L'intraduisible
Écrit par Marc Goldstein   
29-06-2008

Mon humeur était, sans raison particulière, aussi grisaillante que le ciel en ce dimanche 29 juin, lorsque je me rendis aux Phares pour le traditionnel café-philo dominical. Conformément à la coutume, les doigts se levèrent pour proposer des sujets. Parmi les 13 sujets proposé, l’animatrice du jour choisit : « Qu’est-ce qui, d’une langue à l’autre, est dans cette zone qu’on appelle l’intraduisible ? » C’est une chance, j’aime les sujets courts… Celui-ci, bien que compréhensible est quelque peu charabiateux mais qu’importe, il s’agit de questionner l’intraduisible. Alors, allons-y ! L’auteur du sujet l’introduisit d’une part, en disant que l’idée lui a été inspirée par son expérience des cafés-philo en langue anglaise et d’autre part, en se demandant s’il existait un dénominateur commun (une « chose commune ») de l’intraduisible.

En début de débat, l’animatrice conseilla d’écarter la linguistique. Quelle drôle d’idée d’écarter une des disciplines les plus proches du sujet ! me suis-je demandé. Y a-t-il une zone d’intraduisible, d’abord ? L’animatrice conseilla demanda d’écarter Le premier intervenant mit en avant la subtilité du rapport entre le mot et le sens. Entre la phrase et le sens, reprit l’intervenant suivant. Arrive-t-on à tout traduire ? demanda le participant suivant. N’y a-t-il pas encore des textes, des hiéroglyphes que nous nous n’avons toujours pas réussi à déchiffrer ? Il faut distinguer « mal traduit » et intraduisible fit remarquer une intervenante. Et le texte ne fait pas tout, il faut tenir compte également de la gestuelle, du ton, de la manière d’occuper l’espace, remarque une participante. Force fut de constater que la langue nous constitue et qu’elle n’est pas séparable de l’histoire et de la culture dans lesquelles elle baigne. Si bien que « mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde » écrivait tout à fait justement Albert Camus.

Pour autant, la compréhension d’un message est-elle seulement affaire de traduction d’une langue dans une autre ? Ne parlons-nous pas tous notre propre langue, quelle qu’elle soit ? Ne nous est-il pas difficile de traduire en mots ce que nous voulons exprimer, ce que nous voudrions dire, faire passer ? « Un mot n’explique rien, il suggère » lança un participant. Doit-on traduire Rimbaud ? demanda l’intervenante suivante. Finalement, ce qui est remarquable c’est qu’il y ait du traduisible, constata l’auteur du sujet. Et si le travail d’une vie consistait à apprendre à parler ? suggéra l’animatrice, rappelant les travaux de Levinas à tout bout de champ. Ecarter la linguistique mais citer Levinas, ce serait donc ça philosopher ? Heureusement, il y a la poésie : « La terre est bleue comme une orange » nous dit Éluard, et toute traduction est vaine. Un intervenant évoque le tricotage : de même que le vide entre les mailles donne son moelleux au tricot, le vide entre les mots, voire ce qu’il y a à lire entre les lignes donne de la richesse au discours, et à la langue.

Mais si pour certains traduttore traditore (traduire c’est trahir), pour d’autres comme Kant « la musique est la langue des émotions » et pour Wittgenstein « ce dont on ne peut parler, il faut le taire », comment peut-on encore se faire comprendre ? Le conseil de Wittgenstein, pris au pied de la lettre, ne signerait-il pas l’arrêt de mort de la poésie ? La parole naîtrait peut-être à partir de la zone d’intraductibilité, suggéra un participant. En fait, chaque langue dispose d’une richesse qui lui est propre : il y a de nombreux mots pour évoquer la robe des chevaux en espagnol, la neige en inuit, les différentes sortes de bananes en brésilien, les actions des abeilles en Afrique,… Or, le plus fort est que nous parvenons quand même à nous comprendre, quelle que soit notre langue maternelle ! C’est donc bien le signe que quelque chose passe, au-delà des mots et de leur signification. Qu’il me soit permit ici d’égratigner au passage nos chers philosophes et les noms dont ils baptisent leurs concepts aussi abscons que fumeux : noûs, apeiron, Un, homéoméries, substance, cogito, conatus, monade, noumène, surhomme, dasein, plan d’immanence,… comment voulez-vous traduire un tel charabia ? Comment voulez-vous que de tels concepts prétendent à une quelconque traduction fidèle, à une quelconque universalité tellement ils semblent liés à la définition qui repose à tout jamais dans la tête de leur créateurs ? La philosophie tient aussi de l’alchimie parfois…

