Traductor, traditor
Écrit par Carlos Gravito   
30-06-2008

Tout en militant pour une « Lingvo Internacia » de Ludwig Zamenhof, alias Doktoro Esperanto, mais ostensiblement en accord avec le châtiment subi par les Sumériens à Babel, un curieux cortège de groupies défilait devant le café des Phares, le 29 juin, prônant « En avant pour une Europe Multilingue », alors que Michel II y proposait comme sujet du jour : « Qu’est-ce qui, d’une langue à l’autre, est dans une zone que l’on appelle intraduisible ? », un exercice que l’animatrice, Sylvie Petin, prit en bonne main, sachant que, selon l’Unesco, 50% des idiomes patrimoine de l’humanité sont en danger de perdition, au rythme d’un tous les quinze jours et 90% menacés de disparition au cours de ce siècle (malgré la fréquente présence de certains phénomènes linguistiques rares), si l’on se croise les langues et on ne fait rien.

 

La tour de Babel-         D’une langue à l’autre, on ne dit jamais la même chose ; il y a là quelque chose de particulier ou d’universel ? se demandait le bilingue Michel II.

-         Sans vouloir nous adonner à la linguistique, répliqua l’animatrice, essayons d’en faire de la philo ; éclaire-moi, déjà, sur le rapport entre le mot et le sens.

-         Je crois, reprit l’auteur du sujet, que le problème n’est pas dans le mot mais dans la phrase.

 

« Quand on pense, constata Michel, qu’il y a des langues comme le japonais qui n’ont pas de mots, que peut vouloir dire ‘intraduisible’ ? Au fond, malgré les barrières, on arrive à se comprendre ; c’est formidable ! » et Marie-Sylvie nota « ce qui me frappe dans une langue, lorsque je vois un film en VO, ce ne sont pas seulement les mots, mais la gestuelle, le ton, les qualités essentielles d’un peuple », ce qui amena Gunter à « faire état d’une expérience personnelle, ses amis lui disant ‘tu es un autre’, lorsqu’il parle avec eux dans leur langue maternelle (l’allemand) », puis, il évoqua « une phrase de Camus ‘se tromper de mots, c’est ajouter à la misère du monde’, en écho à ‘La langue du IIIème Reich’ de Victor Klemperer et à ‘La langue de la Vème République’ d’Éric Hazan, que l’on ne peut pas séparer des cultures respectives, comme l’a démontré le psychanalyste André Green ».

 

Nadia rapporta que « le regard, l’âme d’un peuple, est une initiation au voyage bien difficile à traduire », Marc que « vu les contextes particuliers, la langue et l’Histoire sont inséparables », Alfred que « le ‘tu me fends le cœur’, au cours d’un jeu de cartes décrit par Pagnol, est une métaphore qui n’explique pas mais suggère, comme dans le monde de la poésie qui renâcle à se faire traduire », Charles que « plus près de nous, l’argot ou le langage entre la maman et son enfant sont intraduisibles », Hallima que « l’on traduit bien dans toutes les langues des mots comme ‘télévision’ » et Roscha qui, « enseignant l’anglais, trouve difficile l’apprentissage de la petite conversation », Anick citant ensuite le « cas d’un élève au Bac, décontenancé par la question ‘Doit-on traduire Rimbaud ?’ »

 

« La poésie permet le décrochage des mots », opina Xavier, alors que Charles II « relevait deux points : un, la différence dans l’appréciation du langage selon les cultures, tel que l’ont fait Ludwig Wittgenstein (‘Tractatus logico-philosophicus’) et John Austin (‘Quand dire c’est faire’), introduisant la notion d’‘Acte de langage’ ; deux, l’intraduisible comme activité de la séparation de l’autre et des cultures ». Traduisant « la pensée de sa voisine, Miriam, Alfred rappela que le mot ‘Bistro’ n’est, enfin, que la traduction du mot employé par les troupes russes à Paris rentrant dans les estaminets pour boire ‘vite’ un coup, mentionnant que de nos jours tout va vite dans la tchatche et dans les SMS, ce qui laisse derrière un tas de zones d’ombre que l’Académie Française, créée par Louis XIII, prétendait éviter », Laurent soutint que « n’ayant à l’origine qu’un seul mot, selon le regard apporté aux nuances changeantes avec le temps, la langue a organisé une certaine conception du monde dont le décryptage nécessite des différentes moyens, à l’instar de l’abeille ou de la neige », Michel II exprima sa conviction « qu’une langue est une sorte de contrat, un accord pour l’utilisation d’un même lexique et références culturelles et que malgré la spécificité du ‘estar’ portugais et espagnol ou des ‘Aïku’ japonais, il y a partout de l’universel ».

