La nostalgie du futur
Écrit par Gunter Gorhan   
17-08-2008

legrenierCe dimanche, le 17 août 2008, j’ai choisi parmi les peu nombreux  proposés (5 ou 6), un sujet proche d’un autre (également proposé) : la promesse d’avenir. Le seul moment de l’animation que je crains c’est celui du choix du sujet. Pourquoi retenir tel sujet et non pas un autre ? J’ai deux repères : un sujet qui m’intrigue, m’étonne ou celui qui fait écho avec un ou plusieurs autres sujets proposés. Ce matin « La nostalgie du futur », à la fois m’intriguait et faisait écho à l’autre « La promesse d’avenir ». Alain, le « père » du sujet, en prélude, se contentait d’exprimer son étonnement devant la combinaison paradoxale d’un désir tourné vers le passé et le mot « futur ».

« Nostalgie…est empruntée par les médecins (1759) au latin scientifique moderne nostalgia, créé en 1678 par un médecin suisse avec les mots nostos « retour » et  algos « mal », « souffrance », sur le modèle des mots médicaux en –algie. Nostos est le nom dérivé de nesthai  « revenir, retourner (chez soi) », qui contient une racine indoeuropéenne dont le premier sens est « retour heureux, salut ». On retrouve cette racine en grec dans le nom propre Nestor « celui qui rentre heureusement, ou qui ramène heureusement son armée. Nostalgia traduit le mot suisse alémanique Heimweh » (mal du pays), appliqué aux Suisses à l’étranger, surtout aux mercenaires ». (Dictionnaire historique de la langue française, édition Le Robert – un véritable trésor pour tous les amoureux de la langue française). On peut ajouter que l’allemand connaît également un autre mot, absent du français, « Fernweh » (mal du ou des lointains(s)) et nous retrouvons, transposée dans l’espace, la nostalgie… Le mot « futur » représente un emprunt (1219) au latin futurus, à venir ou avenir, participe futur de esse « être », et qui repose, comme le parfait fui « je fus », sur une racine indoeuropéenne bhewè, bhu- croître.

Comme j’ai dû animer, je n’ai pas pris des notes du déroulement des échanges, je me contenterai, une première réflexion faite, de quelques pistes de réflexion futures, à venir.

Lorsque les traducteurs des œuvres complètes de Freud (PUF) ont osé traduire le mot allemand Sehnsucht  (habituellement rendu par nostalgie), par « désirance », un mot du vieux français, les critiques étaient sévères. Or, la Sehnsucht, tout comme la désirance peut porter aussi bien sur le passé que sur le futur. En allemand, on peut parfaitement, sans faire tort à la langue, être « nostalgique » du futur. Certains critiques ont suggéré que les traducteurs auraient dû garder le mot « nostalgie » pour Sehnsucht, tout en précisant que son sens n’est pas limité à un désir portant sur le passé. Toute langue évolue, le sens des mots peut changer et - pourquoi pas ? - parfois s’enrichir...

L’étymologie de « futur » donne également à réfléchir : sa racine indoeuropéenne renvoie en effet à la croissance. Le futur serait donc, intrinsèquement, une promesse de croissance, d’où l’association spontanée entre futur et progrès, forme qu’a prise, depuis le XIX siècle, la désirance de croissance.

Mais la nostalgie, la désirance n’est-elle pas plus ce qu’elle était ? De quelle croissance pouvons-nous être légitimement, raisonnablement, philosophiquement (la fonction de la philosophie pour Kant : élargir son âme) nostalgiques ? Du PIB ? De notre maîtrise de la nature, y compris celle de l’homme ? De son anatomie qui, jusqu’ici, était son destin ? Ne nous reste-t-il plus qu’à tout, à savoir l’homme et le monde, artificialiser ? Des budgets énormes sont consacrés, surtout aux E.U., pour passer au posthumain.

Finalement, l’épicentre du sujet « la nostalgie du futur » se trouve dans le rapport entre passé et futur.  Aussi bien individuellement que collectivement tout désir du futur n’est-il pas un désir de retour, une nostalgie au sens premier du mot, un désir de reprise du passé sous d’autres formes, certes renouvelées, mais dont la source vive vient de l’origine : « Un fleuve ne coule pas seulement vers la mer, il coule en même temps vers sa source » (Hölderlin) et « L’origine est devant nous » (Heidegger), « Après avoir quitté notre première nature nous sommes appelés à réaliser notre seconde nature qui conserve tout en la dépassant et donc aussi en détruisant notre première nature» (Hegel, et sa fameuse Aufhebung dont la meilleure traduction est la « relève » qui réunit ce trois significations de la Aufhebung).