Contre toute attente, j’ai apprécié ce débat et ses imperfections. La polysémie du langage n’en finira sans doute jamais de nous gêner et de nous questionner. Et alors ? « Rien ne devrait recevoir un nom, de peur que ce nom même ne le transforme » écrit Virginia Woolf. Partant, est-il nécessaire de tout traduire ? Il y a heureusement des activités humaines qui ne sont pas uniquement basées sur le discours, bien qu’ayant leur propre langage (la peinture, le sport, la musique, l’art en général). Il n’est nul alors besoin de traduire quoi que ce soit. Tout le monde peut comprendre, saisir et ressentir, comme dans la vidéo qui illustre cet article. Je terminerai par cette anecdote connue de tous : Un sot allait  à cheval en tenant dans une main le sceau du roi et dans l’autre un seau rempli d’eau. Le cheval fit un écart et les trois intraduisibles tombèrent à terre…

Mon humeur était, sans raison particulière, aussi grisaillante que le ciel en ce dimanche 29 juin, lorsque je me rendis aux Phares pour le traditionnel café-philo dominical. Conformément à la coutume, les doigts des participants se levèrent pour proposer des sujets. Parmi les 13 sujets proposés, l’animatrice du jour choisit : « Qu’est-ce qui, d’une langue à l’autre, est dans cette zone qu’on appelle l’intraduisible ? » C’est une chance, j’aime les sujets courts… Celui-ci, bien que compréhensible est quelque peu charabiateux mais qu’importe, il s’agit de questionner l’intraduisible. Alors, allons-y ! L’auteur du sujet l’introduisit d’une part, en disant que l’idée lui a été inspirée par son expérience des cafés-philo en langue anglaise et d’autre part, en se demandant s’il existait un dénominateur commun (une « chose commune ») de ce que l'on estime intraduisible.

En début de débat, l’animatrice conseilla d’écarter la linguistique. Quelle drôle d’idée d’écarter une des disciplines les plus proches du sujet ! me suis-je demandé. Y a-t-il une zone d’intraduisible, d’abord ? Le premier intervenant mit en avant la subtilité du rapport entre le mot et le sens. Entre la phrase et le sens, reprit l’intervenant suivant. Arrive-t-on à tout traduire ? demanda le participant suivant. N’y a-t-il pas encore des textes, des hiéroglyphes que nous n’avons toujours pas réussi à déchiffrer ? Il faut distinguer « mal traduit » et intraduisible fit remarquer une intervenante. Et le texte ne fait pas tout, il faut tenir compte également de la gestuelle, du ton, de la manière d’occuper l’espace, remarqua une participante. Force fut de constater que la langue nous constitue et qu’elle n’est pas séparable de l’histoire et de la culture dans lesquelles elle baigne. Si bien que « mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde » écrivait fort justement Albert Camus.

Pour autant, la compréhension d’un message est-elle seulement affaire de traduction d’une langue dans une autre ? Ne parlons-nous pas tous notre propre langue, quelle qu’elle soit ? Ne nous est-il pas difficile de traduire en mots ce que nous voulons exprimer, ce que nous voudrions dire, faire passer ? « Un mot n’explique rien, il suggère » lança un participant. Finalement, ce qui est remarquable c’est qu’il y ait du traduisible, constata l’auteur du sujet. Et si le travail d’une vie consistait à apprendre à parler ? suggéra l’animatrice, rappelant les travaux de Levinas à tout bout de champ. Écarter la linguistique mais faire référence à un philosophe que l'on connaît bien, ce serait donc ça philosopher ? pensai-je à cet instant. Heureusement, il y a la poésie : « La terre est bleue comme une orange » déclare Paul Éluard, et toute traduction est vaine. Doit-on traduire Rimbaud ? demanda l’intervenante suivante. Un participant évoqua le tricotage : de même que le vide entre les mailles donne son moelleux au tricot, le vide entre les mots, voire ce qu’il y a à lire entre les lignes donne de la richesse au discours, et à la langue.

