Se dépasser
Écrit par Gunter Gorhan   
13-07-2008

C'est le sujet choisi parmi les 11 proposés par les participants, par l’animateur invité de ce dimanche, Eric Zernik, agrégé de philosophie et professeur au lycée Louis le Grand à Paris.

Roshan, la « mère du sujet » expliquait son sujet par son incapacité personnelle de se dépasser. Est-ce par manque de courage, de volonté, de concentration ou d’autres raisons, se demandait-elle. Cette incapacité la frustrerait, l’empêcherait d’aboutir à un état de paix créé par un acte accompli, fruit d’un dépassement de soi. Elle aimerait en savoir plus en écoutant les uns et les autres…

Eric justifie son choix du sujet par le défi philosophique posé par une formule qui, selon lui, est un stéréotype qui l’intrigue et qu’au fond il ne comprend pas.

Plusieurs enjeux, voire clivages de sensibilité et de compréhension se sont exprimés au cours de l’échange dominical. Voici le plus important, celui qui a dominé tous les autres :

Il y avait ceux qui ressentent dans le désir, voire l’injonction de se dépasser, un relent d’idéologie, de moralisme et de culpabilité (mal digérée) d’une part, et ceux qui y voient l’essence même de l’homme qui consiste à vouloir progresser, croître, se dépasser, d’autre part.

Tia HellebautCeux qui se méfiaient du dépassement de soi y voyaient surtout son exploitation managériale pour « presser le citron » des salariés, sa rentabilisation par les officines du développement personnel, l’exhortation gouvernementale du « travailler plus » pour gagner quoi ? Au lieu de » travailler moins pour perdre moins » (de temps de vivre) suggérait un participant…

Hegel a très vite été appelé à la rescousse des « pro-dépassement » : Qu’est la dialectique d’autre, en effet, que le mouvement de dépassement inhérent à la vie même. Eric, visiblement « anti-dépassement », récuse la fameuse métaphore hégélienne tirée de la botanique pour illustrer le dépassement ; d’après lui, la dialectique de la graine qui devient bouton puis fleur et enfin fruit  ne peut être qualifiée de dépassement. Pour l’animateur il s’agit plutôt d’une révélation : « La graine, tout comme l’artiste ne se dépassent pas, ils se révèlent » dans leur fruit/œuvre.

Hegel a été cité une deuxième fois : Ne peut, en effet, être dépassé que ce par quoi on est passé. Dit autrement : On ne peut tourner la page (métaphore de la vie) que si on l’a lue. Souvent des alliances illusoires et fallacieuses s’établissent entre ceux qui sont encore en deçà et ceux qui sont déjà au-delà  de ce qu’il s’agit de dépasser. Je pense entre autre aux apprentis bouddhistes occidentaux qui cherchent à dépasser leur ego et leurs attachements divers, alors qu’ils n’ont pas encore de vrai moi et qu’ils ne sont attachés à rien véritablement (la génération bof) alliés (faussement)  à ceux qui ont su dépasser leur ego et leurs attachements crispés (les vrais bouddhistes).

Une bonne partie de l’échange a tourné autour d’une clarification conceptuelle, à laquelle tenait l’animateur,  pour ne pas confondre dépasser, progresser, croître, s’enrichir (« spirituellement »), etc.

Un autre enjeu portait sur la question de l’identité impliquée par le thème du jour : Le sujet est-il divisé, entre un moi et un soi, entre ce qu’il est et ce à quoi il aspire être, entre celui qui vit et celui qui examine sa vie, etc. ? Prenons la fameuse phrase de Socrate, souvent citée comme début de la philosophie : « Une vie qui n’est pas examinée ne vaut pas la peine d’être vécue ». Elle n’est compréhensible que si l’on admet que le sujet est un sujet divisé. La démonstration proposée par un participant (de façon plutôt drôle) que logiquement l’énoncé « se dépasser » est absurde, dépourvu de sens – si le sujet n’est pas divisé, s’il est un, un bloc, qui pourrait logiquement dépasser qui ?- faisait certes rire mais ne pouvait convaincre tous ceux qui tenaient à la division constitutive du sujet et chère à la psychanalyse.

