Le blues du futur
Écrit par Marc Goldstein   
17-08-2008

17 août 2008. Je me rendis aux Phares et, en attendant que l’animateur s’installe et annonce le début du café-philo, je discutais un peu avec ma voisine – une fois n’est pas coutume. Six sujets furent proposés. L’animateur choisit celui dont le sens était le moins évident : « La nostalgie du futur ». Je le sentais ; j’en étais sûr ; j’aurais pu le parier (sans la moindre nostalgie, à ce moment-là). Cette formulation intrigue, dérange, interpelle. Elle est donc parfaite pour un café-philo. L’auteur du sujet l’introduisit en évoquant les rêves qui ne se réaliseront jamais, l’avenir qu’on imagine et qui ne sera pas, et en confiant par ailleurs que le passé ne lui inspire aucune nostalgie. Bref, que penser de ce vécu projeté dans le vent, de ce vécu qu’on ne pourra pas vivre ? Bonjour l’ambiance ! ai-je aussitôt pensé : non seulement le sujet ne respire pas la joie de vivre, mais la phrase n’ayant aucun sens, il va nous falloir en trouver un. Car la phrase n’a aucun sens. Au mieux peut-on l’assimiler à un oxymore poétique.

 La nostalgie fait d’habitude référence au passé et non à l’avenir. Donc, nostalgie et futur en s’opposant créent un paradoxe. Et si quelque chose excite la curiosité, crée l’étonnement, ce sont bien les paradoxes, ces casse-tête bien français (qui ne cassent pas que la tête) et dont les philosophes du dimanche raffolent. La recette est simple : frotter deux termes antinomiques l’un contre l’autre, comme l’on ferait de deux silex, et une étincelle finira bien par jaillir. De quoi occuper deux heures, de quoi blablater tout son soûl. À quoi ce phénomène est-il dû ? À deux choses complémentaires : au fait d’une part, que les mots parlent d’eux-mêmes, ont une histoire, une signification propre et d’autre part, que les hommes ont un besoin viscéral de parler. Ainsi la tentation de parler pour raconter ce que les mots disent – et non pour exprimer des idées – est-elle forte. De plus, se taire est souvent assimilé à une absence d’idée. Il faut donc parler. Et au fond, quoi de plus naturel dans un café-philo ? Le problème, c’est qu’il y a loin du mot à la signification, et de la parole à l’expression d’une idée. Pour moi, on a affaire aujourd’hui non pas à un concept philosophique, mais à un slogan publicitaire. La nostalgie du futur pourrait aussi bien être le slogan du dernier Solex que celui d’une marque de surgelés pour une recette à l’ancienne.

Slogan ou concept, après tout, peu importe. Décortiquons-le, on verra bien ce qu’il en sortira. Un participant lança l’idée que l’origine est peut-être dans la fin : « Tout ce qu’on a perdu dans le passé, on le recherche dans le futur ; et cette recherche nous détermine. Nous sommes déterminés par une nostalgie. » La nostalgie comme les regrets ne concerne que le déjà connu, que le passé, fit remarquer la participante suivante. Il y aurait deux façons d’envisager l’avenir, dit un troisième : la représentation mentale que l’on se fait de ce qui peut arriver, toujours égocentrée, et ce qui nous échappe, ce qui arrive et qu’on ne pouvait prévoir (comme la mini-tornade à Haumont). De son côté, l’animateur mit en avant les deux acceptions de la formule « nostalgie du futur » : la nostalgie que l’on ressent au sujet d’un futur que l’on pressent décevant, et la nostalgie qui fait partie intégrante du futur, nostalgie intrinsèque au futur quel qu’il soit.

Pour certains, le sujet dépend de notre croyance ou non à un certain déterminisme : si l’on pense que l’on dispose d’une marge de liberté dans la vie, alors on a une certaine appétence pour le futur ; sinon, la croyance en un déterminisme absolu nous empêche d’avoir confiance en l’avenir. L’animateur fit alors remarquer que le fait de croire ou non que « tout est écrit » ne change absolument rien, puisque personne ne sait ce qui est écrit : il faut bien que je passe mon examen, que je le réussisse ou non. Un intervenant indiqua que l’association des mots nostalgie et futur lui rappelait celle de l’éternel retour. L’animateur évoqua l’étymologie de la nostalgie : nostos (retour) et algos (douleur). Celle-ci serait-elle due au fait qu’on ne connaît pas ce que l’avenir nous réserve, le résultat de la récolte ? proposa un participant. Pour d’autres, le sujet évoquait l’éloignement des désirs, des projets, voire leur abandon, et questionnerait la véracité de la continuité du moi. Pour d’autres encore, la phrase du jour proviendrait de notre sensation d’être inachevé, car sinon nous penserions en termes d’éternité et non de passé et de futur.