Individuellement, tout travail sérieux sur soi a pour but de re-trouver l’extraordinaire énergie de croissance de l’enfance mais mise au service d’un engagement d’adulte et toute trouvaille de l’Objet (aimé) est une re-trouvaille sublimée.

Collectivement, les révolutions culturelles (La Renaissance : re-tour à l’antiquité gréco-latine mise au service d’une libération générale des esprits) et politiques (1789 re-prise des symboles de la République romaine, la Commune proclamée au nom de 1789, la révolution d’Octobre re-prenant, re-venant sur la Commune, etc., etc., cf. Régis Debray, entre autres).

La nostalgie seule mène dans l’impasse réactionnaire au mieux, à toutes les formes de fascisme au pire ; le futur seul, sans nostalgie, à un culte du progrès aveugle au mieux, aux aberrations meurtrières de la table rase au pire. Seule une saine nostalgie du futur me semble nous protéger de l’une et de l’autre… Je me rends compte qu’au lieu d’indiquer des pistes, comme annoncé, j’en ai déjà emprunté quelques-unes. A vous d’en proposer et d’emprunter d’autres...

 

Sujets connexes :

- Qu'est-ce qu'un avenir incertain ?
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Sommes-nous constitués par notre passé ou par notre avenir ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. du futur vers le présent, puis vers le passé
Ecrit par Michel. 17-08-2008
Merci à Gunter, comme animateur bien sûr ce 17 août, mais aussi pour une remarque que je vais méditer. Je la recopie ici, sans doute maladroitement, sous la forme : "un projet d'avenir (ou plutôt de futur) détermine le présent qui réinvente notre passé". Rêveur, mon futur est donc déconnecté de mon présent qui ne reflète que mon passé. Pire peut être que regarder le monde de l'extérieur, je le vois comme la différence entre ce qui est et ce dont j'ai rêvé. Chaque fois, bien sûr, j'ai la nostalgie de celui dont j'ai rêvé. Pour rassurer Gunter, malgré ma tête dans les nuages, mes pieds touchent sur terre (autre déconnexion): j'espère mettre mon "grain de sel", voire mon "grain de sable", dans la "marche du monde", par mon travail jusqu'à ma retraite, puis en joignant activement une cause.

2. Rêve, nostalgie et futur (suite à la contribution de Michel).
Ecrit par Gunter. 17-08-2008
Lu sur un mur du grand amphi de Censier (Paris V), une inscription datant de mai 68, vingt ans après : « Faites que vos rêves durent plus longtemps que la nuit ». Mais pour que le rêve ne vire pas au cauchemar, ne doit-il pas pointer vers l’avenir, tout en puisant son énergie dans le passé ? Et pour qu’il ne reste pas rêverie impuissante, ne faut-il pas –au moins essayer- de le réaliser ? « Il ne t’incombe peut-être pas d’achever la tâche, mais tu n’es pas libre de t’en désister » (un midrash cité par Zarander). Voilà comment je vois noués ensemble rêve, nostalgie, et futur (qui dépend de nos actes et engagements de chacun de nous !).
« La philosophie est proprement nostalgie, une impulsion à être chez soi partout » (Novalis).
Je « disparais » pour 3 semaines, je ne suis, hélas, pas sûr de pouvoir me connecter à l’étranger…

3. passé présent futur
Ecrit par brigitte. 17-08-2008
j'ai assisté pour la première fois à vos échanges aujourd'hui et j'en suis ravie. Je remarque simplement que le présent n'est qu'un fragment de temps impossible à retenir, comme un point sur une droite, et donc nous sommes perpétuellement dans un va-et-vient entre le passé (moment où j'ai commencé à écrire ce texte) et le futur (lorsque j'y mettrai un point final). (indice de la précarité du temps, le verbe être ne se conjugue pas au présent en hébreu) Alors ces notions de passé et de futur sont assez relatives. Je peux avoir la nostalgie du futur que j'imaginais pour ma journée ce matin et qui ne s'est pas réalisé comme je l'avais rêvé. C'est une nostalgie différente de celle du passé, puisqu'elle s'applique plutôt à du "non réalisé" et du "rêvé" alors que la nostalgie du passé a trait à des faits qui ont bien existé au contraire.

