Du neuf avec du vieux
Écrit par Marc Goldstein   
27-07-2008

Quatre sujets, pas plus pas moins, ont été proposés par les participants au café-philo des Phares de ce jour. C’est dire si c’est les vacances. C’est dire aussi si en vacances, l’esprit a plutôt tendance à paresser, à s’endormir, à hiberner qu’à s’extraire des tracasseries du quotidien pour prendre un peu de recul et réfléchir. Rien de plus naturel, de plus banal, de plus humain au fond. Naturel, banal et humain sont en effet les trois adjectifs qui me viennent à l’esprit pour qualifier le débat autour du thème du jour choisit par l’animatrice : « Faut-il attendre que le vieux meure pour que le nouveau naisse ? » Le problème, c’est que je ne viens pas nécessairement au café-philo pour prendre ma dose de naturel, de banal et d’humain. J’y viens pour m’étonner. Vous me direz, par certains côtés j’ai été servi : rien ne m’étonne plus que notre capacité à nous satisfaire de la banalité.

 Après une telle introduction, vous n’avez sans doute pas envie d’aller plus loin. Et je ne peux que vous donner raison. Pour les plus persévérants, voici ce qui s’ensuivit, ou plutôt ce que j’ai retenu du débat. L’auteur du sujet l’introduisit en disant qu’il s’était inspiré d’une définition donnée par Gunter (un des animateurs des Phares) selon laquelle une crise serait caractérisée par le fait que le vieux n’arrive pas à mourir et que le nouveau n’arrive pas à naître. Il s’agissait donc de balayer les cas de figure susceptibles d’éclairer la question. Et tout d’abord, le passage de l’ancien au nouveau est-il une transition ou une rupture, demanda le premier intervenant ? L’animatrice confia alors que le sujet lui fit tout d’abord penser à l’opposition entre le vieux monde et le nouveau monde, entre l’Europe et l’Amérique. Moi, c’est le verbe attendre qui me fait réagir, lança une participante. L’attente suppose une inactivité, une passivité, toujours préjudiciables.

Elle avait raison, ô combien ! J’attendais, j’attendis, et rien ne se passa. Rien. Pas la moindre idée originale, pas la moindre suggestion qui me sorte de ma douce torpeur. Je m’armais donc de patience, on ne sait jamais… Quelqu’un fit remarquer que l’attente de la nouveauté était nécessairement perpétuelle et qu’il n’était pas simple de distinguer l’ancien du nouveau tant les perceptions des uns et des autres pouvaient être différentes. Le nouveau est-il autre chose qu’une nouvelle organisation d’éléments anciens, fit remarquer un intervenant ? Un participant demanda la parole pour indiquer que l’expérience lui faisait dire qu’on ne change pas, et qu’il a personnellement les mêmes idées à 68 ans qu’à 20 ans. Seules les générations changeraient, mais pas les idées individuelles. Mais alors, comment diable ces générations peuvent-elles véhiculer de nouvelles idées ? Où va-t-elle les chercher ? Les idées seraient-elles comme la mode, imposées de l’extérieur par quelque gourou ? Ou alors, le référentiel de valeurs évoluerait-il à l’insu des individualités, à l’insu des réflexions personnelles ? Nul ne le sut.

Une participante suggéra qu’il convenait de revoir le clivage « vieux négatif » et « nouveau positif ». En effet, ce qui est nouveau n’est pas nécessairement mieux, et peut même être pire, prenant l’exemple du clonage. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais en me relisant – ce que je me force à ne pas faire sans jamais y parvenir – je suis consterné. Bref, l’animatrice releva que le but du clonage était de reproduire le même, l’identique, et de ce fait s’opposait foncièrement à l’idée de nouveauté qui porte en elle celle de différence. Une participante mit en balance « ancien et nouveau » qui évoquent une évolution et « mort et naissance » qui évoquent une coupure. L’animatrice cita Héraclite selon lequel on ne se baigne jamais deux fois dans les mêmes eaux bien qu’il s’agisse du même fleuve, et s’émerveilla que les 26 lettres de l’alphabet suffisent à écrire une infinité de romans.

