Faut-il attendre que le vieux meure pour que le nouveau naisse ?
Écrit par Gunter Gorhan   
27-07-2008

Devant une assistance plus clairsemée que d’habitude – nous sommes dans l’œil du cyclone des vacances – l’animatrice Sylvie a un peu de mal à récolter des sujets. Seulement quatre sont proposés :

-         Le rapprochement philosophique, spirituel, etc. avec la Chine et l’Extrême-Orient (confucianisme, taoïsme, bouddhisme, etc.). Sylvie l’écarte d’emblée, n’ayant pas, ni elle ni la salle, les compétences requises pour le traiter correctement.

-        Faut-il attendre que le vieux meure pour que le nouveau naisse ?

-        Peut-on combattre le mal sans le renforcer ?

-        Faut-il manquer de rater sa vie pour apprendre sa valeur ?

Sylvie choisit le sujet d’Yves qui explique sa proposition de sujet à partir d’une citation d’Antonio Gramsci (philosophe marxiste et communiste italien de la première moitié du siècle dernier) entendue jadis aux Phares mêmes : « Il y a crise lorsque l’ancien n’arrive pas à mourir et que le nouveau ne parvient pas à naître ». Et le « père du sujet » ajoute, donnant un premier cadre à ce qui suivra : « Je pense, d’une part, au bébé qui naît et qui fait mourir le placenta (à vérifier), donc au plan individuel, et aux vieilles civilisations qui meurent pour laisser la place à des nouvelles, d’autre part, donc au plan collectif. »

Mais en supprimant la « crise » de la citation, le sujet a pris parfois une ampleur qui déroutait certains mais comblait visiblement d’autres : une preuve de plus qu’un échange philo improvisé déclenche des rythmes et « progressions » très subjectifs et individuels, contrairement à des cours (de philo) qui visent à faire faire des progrès collectifs et mesurables (examens)…

L’animatrice interprète le sujet en opposant transition et rupture, évolution et révolution, naissance et mort, et en sous-entendant, en ajoutant : « Faut-il que le vieux monde meure pour que le nouveau monde naisse ? »

Quels ont été, vu à travers mon prisme tout subjectif, les axes principaux de nos interrogations et recherches ?

-         Que veut dire « attendre » ? S’agit-il d’une pure passivité ou d’une action ? L’attente est passive lorsqu’on est coincé dans un bouchon, tandis que celle du caviste qui fait vieillir son fromage, ainsi que celle impliquée par le deuil (un travail) ou celle qui espère le miracle (prière ?) est active.

-         Qu’est-ce qui est vraiment nouveau ? N’y a-t-il pas du pseudo-nouveau : comme par exemple les marchandises faussement nouvelles promues à force de pub et de marketing ? N’y a-t-il pas du mauvais, voire du monstrueux nouveau, comme le clonage, l’accélération vertigineuse de toutes les formes de vie, l’emprise de plus en plus aliénante des innovations techniques en général ? Le Pour et Contre du Progrès a été âprement discuté. Comme il est difficile de résister à la tentation d’exposer, quel que soit le sujet, nos visions globales du monde…

Sylvie a insisté sur sa définition du nouveau : celui-ci se fait toujours à partir d’éléments « anciens », immuables, il n’y a pas de création ex nihilo. Deux exemples : avec un nombre limité de caractères une infinité de livres sont écrits et la nature, avec un nombre limité de molécules crée également une infinité de formes de vie. Les créationnistes (création ex nihilo) et Darwin ont été mis à contribution.

Qui sont les nouveaux et les anciens ? Un participant a judicieusement cité B. Pascal pour qui c’est nous qui sommes anciens (vieux) et ce sont les anciens qui sont les véritables nouveaux (jeunes).

-         Faut-il finalement opposer le nouveau à l’ancien ? Le nouveau ne surgit-il pas de l’ancien ? Pour preuve la Renaissance qui a renouvelé notre civilisation grâce à un retour aux Anciens et les J.O., une reprise récente d’une très vieille pratique. L’obstacle principal à tout renouvellement serait l’incapacité des vieux (individuellement et collectivement) de se décentrer sur le nouveau, de s’ouvrir aux nouveaux, aux jeunes et aux civilisations nouvelles qui frappent à notre porte – et le sujet refusé d’emblée sur le rapprochement entre l’Occident et l’Orient a fait irruption… Comme solution à l’absence massive des jeunes dans les cafés philo a été proposé ironiquement le départ des vieux. Mais que restera-t-il ?

