contre l’antilibéralisme, qui entretient la sclérose et conduit à la faillite, dans le pays à la fois de l’Etat absolu, hérité de l’Ancien Régime, et du PC qui fut le plus stalinien d’Europe, et pendant le plus longtemps.
Sur le dessin caca boudin : est-ce de la philo ultra- ou infra- ? Trop fort pour moi, décidément...
Alain

6. pas de femme au Vatican
Ecrit par nialA. 06-07-2008
les hommes sont supérieurs aux femmes ? ah non, ce sont les femmes qui sont supérieures aux hommes, na . Les hommes ne peuvent pas avoir d'enfants. Ils accouchent de concepts et d'idées, font des guerres et des morts, et plus ils envient les femmes plus ils les mettent sous cloche : vive la burka et les religions machistes !

7. Article bis
Ecrit par Alain. 07-07-2008
Pour qui est intéressé :
Cet article, retouché, plus précis et plus abouti, se trouve à cette adresse.
La fin :
Comment l’abolition de l’esclavage VIENT-ELLE A L’ESPRIT ? Et l’abolition de la peine de mort, après celle de la torture dans les prisons au 18ème siècle ? Pourquoi condamner le sexisme, le racisme, la pauvreté, la guerre ?... De vraies questions, si l’on veut bien reconnaître la réalité de cette aspiration au progrès humain. Le libéralisme, la « modernité », qui furent des mouvements philosophiques libérateurs, ont pu la porter. Dans le « post-moderne », je ne vois que sa destruction.

8. Pour la route
Ecrit par Alain. 08-07-2008
Une dernière modif, pour la route :
Que l’on soit dans l’autonomie ou l’hétéronomie, il y a nécessairement des principes fondateurs pour un vivre ensemble. C’est la notion d’identité qui est remise en question, ses conceptions réactionnaires devenant intenables : une « identité » est une construction historique, faite de contradictions, de conflits, et ne peut pas être exclusive et monolithique.

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