Le sujet met en avant la notion de place, proposa une intervenante. Il s’agit de trouver sa place dans la vie, en éliminant ce qui existe au besoin (le vieux) ou en tirant partie de ses insuffisances. Ainsi, le vieux et l’ancien ne peuvent que coexister. À l’instant même où je me disais qu’on n’avançait pas d’un iota et que le débat s’enlisait, un participant prit la parole pour en saluer la richesse. Je me demandai un instant si nous assistions au même… Pour certains, tout s’accélère, tout va trop vite et, à force de vouloir se rendre maître et possesseur de la nature comme le préconisait Descartes, on ne supporte plus le cycle des saisons, devenu trop long. Toute durée serait attente, et toute attente une contrainte insupportable. D’où la maladie du zapping, du refus de la transition, comme s’il suffisait de ne plus reconnaître de valeur au temps, de l’abolir, pour atteindre plus vite le but qu’on s’est fixé, pour accélérer la transformation. Mais point de transformation il y a, juste de la frustration. Il faut se rendre à l'évidence : toute évolution en profondeur demande du temps.

Le nouveau serait donc à venir, serait de l’inédit, lança une participante. Et nous ne serions pas encore des êtres humains, car nous serions avant tout guidés par nos intérêts. En quoi le fait que les hommes soient guidés par leurs intérêts les rendrait moins humains ? pensais-je, sauf à donner au qualificatif « humain » une acception exclusivement positive… Heureusement, Levinas nous mettrait sur la voie, d’après l’animatrice, grâce à ses réflexions sur la totalité et l’infini. L’infini serait du côté de l’inédit, de l’inconnu ; mais l’Occident aurait fait le choix de la totalité, avec des philosophies comme celles d’Hegel et d’Auguste Comte. Or la totalité engendrerait les régimes totalitaires… Je ne vis pas très bien le rapport avec le sujet, mais là encore, ça n’engage que moi.

Pourtant, une intervention me fit sourire : « Faut-il que les Vieux se tirent des cafés-philo pour que les jeunes y viennent ? » Enfin une vraie question ! à laquelle aucune réponse ne fut apportée. Personne ne savait vraiment pourquoi les jeunes désertent ces lieux. La réponse me sembla pourtant évidente : parce qu’on n’y trouve qu’exceptionnellement quelque chose d’appétitif, quelque chose qui rappelle la démarche socratique, de même qu’on trouve très peu de philosophie à l’école. Les déclics révélateurs – c’est-à-dire ceux qui changent la vie – sont rares et n’ont pas de local attitré. On ne les trouve pas davantage dans un café, fût-il qualifié de « philo », que sur un banc d’école. Cela étant, je viens chaque dimanche au café-philo parce que j’aime ça. Mais de même qu'un chercheur d’or ou qu'un pêcheur amateur, je reviens parfois bredouille. Peu m’importe, c’est l’attente, le fait d’être là, aux aguets, tout ouïe, qui prime. Allez comprendre…

 

Sujet connexe : Le devoir de mémoire empêche-t-il le futur ? par Daniel ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Bredouille ?
Ecrit par Un pêcheur amateur. 28-07-2008
Plutôt rigolote cette remarque de l'auteur : "À l’instant même où je me disais qu’on n’avançait pas d’un iota et que le débat s’enlisait, un participant prit la parole pour en saluer la richesse". Cela arrive souvent, lorsque les débats peinent et que l'on se traine laborieusement, que quelqu'un, parmi les copains de l'animateur en difficulté, déclare quelque chose de cet ordre, comme c'est bien ce débat, qu'est-ce que l'on apprend de choses ! Histoire de se dire que l'on n'a pas perdu son dimanche... On tâtonne ? C'est pas grave, on se dit que c'est propre à la philosophie... En gros, c'est pas de notre faute, c'est la faute à Socrate. Moi, suis allé à la pêche et je ne le regrette pas. Marc est revenu bredouille parce qu'il s'attendait à pêcher des idées philosophiques ; moi, je ne cherchais que du poisson. Il n’a pas vu le rapport de la citation de Levinas avec le sujet ? Mais voyons, elle était là pour montrer de la culture philosophique. Le problème est que lorsqu'on sort des énormités comme celle des penseurs de la totalité, Hegel, Compte, et que "la totalité engendre les régimes totalitaires", la tentative de « faire philosophique » est inutile. Je me dis alors que ma carpe c'est quand même pas rien...

2. La guerre des âges n'aura pas lieu
Ecrit par Carlos. 29-07-2008
Arborant des rêves, il y en a qui rejettent à la mer ce qu'ils ont patiemment pêché toute la nuit. Rentrent-ils les mains vides? Bredouille, se trouve celui qui n'a rien pris de ce qu'il voulait; les autres retournent chez eux, une histoire sur les lèvres et une certaine jeunesse agitant leur pensée.