Un vaste débat a été par ailleurs engagé autour du conflit des générations, assimilé (à tort ?) à la question posée au départ. Peut-être à tort, parce que, et c’est un lieu commun : La vieillesse, l’usure, la péremption des idées n’est certainement pas une question d’âge des artères. Sinon, tout serait tellement simple et nous n’aurions plus besoin de réfléchir, seul ou au café pour nous renouveler individuellement et collectivement, il suffirait de rester « jeune »  à force de régimes, de gymnastiques, de chirurgie et de molécules…

 

Sujet connexe : Le devoir de mémoire empêche-t-il le futur ? par Daniel ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Mort et naissance, mémoire et oubli
Ecrit par Gunter. 28-07-2008
J’ai oublié de relater dans mon compte-rendu ci-dessus l’insistance par Sylvie, notre animatrice, sur la nécessité matérielle que l’homme reste mortel (biologiquement) pour que du nouveau, des nouvelles générations puissent apparaître.
L’humanité se trouve aujourd’hui devant un choix crucial.
Selon Axel Kahn, l’un des meilleurs spécialistes français en génétique, des scientifiques sont, en effet, sur le point de nous rendre non pas immortels mais incassables, comme de la porcelaine antique que l’on retrouve encore intacte aujourd’hui dans les fouilles archéologiques.
Ainsi, des chercheurs ont isolé le gène du vieillissement - un processus biologique qui est donc programmé et non pas « spontané ». La possibilité s’ouvre donc d’éliminer ce gêne, ce qui aura pour conséquence que celui qui fait très attention – ni accident ni maladie mortelle – pourra vivre « éternellement ».
Faut-il réaliser cette possibilité ? Mais il n’y aurait bientôt plus de place pour d’éventuels nouveaux arrivants, c.a.d. les enfants ?
De même en ce qui concerne la mémoire. N’y a-t-il pas aussi un « devoir d’oubli » (Paul Ricoeur), qu’on peut rapprocher d’une sorte de mort de l’ancien, pour qu’il y ait de la place pour du nouveau ?
Une nouvelle de J.L. Borges dont j’ai oublié le titre décrit très bien la catastrophe existentielle d’un homme incapable d’oublier…

2. Coexistence de la modernité et des traditions millénaires
Ecrit par elsa. 28-07-2008
Très apparemment il n'est pas nécessaire d'attendre que le vieux ne meure pour que le nouveau naisse. Exemple: dans nos villes tout coexiste - la burka et la minijupe, le Sikh avec son turban et son couteau prêt à tirer s'y promène à côté d'un jeune en short et en sandales. Il peut y avoir évolution ou régression. Les acquis de la modernité vaincront-ils les traditions millénaires qui perdurent à force de répétition et intérêt de certains à les maintenir par pression sociale interposée ou en en faisant l'opium du peuple? Ou la propagande du "Babel des péchés"(la modernité) aura-telle le dessus pour arrêter toute évolution? Le "politiquement correct" - qui est aussi de mise dans les cafés philo - aura-t-il le dessus sur notre exigence d'esprit critique et de "penser par soi-même" ?
Non, il n'est pas nécessaire que l'ancien ne meure pour que naisse le nouveau, mais cette coexistence des valeurs anciennes et nouvelles incite à la réflexion.

3. Nihil novum sub sole ( Qohélet )
Ecrit par Carlos. 29-07-2008
Vie et mort se suivent à la queue leu leu; ceux qui ne peuvent plus reproduire sont inutiles pour l'espèce. Le vieux passe donc l'arme à gauche; c'est inéluctable. Sans pourquoi, le nouveau surgit nécessairement du possible, soit-il rose, araignée, libellule ou papillon. Il ne s'agit pas de recyclage ou de réhabilitation, mais d'éternelle présence dans un drame sans témoins.

4. Et l'Amour alors ?
Ecrit par Gérard Tissier. 01-08-2008
Désolé Gunter,comme avec le thème du dépassement, je reviens à la charge sur l'AMOUR. Pourquoi n'en parle -t-on jamais ? sommes-nous trop vieux. ou en plein refoulement libidinal ? S'il y a quelque que chose dont je peux attendre qu'il meure pour qu'un nouveau naisse, c'est AU MOINS l'AMOUR Non ?
Le triptyque mourir- nouveau -naitre est vraiment difficile a faire coller à quelque chose de précis. Avec l'amour,ouf, cela colle.Sinon, il y a bien le "de ma fin gît mon commencement" de Marie Stuart sauf qu'il lui a fallu beaucoup de lucidité et de courage pour inscrire son mythe dans une formule et qu'il nous en faudrait autant pour avouer que ce sujet ne pouvait produire que de laborieuse approximations.

5. L'amour, on en parle tout le temps...
Ecrit par Carlos. 01-08-2008
...à propos de n'importe quoi. C'est une vaine activité de la parole, ou mieux, il a lieu avant que l'on en parle; avant le jeu des sens et des codes, et si, comme pour l'obsédé, ce type de spéculation verbale gagne tous les domaines de la société, c'est que l'on veut créer un autre "autre", à l'intérieur d'une réelle solitude, vécue intra-muros.