On se délecta dans le morose, dans le défaitisme. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était... a-t-on pu entendre, et ce n’est pas le souvenir du visage bouffi et larmoyant de Simone Signoret qui allait nous sortir de cette « crise d’un devenir qu’on ne perçoit plus très bien ». Pourtant, l’animateur jubilait, rappelant que pour lui, la définition de la philosophie était l’exploration du champ des possibles. Et c’est bien ce que nous tentions de faire, explorer le champ des possibles. Pour moi, nous jouions plutôt aux apprentis sorciers, mais est-ce vraiment différent ? À partir d’une expression (« nostalgie du futur »), nous tentions d’en dégager le concept. Or, c’est exactement l’inverse de ce que font d’ordinaire les philosophes : ceux-ci conceptualisent d’abord, et ensuite seulement donnent un nom au concept créé. Ce qu’on faisait aujourd’hui relevait en quelque sorte de l’antiphilosophie... qui est encore et toujours de la philosophie (dirait Michel Onfray). 

La nostalgie du futur peut-elle faire référence à autre chose qu’à un bonheur perdu ? Quel bonheur ? Celui de faire des projets, de construire son avenir, de croire en l’avenir, à des lendemains meilleurs. Avoir la nostalgie du futur, c’est quelque part être persuadé d’un no future, qu’il n’y a pas d’issue, que demain ne peut être mieux qu’aujourd’hui.  Si c'était une pub, on aurait pu lire : « Vous en aviez rêvé ? Sony ne le fera plus ». Pour un intervenant, cette nostalgie serait celle d’un moi qui se serait projeté 10 ans en avant et qui ferait le bilan de ces 10 années. Or, quel bilan peut-il faire ? On n’en sait rien. Et pour cause, il nous manque d’avoir vécu ces 10 ans. On nageait en pleine science-fiction, on baignait dans la nostalgie au futur antérieur, c’était Retour vers le futur au café des Phares. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais avoir des rêves, des illusions joyeuses, c’est en quelque sorte faire fructifier son imagination, c’est se faire plaisir à peu de frais. Mais avec une projection négative, fait-on autre chose que de se gâcher la vie ? Et est-il besoin de philosopher pour se gâcher la vie ? Certains soulignèrent que le sujet collait à l’air du temps, arguant qu’au cours des Trente Glorieuses (par exemple), le sujet du moment aurait davantage été : « L’impatience du futur ». Selon l’auteur du sujet, les participants auraient fait un « effort collectif méritoire » aujourd’hui. C’est aussi mon avis, dans la mesure où l’expression « effort méritoire » fait davantage penser à un pénible labeur qu’à d’une réflexion débridée et enjouée.

 

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Sommes-nous constitués par notre passé ou par notre avenir ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Ecouter la musique de Vangelis dans Blade Runner
Ecrit par Pirmin. 18-08-2008
Le titre de votre débat m'évoque un morceau de Vangelis dans la bande son de Blade Runner. Je crois que le morceau s'appelle Réplicant Blues. C'est exactement ça : la nostalgie du futur. Plus précisément la nostalgie du monde présent qui aura disparu dans le futur. Vous me suivez ? Ce regard du présent au futur antérieur, qui est par exemple celui du dernier opus de Pixar, Wall-E, me semble particulièrement intéressant.

Bon, peut-être que je suis à côté de la plaque mais ce que m'évoque le titre et la musique vaut la peine d'être écoutée.

Sinon un bonjour depuis le pays des grizzlis et des caribous (en vadrouille en Alaska dans la péninsule de Kenai).