3. La guerre des âges n'aura pas lieu faute de combattants !
Ecrit par Un non pêcheur mais. 30-07-2008
Le pêcheur a eu raison d'aller à la pêche. Des fois, comme ce dimanche, on se dit quand même que le café philos a pris un sacre coup de vieux et si l'on est revenu avec "une histoire sur les lèvres" elle était vraiment barbante. Depuis que Carlos ne fait plus de compte-rendu, il devient si bienveillant... Faut-il que les vieux se tirent du café-philo ? Je ne le pense pas, mais avez-vous une explication du fait que les jeunes ne viennent pas ? Ayant assisté dimanche, je me dis que s'il y en avait, ils partiraient au pas de course. Si les animateurs, au lieu de citer toujours les mêmes philosophes utilisaient leur savoir faire pour analyser des questions d'actualité ou les problèmes de la vie, peut-être que de moins vieux resteraient.

4. un débat intéressant ? vraiment ?
Ecrit par René. 30-07-2008
Triste ou drôle, ce café-philo ? Cela commence par une question : Faut-il attendre que le vieux (QUOI ?) meure pour que le nouveau (QUOI ?) naisse ? Une question bateau genre querelle des anciens et des modernes ? Si c'est du vivant qui meurt, le naissant qui le remplace est aussi mortel et il naît sans attendre la mort du nouvel individu car l'espèce comporte plusieurs générations ! Et si ce sont des choses de la vie ou du monde, QUI devrait attendre et avec QUEL pouvoir de retarder pour attendre ou ne pas attendre ?
Bref, il y a une question totalement ouverte avec une opposition assez bizarre dans laquelle beaucoup se sont embourbés malgré leur bonne volonté. Un sujet de café-philo des mauvais jours (au fait, pourquoi les choisit-on ?). On s'attend bien sûr à des registres, des plans, des catégories, des situations qui fasse sens. Et surtout des réponses. De quoi réfléchir, rebondir. Des oui, il faut attendre ; des non, il faut pas ; ou bien des ça dépend ; ou encore, c'est nécessaire comme il faut attendre que la chenille meure pour que le papillon... Eh bien non. Pas de drame tragique, de dilemme à offrir à la sagesse moderne ou antique ; pas de règles de vie ou de théorie morale et donc rien à apprendre.
Par contre, le consensus sur le nouveau, le changement, l’ouverture, l’Autre, blabla... Vraiment intéressant ça, c’est nouveau, c’est courageux. Pas politiquement correct du tout. C’est de la philosophie, il paraît. Moi ce qui m’attriste c’est la conclusion à la fin : au café-philo, on ne répond pas aux questions. On cherche des pistes (on est tous des Socrate, on est sur de rien, on s’interroge... ou alors, on en cherche des nouvelles parce qu’on est très fort). Ah bon ? Bien. Alors, pourquoi cette thèse sur l’empire romain qui est mort de ne pas avoir intégré les barbares ! (si, si... on aurait pactisé avec Attila et évité le sac de Rome.) Et le cours sur Levinas pour nous dire que le Nouveau c'est dans l’infini comme dans le livre Totalité et Infini et que la totalité c'est clos, c'est fermé, qu’il faut en sortir, que c’est totalitaire ! Quel rapport avec la question ? J'ai entendu aussi que les civilisations se sont régénérées grâce au « Grand Autre ». Ah oui ? quand ? où ? comment? Lesquelles de civilisations ? C’est arrivé souvent ?
Elle nous a dit aussi que le nouveau c’est fait avec de l’ancien, que l’inédit c’est le pas-dit. Je remarque ici que la profondeur des apports change selon l'animation, mais là, j'entends que le clonage vient du refus du nouveau, que c'est de l'attachement au Même ! J'aime bien les paradoxes, mais le clonage c’est pas nouveau peut-être ? Et puis que tout dans l'alphabet, ceci répété plusieurs fois. C'est si profond que cela ? Les seules notations qui m’ont frappé ce sont celles d’une participante disant que si le nouveau vient, c’est qu’il manquait dans l’ancien et d’une autre qui a dit que le nouveau doit déboucher sur du mieux sinon on est dans l’idéologie pure et simple...
Sans vouloir être méchant, je crois que l'animatrice aurait dû se contenter de passer le micro. Des "pistes ", il y en avait dans la salle. Des pas mieux, toujours, mais des pas pire.

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