Mais, si pour certains traduttore traditore (traduire, c’est trahir), si pour d’autres comme Kant « la musique est la langue des émotions » et si pour Wittgenstein « ce dont on ne peut parler, il faut le taire », comment peut-on encore se faire comprendre ? Le conseil de Wittgenstein, pris au pied de la lettre, ne signerait-il pas l’arrêt de mort de la poésie ? La parole naîtrait peut-être à partir de la zone d’intraductibilité, suggéra un participant. En fait, chaque langue dispose d’une richesse qui lui est propre : il existe de nombreux mots pour évoquer la robe des chevaux en espagnol, la neige en inuit, les différentes sortes de bananes en brésilien, l'activité des abeilles en Afrique,… Or, le plus fort est que nous parvenons quand même à nous comprendre, quelle que soit notre langue maternelle ! C’est donc bien le signe que quelque chose passe, au-delà des mots et de leur signification. Qu’il me soit permit ici d’égratigner au passage nos chers philosophes et les noms aussi abscons que fumeux dont ils baptisent leurs concepts : noûs, apeiron, homéoméries, substance, cogito, conatus, monade, noumène, surhomme, dasein, plan d’immanence,… Comment voulez-vous traduire pareil charabia ? Comment voulez-vous que de tels concepts prétendent à une quelconque traduction fidèle, à une quelconque universalité tellement ils semblent liés à la définition qui repose à tout jamais dans la tête de leurs créateurs ? La philosophie semble  tenir aussi de l’alchimie parfois…

Malgré cela et contre toute attente, j’ai apprécié ce débat et ses imperfections. La polysémie du langage n’en finira sans doute jamais de nous gêner et de nous questionner. Et alors ? « Rien ne devrait recevoir un nom, de peur que ce nom même ne le transforme » écrit Virginia Woolf. Partant, est-il nécessaire de tout traduire ? Il y a heureusement des activités humaines qui ne sont pas uniquement basées sur le discours, bien qu’ayant leur propre langage (la peinture, le sport, la musique, l’art en général). Il n’est alors nul besoin de traduire quoi que ce soit. Tout le monde peut comprendre, saisir et ressentir, comme dans la vidéo qui illustre cet article. Je terminerai par cette anecdote connue de tous : un sot allait  à cheval en tenant dans une main le sceau du roi et dans l’autre un seau rempli d’eau ; le cheval fit un écart et les trois intraduisibles tombèrent à terre…

 

Sujet connexe : Peut-on encore espérer transmettre ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. L'intraduisible chez les polyglottes
Ecrit par Georges. 29-06-2008
Le polyglotte fut considéré une personne intelligente avant que le café-philo s'interroge sur ses qualites.

Or,dire les mêmes conneries en plusieurs langues n'est pas une preuve d'intelligence car ce qui n'est pas compréhensible est intraduisible.

Par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

2. Réponse du berger
Ecrit par Gunter. 30-06-2008
"Qu’il me soit permis ici d’égratigner au passage nos chers informaticiens et les noms aussi abscons que fumeux dont ils baptisent leurs concepts :virtualisation, architecture orienté objet, architecture distribuée, data mining, Wimax, RFID, etc., etc.,… Comment voulez-vous traduire (ne serait-ce que comprendre avant de traduire, Gunter G.) pareil charabia ?" (cf. Marc, ci-dessus)

3. L'intraduisible du traduisible
Ecrit par Georges. 30-06-2008
Si on comprend le principe d'identité on pourra traduire en justice la personne qui se identifie à son nom, prénom, position sociale, etc. Quelle justice et quelle philosophie pour les magistrats et les philosophes qui ne savent pas répondre à la question philosophique "qui suis-je" ?

Apparemment la question qui suis-je est intraduisible. Si on sait pas qui on est, on pourra dire que aujourd'hui on est le 30 juin 2008. :-) En attendant que la question soit traduisible, on peut écrire et parler mot à mot. Répéter sans comprendre peut sauver les apparences de la réussite élitaire.