4. Une promesse à faible croissance
Ecrit par Georges. 18-08-2008
>Le futur serait donc, intrinsèquement, une promesse de croissance.

Si la promesse n'a pas de chance à se réaliser, la nostalgie futuriste sera par rapport à une faible croissance. Il est vrai que la croissance est très douloureuse si le corset de nos conditionnements est trop sérre.

par Geo Brux Belg

5. La nostalgie du futur ? Peut-être l'art de suivre la source...
Ecrit par Legrenier. 19-08-2008
Bonjour,
je découvre votre site qui m'a l'air tout à fait intéressant par l'intermédiaire d'un lien qui pointe vers mon blog.
Je trouve un peu dommage, particulièrement dans cette circonstance, de ne pas citer la source de l'illustration que vous reproduisez. L'illustration du robot provient donc du blog :

"Legrenier : toute la nostalgie du futur, avec de vrais morceaux de passé"
http://legrenier.roumieux.com
Un regard décalé et amusé sur le passé des technologies de l'information. Des anecdotes et des témoignages pour mieux comprendre, à partir des exploits du passé, les promesses du futur.

Outre le fait que cette petite pub me semble une "réparation" minimale, elle me semble plutôt pertinente dans le contexte de votre discussion. Je tente à mon rythme de réfléchir par petites touches à l'intérêt de l'anecdote comme accessoire de la grande histoire. En l'occurrence celle des technologies de l'information, celle qui m'intéresse...
Et puis c'est vrai, j'éprouve une certaine nostalgie pour les représentations du futur - l'an 2000 - que l'on pouvait se forger au milieu des années 70.

6. bibliographie
Ecrit par Alain. 20-08-2008
En attendant un court texte, pour dire que j’ai planché sur le sujet, voici une bibliographie.
- « Metz ou la nostalgie du futur » de Jean Laurain (éd. La Serpenoise, 1995) : une histoire sur les principaux monuments de la ville ;
- « Lisbonne : la nostalgie du futur » dir. Michel Chandeigne (revue Autrement, nouvelle éd. 1998) : une errance romantique dans une ville secrète et méconnue ;
- « La nostalgie du futur » de M. Bleustein-Blanchet (éd. Laffont, 1976) ;
- « Le père Fillère : nostalgie du futur » de Damblans, Rendu, Thévenon (éd. de Guibert, 1998) dont le programme est le « plan de Dieu » : ramener à l’unité les enfants de Dieu dispersés.
Sur le thème du futur :
- « Archéologies du futur » de F. Jameson (éd. Max Milo, à paraître en oct. 2008) : le thème de l’utopie dans la science fiction ;
- « Dictionnaire du futur » de A.C. Paucot (éd. M21, juillet 2008) : 75 néologismes humoristiques ;
- « Mirai no utena : la mélodie du futur » de Hiwatari Saki (manga aux éd. Delcourt, mai 2008) ;
- « 2020, les scénarios du futur : comprendre le monde qui vient » de J. de Rosnay (rééd. Fayard, 2008) ;
- « Comment la science rêve notre futur » de Clara Delpas (éd. De La Martinière jeunesse, janv. 2008) : recherche scientifique et science fiction associées pour une vision du futur ;
- « Clinique de la procréation et mystère de l’incarnation : l’ombre du futur » de Ansermet, Germond, etc. (PUF, 2007) : avec une mise en rapport de l’art et de la science, une lecture des images fabriquées par la médecine ;
- « L’utopie ou la mémoire du futur : de Thomas More à Lénine, le rêve éternel d’une autre société » de Y. Dilas-Rocherieux (Pocket, 2007) ;
Etc, etc... pour qui a accès à Electre, la base de données utilisée par les libraires.

7. C'est pas faux...
Ecrit par Carlos. 21-08-2008
Etant petit, le mardi gras, je rêvais déjà des omelettes de chocolat que ma mère faisait avec les oeufs de Pâcques.