6. Amour et l'érosophie
Ecrit par Gunter. 01-08-2008
Gérard, bien sûr, je suis d’accord avec toi en ce qui concerne l’importance de l’amour (érotique). Le plus fameux texte philosophique, le Banquet de Platon ne traite que de lui, au point que la philosophie devrait en réalité s’appeler érosophie. Le premier orateur, Phèdre, assimile le désir à la force même d’un dépassement de soi et l’avant dernier, Socrate, fait d’éros l’énergie motrice de la montée graduée à partir d’un attachement purement physique vers l’idéal suprême de la contemplation de l’Idée du Bien …vers l’érosophie.
Tu sais bien que le thème de l’amour est le thème préféré des cafés philo (quand on vote il (et sous toutes ses formes) est presque toujours pris, qu’on en parle à satiété.
De qui est cette citation : « L’amour solide est celui qui peut naître après la jouissance ; s’il naît, il est immortel, l’autre doit s’éventer car son siège gît dans la fantaisie », aujourd’hui on dirait plutôt « fantasme » ?
C’est, tiens-toi bien, de Giacomo Casanova, parangon incontesté des libertins !!! Etonnant, non ? De nos jours, il serait taxé de judéo-chrétien refoulé, inhibé, culpabilisé et culpabilisant et moralisateur, bref définitivement « out »…Voilà pourquoi je me méfie des éloges de l’éros dans les cafés philo et ailleurs.

7. Surgissement du nouveau
Ecrit par Gabriel. 02-08-2008
Quelle représentation me fais-je du nouveau ? Quand une chose m'apparaît, c'est à dire quand elle passe, pour moi, du non-être à l'être, il y a, à cet instant précis, identité de l'être et du non-être (car à l'instant où elle survient, elle est, aussi bien qu'elle n'est pas (Hegel) ). Il y aurait donc, apparemment, une contradiction, en accord d'ailleurs avec la proposition des Anciens : " rien n'est engendré de rien". Dans la Critique de la Raison pure, Kant écrit : " Si on admet que quelque chose commence absolument à être, il faut alors disposer d'un point dans le temps, où cet objet n'était pas. Mais à quoi veut-on ancrer ce point, si ce n'est à ce qui est déjà là ?... Si l'on rattache cette naissance à des choses qui étaient là auparavant et qui ont duré jusqu'à ce qui naît, celui-ci n'était qu'une détermination de ce qui était déjà là... Il s'agit d'un simple changement, et non pas d'un surgissement originaire à partir de rien " La contradiction vue plus haut est alors résolue : le non-être apparent du nouveau est l'être d'une chose qui était là. Il ne peut donc y avoir du nouveau que par transformation du vieux.

8. D'accord avec Gunter ...
Ecrit par Serge MARTY. 03-08-2008
Bien que je n'ai jamais pris des cours de philo je pense qu'il probable que les cafés philo amènent progressions, prises de consciences et rythmes différents aux séances scolarisées ou autres examens.
Quant à la limite subjectivité / objectivité personne n'en est revenu il me semble. Ma philosophie c'est la littérature avec mes auteurs favoris entre autres, surtout, R.Musil et V.Nabokov.
Serge MARTY

9. Dépasser le veau du nouveaux
Ecrit par Georges. 03-08-2008
- Un participant : Qui sont les nouveaux et les anciens ?
- B. Pascal : C’est nous qui sommes anciens (vieux) et ce sont les anciens qui sont les véritables nouveaux (jeunes).
- Geo Brux Belg : Nous, les anciens (vieux) sommes-nous tomber dans la raison (la pensée puérille) de nouveaux (jeunes) ? C'est bien ça le mystère du Ministère de l'Enseignement. Les maîtres d'école/d'université sont des enfants (gâtés) et les élèves (de vieux perroquets). Pour se dépasser il suffit d'apprendre à nos prédécesseurs ce qu'ils n'ont pas été capable à nous apprendre eux même.
par Geo Brux Belg

10. réponse à 4 : "et l' AMUR " alors ?
Ecrit par invité/visiteur. 06-11-2008
ah l'amur ! l'amur ! l'amur ! c'est au nom de l'amur que Gérard décrète que l'artice de Carlos est "à côté de la plaque",et que celui de Marc est trop personnel ? tout rédacteur, qu'il soit critique de cinéma de bouquins ou de débats, exprime un point de vue personnel et c'est son droit. Le lecteur se positionne ensuite comme il veut, et ce n'est pas à Gérard de s'ériger en juge.
philosophiquement vôtre, qq'un qui espère que votre débat ne sera pas boycotté dimanche prochain.

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