Geo Brux Belg

4. Le truc de " l' intraduisible", c'est juste pour causer ?
Ecrit par Gérard. 01-07-2008
Je me suis permis d'évoquer le dictionnaire bilingue (forcément) de l'intraduisible au cours du débat.Serait-il possible? Soit on aurait des périphrases sur les sens approchants soit on aurait des mots ne recouvrant pas de réalité dans la culture de l'autre pays -exemple :le mot "moi " en chinois.
Mais de fait, le contamination des langues entre elles font qu'à un mot manquant on a emprunté un mot d'une autre langue, de sorte que je ne suis pas sûr que l'intraduisible empêche la communication.
Là où cette limite existe serait plutôt, selon moi, le registre de la poétique et surtout celui des sentiments. Avec leur cortège d'ambivalences et d'indicibles, penser ses affects supposerait de les nommer ce qui ne peut se faire que par une catégorisation conventionelle et socio-historique. C'est d'ailleurs pourquoi l'on dit " ressentir " plutot que " sentir",ceci pour faire le distingo entre la re-présentation et le vécu et au passage, pour marquer, avec Spinoza, l'écart entre 'homme et l'animal.
Ainsi, de l'expérience vécue à l'expérience réfléchie, il y a la culture et le langage en tant que sphère symbolique. Dans cet entre-deux de la chair et des mots, l'intraduisible ressemble étrangement à une fausse question car le discursif des mots sépare les champs signifiés alors que naturellement, notre conscience reste un entrelacement d'affects dans une non-congruence ce à quoi s'ajoutee capillarisation du temps et de la mémoire..
Comment des les êtres "intraduisibles" que nous sommes voudrions-nous tout traduire?
Les fenêtres de sens font la saveur du langage, là où le monde se vit poétiquement, à l'abri de la tyrannie des faits , dans le repère enfoui de nos rêves mêlés et dans ce voluptueux autant que douloureux noyau de sens qui tend à vaincre l'effort des ans jusqu'au point nommé de notre finitude.Depuis l'invention du mot, il n'y a pas de traduisible dans ce qui est dit "existentiel" et il est bon que cela soit ainsi dans toutes les langues. C'est notre royaume et c'est à nous d'en être vassal ou suzerain..

5. La Raison
Ecrit par Ibnadame. 01-07-2008
BONJOUR LES PHILOS

L'intraduisible n'existe pas sauf si le silence est un langage qu'on peut enregistrer sur des CDs quand peut écouter tranquillement...Le langage fait partie intégrante de l'identité de la personne...Ceci reflète que chaque identifie possède comme un univers propre de symbole quand on ne peut pas trouver chez L'AUTRE, mais ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas un minimum de langage qui sert de traduction d'un langage à autre...Le problème devient un peu dur dans les œuvres écrites, car la traduction c'est une "lecture' d'un récit avec une autre langue...Si cette lecture ne posée pas les donnes essentielles de la langue maternelle, la traduction serait une Trahison, dans le sens qui n'a pas respecté le vrai sens du texte...Et toute transformation qui ne respecte pas le texte original est une trahison...Mais on peut dire que la bonne foie du traducteur joue un rôle dans le fait de la traduction...Si tu es honnête dans votre traduction et qu'il est apprécié par la plus parts des gens qui connaissent ce domaine, c'est que la traduction a joué son rôle dans la vie, sa raison d'être...Et la raison de son existence c'est de faire passer le %message% dans le texte pour d'autre qui ne font pas partie e l'identité de l'auteur du texte...

La question fondamentale qui résume tout c'est Qui suis-je? Et c'est à partir de la raison que vous faites sur votre existence vous parvenez à répondre à cette question clé de votre existence...Si on prend l'exemple de l'ordinateur...Quel est la raison de son existence? C'est pour faciliter les taches qu'autres fois étaient difficile et qui prenne beaucoup de temps et qui étaient mal organiser et beaucoup de choses...Si l'être humain sachent pourquoi il existe, il connaitra la réponse à la question Qui suis-je?

Et qui creuse au fond de lui même, il trouvera le chemin qui le mènera à la réponse vrai et juste...

Bonne partie de philosophie...

6. Non, mais...
Ecrit par jean louis. 17-02-2009
" « mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde » écrivait fort justement Albert Camus.
Les choses, quelles choses ? Les choses existent-elles en tant que choses ? Qu'est-ce que nommer ? Donner à penser, insinuer, que le mot, le nom désignent une chose définie, particulière, n'est-ce pas ajouter à la misère du monde ?
Il n'existe pas de choses indépendantes et permanentes qui puissent être désignées. Ce qui est vivant dépend terriblement de tout un tas de facteurs environnants. C'est relié à l''ensemble. Les objets matériels, eux-mêmes, ne sauraient subsister en toute indépendance et rester identiques à eux-mêmes.
Non, les mots désignent bien évidemment des classes, des catégories d'éléments (donc un rapport intellectuel)ou des fonctions. Les mots désignent d'autres mots en quelque sorte.
Il faudrait donc se débarrasser définitivement de l'idée que l'on puisse désigner quoi que ce soit ou qui que ce soit de défini. Non, mais...

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