L'abus de confiance
Écrit par Carlos Gravito   
22-09-2008

Puisque le 21 septembre, le Souverain avait l’autorisation de jeter un coup d’œil à son Patrimoine, « le nez dans le ruisseau », beaucoup de fidèles de notre café philo ont voulu suivre les vaguelettes de J.J. Rousseau le long de La Launette (à Ermenonville), jusqu’au Temple de la Philosophie, non loin de l’Ile des Peupliers, où se situait autrefois la tombe du philosophe, pour une errance de l’esprit au sein du parfum des diverses essences d’un superbe Parc ponctué d’étonnants bassins, cascades, édicules et fabriques.  Ceux qui sont restés au Phares, humant l’arôme d’un délicieux café au ras des mots, se sont confrontés au débat : « En quoi peut-on encore avoir confiance ? », proposé par Michel II et conduit par Gunter Gorhan.

 

- Après le chambardement des marchés financiers et l’effondrement de leur mythe, justifia l’auteur du sujet, à part Dieu, en quoi pouvons-nous encore avoir confiance ?

 

Michel enchaîna disant « qu’avant, les gens avaient confiance ne serait-ce que dans un Dieu, mais qu’il préfère le chaos ou la confiance en des choses fiables ». Il ajoutera plus tard, « ne pas croire à ceux qui disent avoir confiance », et Simone, convaincue que « la confiance absolue n’existe pas », évoqua « le film ‘Stalker’, d’Andrei Tarkovsky, et ce monde en constant mouvement avec des gens confiants dans un guide qui les amène jusqu’à une chambre où ils refusent d’exprimer leurs souhaits alors que le retour s’avère impossible », une interprétation que l’animateur avoua « ne pas être la sienne ». Irène soutint alors que « la prévisibilité est un jeu assez dangereux, ce qui implique la nécessité de prudence de la part de la science », Nadia (rappelant que « ‘économie’ est prise de soin en vue du bien commun »), mentionna qu’il « y a ‘fier’ dans ‘confiance’ et que dans les situations difficiles il faut savoir se fier à l’imagination pour trouver des solutions », Christine professa « sa confiance en l’être humain et le progrès », Roschan exprima son « accord avec Michel et sa méfiance envers les banquiers, les flatteurs et les maris », Marie minimisa « l’importance de la confiance, un risque face à ce que l’on ne connaît pas », Alfred mit « toute cette bulle immobilière à l’origine du crash financier sur le dos de deux prix Nobel et de la prise de risque de l’incertitude, dont la fin est de faire les gains les plus juteux », et Pirmin rappela  que « la confiance est l’élément essentiel de la démarche scientifique, car on ne peut pas aller vérifier toutes les thèses déjà données comme sûres », Michel III faisant de « la justification un élément de la confiance en psychanalyse ».

 

Gabriel, se plaignant « du sort des humbles dans cette histoire de gros sous », revint à « la ‘promesse’ à défaut de confiance », Sabine (qui à un certain moment cita Oscar Wild d’avis que « l’ado ne croit en rien, les gens d’âge mûr se méfient de tout et les vieux croient en tout »), entendit que « le repli sur soi n’est pas la panacée » et introduisit « la notion  de responsabilité, voire d’engagement, dans une ligne de vie », l’animateur y ajoutant « la fidélité ». Puis, Olivier observa qu’il « s’agissait là d’un problème aussi bien de la parole que du savoir et qu’il fallait envisager les deux, le savant se limitant à la connaissance d’un système et les philosophes à la complexité des concepts, deux étiques différentes pour un tout », auquel Gunter associa « la certitude, pour prétendre à une confiance au-delà des promesses », Gilles tiquant, lui, « sur le ‘encore’ du sujet, qui pouvait signifier que maintenant est moins bien qu’avant », Marlène jugeant « qu’avant on avait confiance dans les institutions mais qu’aujourd’hui on les met en cause », Henri « qu’il s’agit surtout de confiance dans l’Institut émetteur, les banques, la société, la monnaie ».

