Ce que je sais démolit ce que je veux
Écrit par Alain Parquet   
12-10-2008

Le soleil est au rendez-vous en ce 12 octobre, et les fidèles comme les nouveaux visages se sont retrouvés au café des Phares pour participer pendant deux heures au café-philo dominical. Après les traditionnelles annonces de manifestations philosophiques à venir, ce fut au tour de l’assistance de proposer des sujets de réflexion. Parmi les 10 thèmes proposés, l’animateur du jour retint : « Ce que je sais démolit ce que je veux ». Cet aphorisme serait dû à Emil Cioran, confia en guise d’introduction la personne qui avait proposé ce sujet.

Voilà bien du Cioran ! dont la pertinence est souvent inversement proportionnelle à la joie de vivre, me dis-je in petto en découvrant cette formule. Et voilà bien un sujet de café-philo typique du début du XXIe siècle, empreint de pessimisme et de désenchantement. Sur ou sans ces considérations, le débat était lancé et la première question fut de savoir si, réellement, la connaissance détruit la volonté. La première intervention crut relever une confusion patente entre désir et volonté, confusion qui mènerait à une impasse. Un second participant s’étonna que l’on puisse détruire quelque chose qu’on n’a pas encore fait, quelque chose qui n’est qu’au stade de projet (ce qu’on veut). L’animateur souligna la richesse du sujet dans la possibilité d’insister tantôt sur l’objet, tantôt sur le verbe de l’énoncé : ce que je sais (ou veux), ou ce que je sais (ou veux).

« Je sais que je ne sais rien, donc je veux tout ! » ironisa une personne, tandis que pour une autre le sujet pouvait se traduire par : « la connaissance scientifique a détruit l’imaginaire collectif ». Ce que je sais – par exemple, ce que Marco Polo a pris pour une licorne n’était en fait qu’un rhinocéros – détruit ce à quoi je tiens, ce à quoi j’aime croire (mes rêves, mes illusions). Mais n’est-ce pas également le rôle de la philosophie que de démolir les illusions ? Et combattre les illusions, est-ce pour autant tuer les rêves ? Est-ce entraver l’imaginaire ? L’imaginaire a-t-il besoin de s’appuyer sur des vérités (scientifiques ou autres) pour s’exprimer ? Le sujet semble poser « la question de la résistance du réel face à notre vouloir », fit remarquer l’intervenant suivant, en poursuivant par ce mot de John Lennon : « La vie, c’est ce qui arrive alors qu’on se prépare à faire autre chose ».

Certains mirent en avant la dimension psychanalytique du sujet : comment ce que je sais de moi-même peut-il modifier, altérer, conditionner voire démolir mon vouloir ? D’autres distinguèrent le savoir culturel, purement abstrait, du savoir dû à l’expérience ou vécu. L’animateur défendit l’idée que cette distinction est purement formelle dans la mesure où tout savoir – à distinguer d’une information pure et simple – est nécessairement incarné et donc que la notion de « savoir abstrait » lui paraît sans fondement. D’autres encore virent dans le sujet une mauvaise excuse pour les adeptes de la procrastination. Opposer le savoir à la volonté reviendrait en quelque sorte à opposer l’intelligence (qui est finie) à la curiosité (infinie), ce qui nous pousse inévitablement à commettre des erreurs comme l’affirmait Descartes, enchaîna l’animateur.

Dans l’énoncé du sujet, tout se passe comme si mon savoir mettait hors jeu ma volonté, remarqua un participant. Or, le savoir et le vouloir sont-ils ennemis ou coopèrent-ils ? Par exemple, le fait de se savoir mortel entrave-t-il la volonté de vivre ? Toutes les situations peuvent se rencontrer, ou tout au moins s’imaginer, du savoir absolu inhibant toute velléité d’action, à la volonté d’agir parce que cette action peut justement s’effectuer en toute connaissance de cause. Afin de dépasser l’antagonisme « savoir / vouloir » contenu dans le sujet, trois notions furent tour à tour invoquées ou appelées à la rescousse pour jouer le rôle de médiatrice : l’action, la morale et la conscience. L’action parce qu’elle concrétise l’association du savoir et de la volonté ; la morale (ou l’éthique) parce qu’elle sous-tend l’action, donc la volonté d’action ; et la conscience en tant qu’ultime juge-arbitre capable de ramener la paix intérieure.

La formulation du sujet, faussement provocatrice, est peut-être une invitation à dépasser le paradoxe apparent des termes et à trouver le chemin pour se réconcilier avec soi-même, proposa un participant. Car savoir, ce n’est pas nécessairement savoir ce qui va advenir, comme dans le film Minority Report, bien que… On peut imaginer que ce que Cioran savait, c’est que les hommes sont malades, et ce qu’il aurait voulu, c’est leur prompt rétablissement. Et si l’on a moins de volonté que de connaissances, on peut en déduire que celles-ci démolissent celle-là et donc que la cause des hommes est perdue d’avance. Par chance (?), c’est généralement l’inverse qui se produit : la volonté d’agir n’attend pas qu’on sache ce qu’on va faire.