 

-         L’art, la poésie, la musique sont un complément nécessaire aux mots, ajouta Sylvie et, y amenant un brin de poésie, l’animatrice continua : un Homme n’est pas un « code », mais plutôt quelque chose de semblable aux mailles d’un tricot, ferme, moelleux et poreux, à la fois. N’est-ce pas Kant, après Aristote (« La musique adoucit les mœurs en produisant des sentiments moraux »), qui fait « de lui la langue des émotions » ?

 

Pour finir, Gérard se questionna « sur l’utilité d’un dictionnaire des mots intraduisibles en raison de leur saveur et sens pratique ou si cela n’a aucun sens, telle la bizarrerie de l’Esperanto ».

 

Que dire du « téléphone arabe », ce jeu de société qui fait circuler, de bouche à oreille, un message qui se révèle déformé à l’arrivée ? Cela importe peu. « Préparez des faits d’abord, dit Mark Twain, puis vous pouvez les fausser comme vous voulez ». Les faits sont là. Depuis le IIIème siècle avant le Christ, les Grecs ont senti la nécessité d’entreprendre la Traduction de l’Ancien Testament (Bible des Septante), liant traduction et interprétation. Malgré l’identité de race, à travers le « logos », ils considéraient se comporter en Hommes d’esprit, sachant bien penser, bien parler, bien vivre, par rapport aux Barbares et leur « charabia » naturel qui, sans syntaxe, brouillait le signifiant.

 

Et pour cause. Dans un long voyage où se joua l’essence des langues occidentales face au monde, le savoir se déplaça de Grèce à Rome et au reste de l’Europe, une portée culturelle qui surprit les autochtones, placés devant la nécessité d’intégrer le nouveau apport reçu, une passivité qui n’était pas autre chose que de la compréhension, dans la construction de l’identité de l’objet Homme. Au fait, la langue est un grand passeur et l’adapter, alors qu’elle est dans la fluidité du sens d’une réalité en devenir, c’est une gageure. Traduire ou « translatio » est un transfert de sens ou déplacement de signification au sens propre comme au figuré, voisin de la métaphore ou de l’équivoque, parfois le même mot ayant différentes acceptions, surtout lorsqu’il n’y pas de vocable pertinent dans l’autre idiome. Ainsi, l’allemand « uber-setzen » (trans-poser), a le sens slave de « dévoilement », tandis que chez les latins « trans-latio » (tra-duire) au sens de « livrer, révéler », est un passage « au-delà » ou « fusion des horizons », selon Gadamer, qui a la connotation de « trahir » ; traductor, traditor.

 

Comme l’exprime Michel Foucault dans « Les mots et les choses », chaque Territoire a son Histoire, caractérisée par les conditions qui l’encadrent ou une particulière conception du monde, ce qui transparaît fatalement à l’instant des rencontres, du dialogue, du discours, et c’est ce qui s’est produit dans l’épisode ci-après.

 

Deux braves paysans portugais se délassaient assis au bord de la route, lorsqu’une superbe Mercedes vint à s’arrêter devant eux. L’air perdu, le conducteur en sortit et, cherchant visiblement des éléments d’orientation, s’adressa aux travailleurs :

-         Sprechen Sie Deutsch ?

Nos deux hommes se regardèrent interloqués.

-         Do you speak English ?

Les interpellés nièrent, hochant la tête.

-         Vous parlez français ?

Pas plus de succès; stuper absolue.

Pris de colère, le touriste reprit le volant et, claquant la portière, démarra sur les chapeaux de roue.

Après quelques minutes de réflexion, l’un des portugais dit à l’autre :

-         Au fait, on ferait bien d’apprendre quand même une autre langue.

-         Pour quoi faire, répondit son compagnon. Regarde ! Il en connaît trois et ça ne lui a servi à rien.

 

Sujet connexe : Peut-on encore espérer transmettre ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. se baigner dans la source ou se contenter de lire dans le texte
Ecrit par Nadia. 30-06-2008
Impossible de traduire des expressions dans une langue étrangère sans trahir l'auteur . Les plus fidèles traductions sont toujours en dessous de l'esprit du texte même si le sens est tant bien que mal maintenu. Le seul voyage possible auquel nous invite les textes en langue étrangère est celui de l'apprentissage laborieux et de l'immersion dans le milieu naturel à la manière d'un ethnologue doublé d'un linguiste.Dans tous les cas, on n'a pas d'autre alternative. On ne peut pas faire l'économie du temps, de la culture etc... La facilité à laquelle on nous accoutume nous éloigne de l'essentiel. Toute approche de l'essence d'un texte nécessite un savoir subtil et singulier.

2. On a oublié la Tour de la Langue de Bois
Ecrit par Georges. 01-07-2008
La Tour de la Langue de Bois est plus haut que la tour d'Effel et la Tour de Babel.

Pour faire le tour du problème il faut quiter la tour d'ivoire de la science. Si non on peut faire le tour de la France autour de la tour d'ivoire de la science. :-)

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

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