2. Les deux significations de « La nostalgie du futur »
Ecrit par Gunter. 18-08-2008
Le deux significations de « La nostalgie du futur »
Non, Pirmin, tu n'es pas du tout à côté de la plaque. Ta remarque fait écho à ce qui a été dit hier, à savoir le double sens du sujet retenu hier.
Le futur peut être interprété comme un génitif objectif (sens le plus banal) : certains d'entre nous ont la nostalgie (au sens d'un désir de retour futur, "L'origine est devant nous" (Heidegger, etc.) du futur. Il peut également être interprété comme génitif subjectif : c'est le futur (notre futur) qui aura la nostalgie (au sens classique, étroit, proche de « regret ») d'un passé révolu. Si je te comprends bien, tu as saisi plutôt le sens moins banal du sujet d'hier.
Réflexion durant ma nuit : il est peut-être temps de revaloriser la nostalgie, tombée en disgrâce par une sorte d'ivresse progressiste, en tant que force vive et salutaire. Je me permets de renvoyer à ce que j'en dis dans mon commentaire des échanges d'hier aux Phares.
Merci beaucoup pour tes nouvelles dites et imagées - c'est vrai, Internet arrive à me surprendre positivement, je ne l'aurais jamais cru.
Ne fais pas de remake français de "Into the wild", nous aurons encore besoin de ton talent et de tes lumières…
Maintenant, je dois vraiment partir, moins loin, au pays des chamois et des valses, mon pays d'origine qui est devant moi, mais je reviendrai, je préfère la France - au bout de deux semaines je commence à m'impatienter, je deviens nostalgique...

3. lassitude
Ecrit par cat power. 18-08-2008
marc , c'est un peu agaçant cette position de surplomb que vous prenez continuellement , si les sujets de débats ou nos contributions sont si médiocres pourquoi n'en proposez vous pas de plus significatives . non , la posture de l'éternelle insatisfaction est tellement plus gratifiante , mais bof . certains de nous aiment ce moment , ce rendez vous du dimanche matin , et y viennent de bon coeur . je pense qu'il est temps de proposer un débat sur le mauvais esprit C'est tres français , tres parisien en tout cas . et passablement sterile .

4. La nostalgie de l'histoire de la philosophie
Ecrit par Georges. 18-08-2008
> ...le résultat de la récolte ?

Si on sème du non-sens (des graines stériles) on récoltera de la nostalgie étymologique: nostos (retour) et algos (douleur).

>...l’antiphilosophie... qui est encore et toujours de la philosophie (dirait Michel Onfray).

Oui, l'antiphilosophie est de la philosophie, mais le philosophisme n'est pas de la philosophie. Les prof de philo n'aime pas tous les café-philo par la faute de la nostalgie de l'histoire de la philosophie.

par Geo Brux Belg

5. La nostalgie du futur...
Ecrit par Carlos. 19-08-2008
... ou le cafard du présent?
Ayant été absent du débat, je prends, dans le délayage des idées, le parti de Marc, c'est à dire, celui de la rigueur, du "logos", car, dans son essence, la vie n'est accessible qu'à la faveur d'une "présence" dont la nostalgie est l'illusion, ou bien, la volupté du regret (cf. "Saudade"). Certes, au cours d'une existence affectée par le spleen, qui transforme toute issue en pêne dormant, on peut idéaliser (être avide de, intéressé pour), ce qui nous réserve le futur, mais, au lieu de languir après un souvenir qui tarde, il faudrait plutôt se dépêcher d'en chercher la clef.

6. sur le "mauvais esprit"
Ecrit par Alain. 20-08-2008
D’accord avec « cat power » (?), je n’attends pas d’un site de café philo (et le plus célèbre de tous, le café historique !) que l’auteur de l’un des deux articles « officiels » descende un sujet parce qu’il se permet de juger ce qu’il ne comprend pas. Affirmer abruptement que l’expression n’a aucun sens et mépriser à ce point ceux qui essaient d’y réfléchir, c’est être vraiment à côté de la plaque. Marc Sautet doit se retourner dans sa tombe.
Cette attitude malveillante et stérile (et répétée) aurait plutôt sa place dans l’un de ces commentaires auxquels on ne peut pas échapper, hélas.
J’écrirai ma contribution à la suite de l’article de Gunter qui, lui, applique la méthode du débat philo : apprivoiser le sujet et jouer le jeu du questionnement. Les efforts pour y parvenir témoignent aussi d’une générosité d’esprit ; dans cette pratique de la philo, qualité humaine et qualité intellectuelle vont de pair.
Dommage ! Le « mauvais esprit » de cet article donne une fausse idée de ce qu’a été le débat réel, et c’est cet esprit qui est déprimant car il ne donne pas envie d’aller au café philo.