 

Écouter le débat : c'est ici.

Sujet connexe : La passion de l'erreur se déplace, mais elle ne varie pas

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. savoir ,c'est pouvoir?
Ecrit par aliette. 14-10-2008
Interlegere : intelligence. Preferisco intelligence du coeur : "le coeur a ses raisons..."
La connaissance scientifique qui détruit l'imaginaire me parait une contradiction puisque, à ce que je sais la science est rêvée avant d'être confirmée dans la réalité des choses.
" je révais d'un autre monde..."
"si dieu n'existait pas , il faudrait l'inventer"
"s'il te plaît, dessine-moi un mouton"
j'ai envie d'écrire longtemps ce soir mais je suis épuisée.
Cet article de Marc, a été comme un rayon de lune dans la nuit de mon désespoir, alliant intelligence du coeur = pudeur pour dire des choses difficile et lucidité.
Je n'aime pas le mot savoir, souvent confondu avec les connaissances.
On peut avoir beaucoup de connaissances et peu d'amis vrais
On est parfois dans l'incapacité de faire ce qu'on avait rêvé.
Je ne pense pas que tout savoir est incarné. Il peut être né d'une expérience, mais s'il est considéré comme un produit fini à engranger comme un capital, il devient un capital lourd à porter et difficilement transmutable.
Je veux vous écrire et lutte pour y arriver tant je suis fatiguée, mais la lucidité de marc, cette petite lumière m'a donné le courage de veiller

2. Sur le "savoir abstait" que j'ai évoqué durant la séance...
Ecrit par michel. 15-10-2008
Bonjour,
je cite ce j'ai dit lors de la séance de dimanche sur la notion de "savoir abstrait" que j'ai proposé, qui a été considérée comme désincarnée par votre interprétation, ou anti-intellectualiste par notre très appréciable animateur Ramirez. Le contre rendu du Café Philo des Phares fait, au sujet de mon intervention, une interprétation qui ne reprend pas tout à fait ce que j'ai entendu sur le moment de ce pseudo concept, certes, mais que j'ai néanmoins défini très vite commme : ""ce qui vaut pareillement pour tous, ce qui vaut pour tous (= savoir abstrait, dans ma terminologie improvisée...). Je n'ai pas voulu laisser entendre ce que j'ai dit sur le "savoir abstrait" comme une forme désincarnée du savoir ou forme contre le savoir universitaire ou scolastique. Le "savoir abstrait" a un tout autre sens pour Lucquet par exemple, il en fait une forme pré-logique du savoir, qui fait que les "primitifs"(sa terminologie a bien vieillie) se représentent les choses de la vie réelle d'une façon abstraite (il donne l'exemple d'un champ de caillou). Son savoir abstrait n'est surtout pas à prendre comme une forme anti-intellectualiste du savoir, bien entendu.
Merci à tous.
Michel

3. Mieux qu'un simple article
Ecrit par Marc. 15-10-2008
Le « contre rendu », j'aime beaucoup.

4. un prêté pour un rendu
Ecrit par contris. 16-10-2008
C'est une coquille contre les comptes en banque qui ont rendu l'âme ? alors il ne faut plus se conter fleurette, seulement apprendre à compter sur ses doigts de pieds sans enlever ses chaussettes.