Un autre verbe préféré par l’animateur à celui de « se dépasser » était « se rejoindre ». Allusion au « Deviens celui qui tu es ? » nietzschéen ? Mais « N’y a-t-il pas d’initiations (le soufisme a été cité), ni de passage d’un degré de perfection à un degré supérieur de perfection, source de la joie pour Spinoza – deux processus qui ne se limitent pas à une sorte de retrouvaille, d’adéquation avec soi-même ? » lui fut opposé.

Le soi-disant dépassement de soi n’est-il finalement qu’une manipulation par l’image de soi, de l’imaginaire qui fait rater le soi véritable qui, lui,  « obéit » à une loi supérieure (Héraclès) ou à une vocation (l’artiste) ? Le dépassement de soi n’est-il pas, en réalité, que la manifestation d’une rivalité inconsciente avec autrui (René Girard) ?

Un participant déçu : « Le débat marche sur sa tête, le vrai problème induit par le sujet n’est pas de se dépasser mais de se connaître, de connaître ses limites ». Mais toute connaissance d’une limite, quelle qu’elle soit implique déjà son dépassement…

Ce fut un échange très riche, partagé par nombreux participants, certains nouveaux venus – ce qui est toujours bon signe – qui a débouché sur une constatation, un regret et une interrogation :

- Le « se dépasser », s’il est pris dans un sens quantitatif (le sport et le travail), est plutôt connoté négativement. S’il est pris dans un sens qualitatif (travailleur mieux pour vivre mieux, par exemple) il peut légitimement séduire.

- Il n’était pratiquement pas question d’un possible dépassement collectif. Signe d’une époque de plus en plus individualiste, de repli sur soi généralisé du genre « Chacun pour soi et Dieu (ou toute autre « utopie ») contre tous » ?

- Lorsqu’on se dépasse, s’agit-il d’une simple révélation de ce qui est déjà là (métaphore de l’image  latente révélée par l’émulsion chimique du photographe) ou d’une véritable création, d’une adjonction de quelque chose de neuf, d’inédit, non réductible à quelque origine que ce soit et qui attend son éclosion. Ce débat agite aussi ceux qui s’intéressent à la psychanalyse ; celle-ci ne fait-elle que révéler (toujours partiellement, car elle est infinie) ce qui est inconscient ou bien l’inconscient est-il productif, créateur de nouveau (cf. Deleuze/Guattari « L’Antioedipe ») ?

Les bons débats sont ceux qui font réfléchir après coup le plus longtemps possible. Je sens que celui-ci en fera partie…

 

Sujet connexe : Le triomphe de la volonté par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Remarques
Ecrit par Eric Zernik. 15-07-2008
Très bon résumé très clair et très fidèle.
Je ferai juste deux remarques

1) je ne conteste pas la métaphore hégélienne, je conteste par contre sa traduction par le terme de "dépassement" La "Aufhebung" retient ce qu'elle qu'elle nie sur un plan supérieur; il s'agit plutôt d'une relève au double sens de relève de la garde (remplacement) et d'élévation sur un plan supérieur. Le mot dépassement ici me semble extrèmement réducteur.

2) Je ne crois pas qu'on puisse opposer création et révélation (surtout si on l'entend au sens photographique) Ce qui est révélé ici ne préexiste pas à sa révélation, à la manière dont l'essence précède son actualisation.. L'artiste, pour reprendre ce paradigme qui me paraît le plus pertinent, crée de toute pièce son oeuvre, mais une fois qu'elle a vu le jour, elle s'impose comme une nécessité et semble rétrospectivement portée par tout ce qui la précède en s'inscrivant tout naturellement dans une histoire. C'est ainsi, me semble-t-il, qu'il faudrait comprendre cette "croissance" dont tu parlais. Car enfin, il ne suffit pas de "se défoncer" de travailler plus, de courir plus vite etc... ce qui est en jeu c'est ce paradoxe d'une fidélité à un soi qui, est constamment à inventer et qui pourtant ne saurait être une création ex nihilo. Ce qui donne à penser, c'est qu'on peut en toute bonne foi refuser de s'abandonner à la facilité, tenter de sculpter son destin et découvrir in fine que l'on s'est trompé de route et qu'on a manqué sa vocation.En bref qu'est-ce qui nous appelle et à quoi cela nous engage-t-il?