7. et si le sens perçait sous les branches...
Ecrit par Gérard. 23-08-2008
En quoi, y-a-t-il opposition ou contradiction entre nostalgie et futur ? Entre un sentiment et une modalité de la temporalité?
Le lien dans wikypédia nous dit que la formule " la nostalgie du futur" est LE titre d'une autbiographie de Bleusten Blanchet. Alors, aucun sens ? je lis par ailleurs un titre de chapitre de l’essai « pour un catastrophisme éclairé qui est "la mémoire de l’avenir " :aucun sens, Aussi ?
Je trouve pour ma part qu'avant de clamer - certain s'y risquent au micro ou au clavier - qu'on ne comprend pas une chose, il vaudrait mieux se méfier de sa cécité. C'est toujours le symptôme de quelque chose a travailler.Ce n'est pas que l'on soit sot mais souvent, que l' on s'obstine à regarder d'une seule fenêtre, a s'obnubiler ici de la puissance de l'objection ( comment avoir la nostalgie de ce qui n'existe pas encore : l'avenir ?).Car enfin, si d'autres voient, c'est qu'il y a quelque chose à voir,non ?Pour moi, et je me trompe peut être d'une focalisation excessive à mon tour, le piège est ici dans le " présentéisme " ambiant et dans la pente naturelle de la post modernité vers un égocentrisme ravageur.
Faut-il développer sur le fait que dans la langue la conjugaison ne s'articule pas a partir d'un point fixe qui serait le présent.Chaque temps à plusieurs temps. Il y a par exemple un passé du passé (le passé composé ) et un futur du passé ( le é futur antérieur etc. A cela s'ajoute que l'on peut avoir une representation du futur,( le présent du futur) et que l'on peut en changer sur le fil du temps, et avoir bien sur, la nostalgie de celui qui précédait
Alors de quoi peut il -sérieusement' s'agir, selon moi, dans cette nostalgie du futur ? .Eh bien TOUT SIMPLEMENT d'une époque.; d'un temps vécu de l'Histoire ou par une génération, comme porteur d'avenir, de progrès, de libération, de spiritualité, de salut, d'accomplissemment, d'avènement etc..
Le fondateur de Publicis ( auteur, rappelons-le, de la formule) a vécu le grand avenir pour lui et pour sa génération de la publicité contre la réclame devenue ringarde, le temps glorieux de la fête consommatoire, de la staritisation des marques, de la jubilation complice entre publicitaires et consommateurs et, au jour d'écrire sa biographie, il a la nostalgie de ce temps qui était à-venir ( le temps vécu n'est que de l'avenir soit-dit en passant ) Bleusten Blanchet en a la nostalgie car dans ce temps passén il y la a perte d'une promesse déjà consommée et qui n'a été qu'un chose au lieu d'être le tout possible de l'avenir. Ilen a perdu la saveur, le désir désirant.Comme n amour, on se souvient d'avoir aimer sans plus rien ressentir.Certes, le souvenir nous reste,l'empreinte aussi, mais le manque et l'attente a perdu de son urgence, c'est un a-venir qui nous rendait vivant et il est de-venu sous-venir pour nous porter d'avoir été.
Au cours du débat, je me suis permis de dire qu'il y avait consensus chez les socioloques sur la notion de crise du devenir, que l'individualisme -depuis Tocqueville- ne produirait pas d'avenir du collectif . L'écho est faible et je me dois d'être humble.
Et pourtant, cette nostalgie qui fait chair, extase et passion, sang et larmes, c'est aussi celle des révolutionnaires de tous bords sous moult cieux et qui y croyaient, c'est la force de vie d'une génération "let it be " dans les sixties, c'est Martin Luter king et son "dream " c'est le " vivement demain" de l'amour contre " le "parce que je le vaux bien" .
En face de cette nostalgie il y a a tristesse mortifère du "no way" du "nothing else" ( quelqu'un a dit : "ce que je n ai pas vécu était une illusion alors .. ) Cette l'histoire défile sur nos étranges lucarnes et nous afflleure à peine l'esprit.Allons- nous accepter de donner tort à Bergson en pensant que l'avenir n'est que ce qui va nous arriver et non plus ce que nous allons faire ?
Bref s'il vous plait, ne crachez pas sur nos plus belles années. Elles nous donnent le sel de la nostalgie et valent bien les votres !

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