5. Les quatre vérités
Ecrit par Daniel Ramirez. 16-10-2008
Ce que j'ai apprécié dans ce débat c'est que, au-delà des confusions que l'on peut faire, et c'est bien d'essayer de les éclairer, comme par exemple, entre le vouloir et le désir, entre un savoir abstrait et de l'information intellectuelle, on n'a pas perdu de vue la question fondamentale posée par notre sujet. Et bien sûr, Michel, ce n'est qu'un savoir concret qui peut (ou pas) démolir ce que je veux, un savoir incarné et vécu (douloureusement, souvent).
Je me permets de vous rappeler aussi qu'un peu d'analyse logique ne nuit pas du tout au goût philosophique et je suis content que l'on ce soit livré lors de ce débat. Je veux comme exemple le fait que la phrase "ce que je sais démolit ce que je veux", ayant au fond pour Cioran le sens que lui a donné Marie Sylvie lors du débat : je veux un monde d’harmonie, une société juste, mais je sais que ça ne va pas, que les hommes sont malades (comme le rappelle Marc à la fin de son compte-rendu). C’est ce que j’ai qualifié comme la version désenchantée (du pur Cioran et on peut très bien en conclure l’inconvénient d’être né). On peut appeler 1) cette proposition originelle : « Ce que je sais démolit ce que je veux ». Mais on a vu aussi les propositions opposées : 2) « ce que je sais fonde (renforce ou rend efficace) ce que je veux », 3) « Ce que je ne sais pas rend possible (autorise) ce que je veux ».
Opposée à 2), une quatrième est possible : 4) Ce que je ne sais pas annule ce que je veux (rend inefficace l’action).
Exemple de la proposition 2) La volonté de renverser un régime autoritaire. Plus on sait de ses exactions plus ce vouloir est renforcé (un autre exemple : ce qu’on a su, grâce au reporters photo de la guerre du Vietnam, a fait que le désire de l’arrêter gagne finalement). Exemple de 3) : le désir de révolution (voire encore « la passion de l’erreur »), pendant combien de temps n’était possible que parce que l’on ne savait pas (ou on ne voulait pas savoir) à propos du Goulag et de la ruine de la liberté dans le socialisme réel. Ce qu’on fini par savoir, a sonné le glas de ce désir. La 4) concerne plus l’action que la volonté toute situation d’incompétence l’illustre parfaitement : il vaut mieux savoir pour vouloir (faire) quelque chose.
La volonté se nourrit donc du savoir et s’en intoxique aussi, du même que le savoir se construit par volonté mais que la sagesse se déconstruit par l’excès de cette volonté.
Il a été passionnant de constater que les quatre propositions étudiées sont en quelque sorte vraie, chacune à sa façon. Et lorsqu’on fait un parcours de pensée philosophique on traite de situations de cette sorte. L’interprétation, l’explicitation des contenus humains, vivants, incarnés de ces vérités partielles (abstraites) est une bonne partie du travail philosophique. Cela n’implique pas du tout qu’il ne faille pas se prononcer ni qu’il ‘y ait pas de vérité, mais qu’elle se déploie dans un champ. Ce champ reste voilé (lethos, en grec) sans l’analyse philosophique, le dévoilement (a-létheïa) advient à la conscience peu à peu si l’on parcoure patiemment les chemins de traverse de ce champ avec la ferme intention d’aller au-delà et sans succomber ni au démon de midi ni aux chants de sirènes. Les méthodes philosophiques ne sont pas si compliqués, finalement.
Salut à tous !

6. Le mot vérité...
Ecrit par Carlos. 16-10-2008
... a acquis une connotation juridique, voir théologique, désignant le bien fondé de la règle. Son sens est aussi bien d’ordre philosophique que sociologique et signifie tantôt la garantie d’une continuité, tantôt la correspondance d’un récit avec la réalité ; son statut particulier de vertu a la banale valeur d’un label de conformité, propre à régler des situations équivoques, comme le « parler vrai » d’un homme politique acculé à trouver un ajustement entre situations vécues et savoirs abstraits.

7. Un café philo, un vrai !
Ecrit par Gina. 17-10-2008
On avait presque oublié que l’on peut se faire plaisir en débattant au café des Phares, tant les dernières prestations étaient devenues moroses (pour ne pas dire barbantes, dans certains cas), les comte-rendus de Marc ne cachaient plus une certaine lassitude. Le débat de ce dimanche était particulièrement dense mais très vivant. On n’a pas eu l’impression que l’on s’interdisait de faire de la philo, ni que l’on ramait pour dépatouiller une question absurde. Même si j’ai eu mal au début à comprendre la phrase, les analyses fournis par les uns et les autres m’on vite éclairé. On s’est sorti du pessimisme de Cioran et des lamentations habituelles, ce qui n’était pas évident. On s’est se servit de sa phrase, en la retournant dans tous les sens, sous l’écoute très concentrée de Daniel Ramirez (vivement qu’il revienne ! Je sais, la diversité des animateurs c’est bien… mais quand même). J’aime bien venir au café-philo, quand c’est comme ça, on se sent plus éveillé, on a l’impression de comprendre quelque chose et non seulement de s’entendre parler. CE QUE JE SAIS après une telle séance, ne démolit pas du tout CE QUE JE VEUX : réfléchir sur ma vie et interroger le monde. La volonté se nourrit du savoir, même si parfois ça peut être indigeste, comme pour Cioran. Ceux qui n’ont pas l’estomac bien résistant préféreront la formule : ma volonté se nourrit du non savoir, ou, du je ne veux pas savoir. Un vrai café-philo !

8. De la vérité dans nos vies..
Ecrit par Gérard Tissier. 19-10-2008
je reprends ce qui a échappé à notre rapporteur, savoir cette citation venant de moi lors du débat de G.Franckfurt, prof de philo à Priceton qui écrit dans son petit livre De la Vérité "quand je dis en savoir assez long, je veux parler des faits, des réalités essentielles en ce qui concerne nos projets et nos préoccupations.En d'autres termes, ils'agit de connaitre assez la vérité à propos de ces réalités pour être en mesure de fixer des objectifs raisonnables et deles atteindre." Ainsi, dans nos vies, la connaissance en mouvement altere et modifie celui de nos volitions (actes de volonté).bref, si la maturité consiste à accepter l'idée qu'il y a des inconvénients à ne pas être seul au monde,cela prend, pour certains, bien du temps, surtout aux volontaristes !

9. retour à la source et peut-être à la vérité..
Ecrit par Gérard. 08-12-2008
A chaque idée qui nait en nous, quelque chose pourrit en nous..
Cioran-le syllogismes de l'amertume.

Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté


personnes ont visité ce site.