Bien cordialement

Eric

2. Se révéler
Ecrit par Nadia. 16-07-2008
A une époque où l'islam et les musulmans sont diabolisés, je voulais en rapport bien évidemment avec le sujet vous dire quelques mots du soufisme qui ne doit rien à la mystique chrétienne contrairement à ce que j'ai pu entendre et lire par ci par là. Le soufisme est une invitation à l'élévation spirituelle par le renoncement aux vanités de ce monde, aux plaisirs, aux richesses et aux honneurs que recherche le commun des mortels. Il ne dissocie aucunement la contemplation de l'action, l'intérieur de l'extérieur. L'homme fait de sa vie un lieu de manifestation du divin par la contemplation et par l'action. Le soufisme est un moment d'intériorité de l'action en faveur de la justice et de la paix. C'est le moment où l'homme prend conscience que Dieu a "insufflé en lui de son esprit"(sourate XV, 29). "Jamais vous ne parviendrez à la piété véritable si vous ne donnez pas de ce que vous aimez" (III, 92). " Dieu aime ...ceux qui nourrissent le pauvre, l'orphelin, le captif....pour l'amour de Dieu"(LXXXVI, 8). Le "zakat" qui n'a rien à voir avec l'aumône chrétienne est un rappel que tous les biens appartiennent à Dieu seul et que tous les hommes étant frères nul ne peut vivre de l'exploitation du travail d'un autre. Comprendre le sens vivant de la tradition par la Liberté que donne la contemplation qui est extinction dans la réduction de l'Unité. El Ghazali, l'Emir Abdel Kader, Rabéha.... ont illustré cette pensée en associant, le savoir, la connaissance, la contemplation, à l'action juste.

3. Et l' Amour dans tout cela ?
Ecrit par Gérard Tissier. 27-07-2008
Cet étonnant. A lecture du résumé du débat,( merci Gunter) il semble pas que de la passion amoureuse ait été connotée au dépassement.
Je ne comprends pas. personne n'a oser ? Est-ce aussi tabou aux phares que l’expérience spirituelle ? Car enfin, quel que soit l’angle pris pour l’aborder, on trouverait dans l'‘amour-passion saturation de la notion de dépassement. En ce que cet irrésistible risque engage l’âme, le corps et l’esprit et conduit vers des sommets vertigineux. En ce qu’il e constitue une expérience incomparable sinon indispensable pour faire d’une vie autre chose qu’un calme plat. N’est-il pas, toujours, dépassement de soi, de ses limites, des sensations ou émotions déjà expérimentées : une transcendance ; une quête de fusion et d’infini ?
De même la folie, le génie, l’illumination, l’orgasme cosmique, hors sujet?
Comment « le travailler mieux pour vivre mieux « peut-il être un aspect qualitatif acceptable du dépassement ? Est-ce une antithèse aux visées des Lumières ou une gentille provocation dominicale ? La capacité à souffrir ne fait plus les champions du vélo, y préfèrerait-on le dopage ou la poursuite en descente ?
Mais alors, la question devient : et s’il n’y avait pas de dépassement puisque les limites ne sont que celles que je me fixe à moi-même ? N’est ce pas du subjectif ? Du chacun le sent différemment ?
C’est vrai que l’individu hypermoderne est dans le dépassement. Il vise la quête d'un ailleurs :celui de lui-même, dans la fuite éperdue vers la connaissance de soi. Talonné par l’urgence, gorgeant ses moments d’intensité, il cherche à ramener le futur dans le présent en le transformant en potentialités indéfinies et illimitées, c’est-à-dire ouvertes (toujours parler d'ouverture dans un débat) Bref,si le possible n’est pas le Tout de la vie, tout reste possible dans l’imaginaire de soi.
Son temps n’est ni rompu dans le fait biographique ; ni divisé par ses identités ou ses temporalités internes, il est ce temps, intensément au -delà de soi,une production de soi mieux ;une oeuvre Notre homme – issu des Lumières faut-il s’en souvenir-n’est plus un coureur de fond, s’épuisant vers quelque idéal, mais un sprinter qui se court après dans un effort tendu vers la relecture de soi Il est l’ouvrier de la treizième heure ; hors du jeu d’avant mais en déjà avance sur son temps. Pour lui, vous êtes dépassé au hit parade de la modernité. ce qu'il pense c'est ce que disait un grand psy : court petit homme ..