8. Contribution au sujet
Ecrit par Alain. 22-08-2008
C’est un sujet paradoxal dans lequel je me retrouve pourtant beaucoup plus que dans la très classique nostalgie du passé.
L’idée de futur est porteuse de rêve car elle ouvre un horizon, un espace de liberté, une capacité d’« anticipation » (cf. la science fiction). Le futur est ainsi le lieu de projection d’un désir (cf. le mot allemand Sehnsucht traduit par désirance), il transfigure le présent, cherche un réel. Par rapport au présent, il a une dimension d’incommensurable ; par rapport à la réalité, il peut être rêve d’infini, un espace où réalité et rêve se confondent (cf. le surréalisme).
Il a donc une dimension d’impossible que la « nostalgie » exprime d’une manière romantique. Mais cet « impossible » donne une dimension autre qui nourrit l’utopie.
Ainsi, le sujet ne tombe pas nécessairement dans le piège de la délectation morose, c’est une lecture trop actualisée qui le réduit à la nostalgie des rêves de futur perdus.
Mais cette voie existe, hélas !, c’est d’ailleurs elle qui s’impose immédiatement. Du point de vue individuel, la « nostalgie du futur » peut traduire l’incomplétude d’une vie trop riche en désirs impossibles et en projets qui ne se réaliseront pas ou beaucoup trop imparfaitement. Du point de vue individuel et collectif, elle est le « no future » auquel nous nous condamnons par absence de vision, par incapacité à nous projeter dans un devenir.
Autant d’états d’âme dont la solution sera :
- soit d’inventer une fiction littéraire. Avec la quête du Graal, les chevaliers compensaient une liberté d’agir toujours plus réduite par l’autorité des Princes ;
- soit de cesser de rêver pour devenir « réaliste », être immergé dans ce qui « est », manière radicale d’abolir la distance entre rêve et réalité !
- soit de continuer à rêver mais en changeant de rêve, maintenir une distance avec la réalité mais qui reste raisonnable, en finir avec la transcendance. Pour l’Histoire, renoncer aux idéologies destructrices, celles de la table rase, et aux mythes révolutionnaires du passé pour pouvoir agir dans un monde complètement inédit. « La nostalgie n’est plus ce qu’elle était ».
Mais comment ne pas écraser le champ des possibles et fermer les portes de ce qui devrait advenir ?

9. 17 Août 2008 : La nostalgie du futur
Ecrit par ROCA. 16-09-2008
17 Août 2008 : La nostalgie du futur, Gunter Gorhan’,

“ La nostalgie, passé(e), ... n’est plus ce qu’elle’ était ”,
présente ... nostalgie, portant sur Le futur,
ce qui n’est pas, n’est plus, ce qui est projeté,
À ...Venir, inconnu, désirance ... murmure’, “ Et ...cri, chuchotement ” ...
mémoire ... souvenir,

en’ espoir, d’À ...Venir,

“ La mémoire n’est pas reconstruction, du passé, mais’ exploration, de L’invisible ”, J-P Vernant,

“ Se souvenir de L’À ...Venir ”,
Aragon,
un retour, en’ Avant,
une’ Anticipation,
finitude’,
interlude ... mais finalité, une sollicitude’, Aspiration,
prélude’, inspiration, essai ...
À transformer, son’ être’, en devenir,

“ deviens ce que tu es !”, nostalgie, d’À ...Venir,
et, “ du plus’ Au mieux” ... être’,
et, “ de L’Avoir À L’Être”, en tension, Vers ...
Edgar Morin, “ Les champs”, Prés ...verts,

“ du possible”,
un ...possible’,
“ exploration”,

co-création, en beauté,
Vérité,
“ La fonction La plus’ élémentaire d’un’ être’ humain, c’est de créer de L’À ...Venir ”, Paul Valéry,
“ L’homme n’est pas né Libre’, il est né pour se Libérer ”, Hegel, nostalgie,
d’À ...Venir,

de nos fibres ... qui Vibrent,

un, futur, équilibre’,
où j’ irai ... ma mission,
transmission, dépassement, promesse ...
d’À ...Venir, jeunesse, ...
“ Mai 68, de L’insurrection
À La résurrection ”, Jean Cardonnel, J C,
susciter’, et, res’-susciter ... notre’ être ... qui se Lève’,
En ...Vie, qui se soulève’,
une réalité de L’étoffe ... du rêve’,
et, de La Vision d’être ... qui se parachève’, et, s’élève ...
relève, brèves ...
de promontoire,
brèves ... d’observatoire ... de, future, Histoire’,
espoir, du monde ... L’Autre ... Soi,
regard d’enfant ... ma foi !, construire, dit’-on ...
un feuilleton,

“ Quelque part ... dans L’inachevé ” ... Vladimir Jankélévitch,
mon Livre ... de chevet,

... de nos’ Ailes ... sur terre’

Aux racines’ ... Au ciel,
et, d’estuaire’, en mer’,

À La source’, essentielle ... racines’ ...

“ L’Origine du monde ” ... Gilles Roca

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