 

Il s’ensuivit l’insolite moment de Gil : « L’Homme est un risque à courir… / Le fils de l’Homme on l’a crucifié… / Va donc vers ton risque, invisible rebelle… / La seule certitude c’est d’être dans le doute… / Confiance du monde en soi… / L’humanité, le sens ». Après, c’est Yves qui a donné « sa vision du monde-forêt, avec ses graines, plantes, gros arbres, vieux arbres, arbres écroulés. Le monde s’écroule pour autant ? », se demanda-t-il. « Non… il continue fondé sur de nouvelles valeurs (les petites graines) », et quelqu’un d’autre présuma que « pour marcher, un gamin doit faire confiance à son père », une assurance que l’animateur considéra « ne pas s’imposer ; elle s’établit ou pas » et que Josepha décela « dans l’artiste qui l’exprime de façon personnelle », donnant comme exemple « le culot fou de Béjart, qui s’attaqua au classique afin de le moderniser », alors que Marie-Thérese, « assistant pour la première fois à un débat aux Phares », attribuait à « l’anthroposophe Rudolf Steiner, dès 1920, la notion ‘d’adolescence’ (âge où l’on se pose des questions) pour l’actuel stade de la société, une fois terminée ‘l’enfance’ (âge de la confiance) », émettant dès lors un vœux, celui de l’arrivée « de l’âge mûr où l’on se calme ».

 

Avant que Gunter ne termine la séance déposant toute « sa confiance dans les cafés Philo », « dénigrant le ‘trust no one’ », un des présents fit enfin de la confiance « un rouage essentiel du ‘Pacte social’ ».

 

Voyons donc. Peut-on se fier à quelqu’un ou quelque chose, sans hésitation, ne serait-ce qu’à la raison ? me demandais-je. Est-elle digne de confiance ? A priori, elle nous conduit à la sagesse, s’opposant aux passions, aux désirs, aux débordements, mais, ne nous invite-t-elle pas à nous méfier des raisons de la raison, si elles sont défiées par le cœur ? A l’origine du coffre-fort, la « Confiance » peut nous amener à parler des autres au cours des « heurs » et des « heurts » alors, comme nous étions, de par notre sujet, tout près du « Contrat Social », un point de convergence avec nos frères péripatéticiens en ballade à Nanteuil-le-Haudoin (si d’aventure l’irrépressible appétit leur vînt de baragouiner dans l’ineffable jargon philosophique sur le fifils à « sa Maman » et baronne de Warens), je ne pus m’empêcher de songer au Pacte (déjà amorcé par Platon, Hugo Grotius et Hobbs) par lequel l’individu se prive de sa naturelle capacité de manœuvre, pour la confier aux lubies d’un Etat, fut-il démocratique. En fait, en démocratie, le peuple exprime ses faveurs mais personne n’accorde sa confiance ; de démocratique, l’Etat n’a que l’apparence et il est très difficile de s’orienter, sans la moindre cicatrice ou fausse note, là où il y a des millions de souverains, jaloux les uns des autres. L’Etat est un mot guignon, un chacal, et en vertu de quel principe se confier à un tel carnassier, accepter ses ignobles ruses, subir ses capricieuses attaques, consentir à ses fantasques charges, dans un même effort pour échapper à toute tyrannie ? Par l’amour de la Patrie ? Par passion pour la Liberté ? Afin de tirer avantage des Droits de l’Homme ? En raison de la promesse d’une propriété ?

 

Les salauds ne demandent pas qu’on leur fasse confiance mais les gogos sont dans la mouise pour ne pas s’être défiés d’eux. De même, les gouvernants ne se fient jamais au peuple ; ils ne demandent que son assentiment, alors, faisant preuve d’intelligence, nous avons le légitime devoir de nous méfier de leurs délégués ainsi que de leurs magistrats, et de résister ou désobéir, dès qu’il y a abus de confiance (même sans contrat préalable), s’il le faut jusqu’à la « tabula rasa » ou « l’ardoise vierge » chère à Locke, l’empirisme étant le fondement de notre connaissance du monde. « Croyez-moi, disait Léonard de Vinci, l’expérience prouve que celui qui n’a jamais confiance en personne, ne sera jamais déçu ». C’est clair. La naïveté, d’accord, mais elle est, finalement, une sacrée forme de bêtise. « C’est quand même la confiance qui fait les cocus », dit la poétesse Jovette-Alice Bernier et Céline : « Faire confiance aux Hommes, c’est déjà se faire tuer un peu ».

 

Écouter le débat : c'est ici.

Sujet connexe : Qu'est-ce qu'un avenir incertain ?

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. illustration
Ecrit par Pirmin. 22-09-2008
Excellent choix pour la photo! On ne pouvait trouver mieux pour illustrer la confiance !

2. illustration sans filet de protection
Ecrit par Georges. 23-09-2008
On ne pouvait trouver mieux pour illustrer l'abus de confiance.
Le filet de protection est nécessaire/obligatoire car l'erreur est humaine.
Espérons qu'ils ne tomberons pas sur le texte de Carlos pour lui écraser ses arguments !