4. Amour, amour...toujours !
Ecrit par Gunter. 27-07-2008
Il y a des nombreuses conditions à ce que l'amour (érotique) soit un réel dépassement et non pas seulement une élation narcissique partagée, en miroir.
La définition féroce par Celine de l'amour : la transcendance mise à la portée des caniches, est sûrement exagérée mais doit nous rendre vigilants, et d'abord envers nous-mêmes. Nous sommes tellement enclins à nous raconter des histoires sur nous-mêmes, à nous glorifier ! Tout est bon pour cela...
Avant ou avec l'itératif « penser par soi-même », l'échange philosophique bien compris ne nous incite-t-il pas à penser aussi et surtout contre nous-mêmes?

5. L'amour comme maladie mentale
Ecrit par Alain. 28-07-2008
Je crains que l’amour « dépassement », aujourd’hui, ne puisse plus être considéré autrement que comme une maladie mentale.
Parce qu'il peut encore tirer vers le haut. Pour un athée, c’est l’accès, sans doute le seul, au spirituel, avec sa dimension d’ouverture et de promesse. Un spirituel non dévoyé vers un Tout Autre absolu, abstrait et non humain avec lequel aucune « relation » n’est possible.
L’amour « agapé », l’amour « philia », c’est bien, mais je ne vois pas où est le dépassement (sauf engagement exceptionnel). On ne se suicide pas d’amour agapé ou philia. Et je ne me dépasse pas en étant sensible aux souffrances endurées à 10 000 km d’ici par des gens que je ne connais pas. Beaucoup plus que la compassion, c’est l’éternelle connerie humaine, cause de ces souffrances, qui me fait réagir !
Je suis toujours frappé par le fait que le don attribué dans le christianisme à « l’amour de Dieu », richesse, puissance, humanité, est exactement ce que produit la rencontre dans l’amour humain, à ceci près que cela vient, non pas d’En haut mais de l’intérieur, révélé par le sentiment inspiré par l’autre.
Mais je ne vois pas de place aujourd’hui pour cet amour dépassement. Quand il y a, au moins, recherche !, il s’agit de recherche de solutions de vie : assurer tant bien que mal une satisfaction sexuelle, affective, le tout connecté si possible à l’esprit et à la culture. La Béatrice de Dante est peut-être mythique, mais elle a « produit » la Vita Nova et, au moins en partie, la Divine Comédie. Aucun réalisme là-dedans, et Dante n’a jamais vécu avec Béatrice ! Seraient-ils allés voir un psy ? Quelle est la part de « cul » pour déterminer une relation ? Auraient-ils évalué leurs qualités et leurs défauts comme pour une embauche de PME ?
On confond réalité et réel. L’illusion, thème qui revient dans les débats, c’est d’être dans la réalité à défaut d’être dans le réel. Pour la misère de tous.

6. Un second article ?
Ecrit par Cathy. 20-08-2008
Alain, tu devrais écrire un second article sur le sujet "L'amour comme maladie mentale ". D'ailleurs, nombre de spys pensent que c'est une peste à éradiquer. Ils te disent de "grandir"... Le nombre de personnes en analyse qui prennent leur pied à faire des transferts massifs et qui dans la réalité ne se confessent qu'à leur reflet. Remarque, c'est déjà ça.
Amitiés.

7. réponse à une proposition honnête
Ecrit par Alain. 20-08-2008
C'est vrai que je n'ai pas beaucoup envie de "grandir" si c'est pour m'interdire l'accès à cet amour-là.
Cela dit, l'exemple de Dante n'est peut-être pas le meilleur; plus près de nous il y a eu Auguste Comte, dont la passion pour Clotilde de Vaux a inspiré toute la deuxième moitié de son oeuvre. Il faudrait revenir encore sur ce sujet, mais je n'aurai peut-être pas beaucoup plus à en dire !
En tout cas une telle proposition, rare, ne peut pas laisser indifférent !

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