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

3. La confiance-changeante
Ecrit par Georges. 23-09-2008
Selon la multilicité de ses synonymes/antonymes je pourra classifier la confiance-changeante en trois grandes catégories;
1. La confiance aveugle
2. La confiance à plusieures dioptries (aberrations de jugement)
3. La confiance réfléchi

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

4. La molécule de la confiance dans "Pour la Science"
Ecrit par Pirmin. 23-09-2008
L'éditorial ainsi qu'un article du numéro du mois d'aout du magazine "Pour la Science" sont consacrés à l'instinct de confiance chez l'homme et les animaux. Cet arrière plan neuronal et éthologique des mécanismes de confiance me semble intéressant à connaitre, même s'il ne sont pas de nature philosophique. On y apprend entre autre chose qu'il existe une molécule identifiée (l'ocytocine) qui déclenche la confiance et que celle-ci est apparue il y a 100 millions d'années car elle facilitait la reproduction chez les poissons en diminuant chez les femelles la peur d'être approchée par les mâles ! D'autres mécanismes de sélection naturelle concernant directement les primates et les hommes, y sont décrits. La confiance favorise l'attachement à long terme des parents pour que les enfants puissent grandir et devenir autonomes etc... On apprend aussi que la confiance est un excellent indicateur de la richesse d'un pays, les sociétés à faible niveau de confiance (les mauvais : Brésil, Ouganda, Philippines. Les bons : Norvège, Danemark, Chine. Selon l'article !) étant précisément celles qui n'engagent pas d'investissement sur le long terme. Je trouve intéressant que cette constatation statistique rejoigne une remarque sur l'implication du long terme dans la confiance.

J'entends déjà d'ici les complaintes de ceux qui considèrent ces histoires de molécules et de sélection naturelle comme du matérialisme de bas de gamme ! Pour autant, je reste persuadé, que sur ce genre de sujet précisément, la philosophie a tout intérêt à prendre connaissance des récentes découvertes scientifiques et d'engager avec celle-ci un dialogue fécond.

5. Confiance et petits pas DE poésie dans la tête
Ecrit par Sylvia ailes sur toi. 24-09-2008
Aie confiance

Danse il faut que tu danses
Même si la lune a un peu froid
Même si tes pas s’entremêlent
Quand ils te disent réveille-toi
Ça te fera tourner la tête
Les idées se mettront à l’endroit

( l'écume de mot écule ?)
sourire à vous, bonne journée

6. Héros ? Anti-Héros ?
Ecrit par Gabriel. 24-09-2008
D'après le simple principe de réciprocité, le fait que je ne fasse pas confiance à l'autre suppose que l'autre puisse aussi s'attendre à ma défaillance et donc la conscience que moi-même puisse ne pas assumer avec certitude les conséquences de ce qui a été initié entre nous mais interrompu par moi. Ainsi, ne pas faire confiance à l'autre est nécessairement l'effet d'une réflexion sur moi-même : la possibilité de maintenir ma liberté "en dernier recours" quelles que soient les actions engagées.
L'expression "en dernier recours" amène à l'idée de fin, à celle de mort. Dans la "Condition de l'homme moderne", Hannah Arendt écrit : "celui qui ne survit pas à son acte suprême, le seul qui demeure maître incontestable de son identité et de sa grandeur possible, parce qu'en entrant dans la mort il se retire des possibles conséquences et continuations de ce qu'il a commencé. L'histoire de l'acte s'achève avec la vie." Hannah Arendt décrit là le personnage du héros, celui que le sens commun porte aux nues. Mais le héros, par son acte, ne l'est que mort. Toutefois, que révèle le fait que je sois lucide sur la fragilité de mon engagement avec autrui ? C'est savoir que je me réserve la possibilité de "mourir aux yeux de l'autre" et "que je peux me retirer des possibles conséquences de ce qui a été commencé entre nous" Il y a là une similarité avec la conduite du héros décrit dans l'extrait. Est-ce que ne pas faire confiance à l'autre serait supposer que, par rapport à lui, je pourrais éventuellement me poser en héros. Par réciprocité, un monde où ne règne pas la confiance deviendrait un monde de héros, un monde où règne donc la mort.
L' anti-héros serait celui qui peut agir sans disparaître et se retirer des conséquences de son acte au grand jour. Cela fait penser à la catégorie d'humains dont l'existence a justifié le sujet initialement.

7. Entre les molécules...
Ecrit par Carlos. 27-09-2008
... (visiblement en retard de 100 millions d'années sur l'actualité), il y a une, celle de la DÉCENCE, qui constitue la source de toute défiance : "l'esprit de révolte", une grandeur d'âme qui diffère radicalement de la posture morale.

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