Savoir et vouloir
Écrit par Carlos Gravito   
13-10-2008

D’un air de célébrer, le 12 septembre, la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, à qui le roi d’Espagne avait donné la possibilité d’aller là où il présumait qu’elle se trouvait, et alors qu’un ouragan financier fustigeait depuis une quinzaine de jours ses côtes avec une force dévastatrice gagnant ensuite la planète entière, les amis du café des Phares se sont réfugiés dans leur bistrot préféré, où Michel leur a servi comme plat de résistance « Ce que je sais démolit ce que je veux », une tirade de Cioran que l’animateur, Daniel Ramirez se proposa d’étirer.

Subconsciemment cela me fit penser au « si j’aurais su, j’aurais pas venu » de Gibus dans « La guerre des boutons », en moins drôle, parce que, comme dans « Pierrot le fou », où Marianne répétait sans cesse : « Qu’est-ce que je vais faire ? », je ne savais pas quoi faire ! Mais, j’ai rappelé tout de même, suivant Jankélévitch dans « Entrevoir et vouloir », que « vouloir, c’est pouvoir vouloir et pour pouvoir vouloir il n’est que de vouloir ». Le vouloir se dérobe ; ça tourne en rond et devient insaisissable. En d’autres termes, nous ne pouvons rien vouloir et nous ignorons presque tout. Savoir n’est pas notre destin ; ça ne nous est pas donné, on le tient d’autrui.

Au Portugal, à l’enfant qui osait dire « je sais », on répondait : “ce que tu sais, c’est ce que le diable a déjà oublié » et son « je veux » était assimilé à l’impertinente toux catarrheuse d’une hypothétique fourmi. Peu importe ; on ne veut pas le savoir. On est en France et en France « si on veut aller loin, il faut savoir ménager sa monture » ; le savoir sert le vouloir.  Question d’ambition : « t’as voulu voir Vierzon, et on a vu Vierzon ».

Bref. Une fois que l’animateur a allégué que « l’on était devant une entrave de la connaissance à la volonté », Pierre-Yves y a « vu une confusion entre désir et volonté ; c’est le monde à l’envers et on se trouve dans une impasse », dires que l’auteur du sujet a suivi se demandant « puis-je détruire ce que je veux ? C’est quelque chose auquel on n’a pas encore pensé ! », problématique que Daniel précisa s’interrogeant sur « la volonté et la possibilité de détruire ce qui n’est pas encore » et que Nadia (« tenant la proposition pour nulle »), ramena à la question : « Pourquoi veux-je quelque chose ? », alors que Michel III considérait « qu’en art (la photo, par exemple), on a un savoir faire appris et un savoir abstrait qui vaut par lui-même », Gérard II estimant « qu’avec ce sujet on est dans le cas du procrastinateur qui trouve toujours des bonnes excuses pour remettre tout au lendemain », puis Gabriel que « ce sont les implications de la construction d’un savoir (comme c’est le cas du fichier ‘Edvige’), qui peuvent être destructrices », pour Line étant « la connaissance de la mortalité qui éteint en nous toute velléité d’éternité ».

C’est associé à des projets, que l’on construit », affirma Irène, Marlène confirmait que « savoir sans agir, c’est l’impasse » et  Yan, fêtant « son entrée dans le cénacle », s’est étendu avec un long discours « sur la ‘volonté’, différente de ‘motivation’, du point de vue philosophique, alors qu’en sciences, on se trouve devant la destruction de l’imaginaire collectif, car les ‘martiens’ n’habitent pas Mars mais la Terre  et que ce que l’on croit vouloir faire n’est pas en accord avec ce que l’on fait, c’est-à-dire, l’amour, pendant que l’on nous embobine avec de histoires de licorne ; au final, le savoir est vecteur de destruction et le vouloir veille à sa propre survie, même si on ne peut pas juger de l’intérieur d’un maître car on n’y a pas accès… », etc.. Bien à propos, Alain « ne voyait qu’un médiateur, la rationalité qui peut tuer avec une injonction… qui tiendrait à interdire », Linda concevait « deux postures : une, si je ne sais pas tout, je ne sais rien ; deux, ne pas savoir conduit à l’inaction, la ‘prise de tête’ annulant de toute façon mon vouloir », et Marie-Sylvie prit la chose « plus prosaïquement : je veux un univers où ‘tout le monde est beau tout le monde est gentil’, mais ce que je sais de l’espèce humaine détruit ce que je veux ».

Pierre-Yves introduit alors dans le circuit « le stoïcien Zénon que la tempête à mené à bon port, grâce aussi bien à son vouloir qu’à sa connaissance de la navigation », concluant que « savoir et vouloir ça fait un », tandis qu’Alfred sentait dans « le sujet une grande brutalité, les termes ‘démolir’, ‘savoir’ et ‘vouloir’ étant pris comme des ennemis, alors que l’on peut s’arranger » et quelqu’un « se demandait de quoi mon vouloir est fait : de déconstruction ou de psychanalyse ? »

Agnès évoqua « la destruction, à la vue des clichés de la planète Mars, de l’image mentale que nous en avions formée, de même que l’idée d’une licorne s’estompe, une fois que l’on se trouve devant une planche la représentant », Gérard, « déçu de ce qui lui paraissait évident », s’est fixé « sur ‘le démon de midi’ qui modifie les passions, au-delà de ce que je sais de moi-même » et exprima ses doutes de « la possibilité de maîtriser la vérité et de connaître la réalité de nos désirs si l’on aspire à la perfection de l’âme », Ahmed terminant « avec l’exemple de trois odeurs : une suave (fleur tropicale), une autre toxique (gaz innervant) et entre les deux une senteur champêtre (champignon des bois) ; c’est la troisième qui doit nous intéresser, car il faut se l’interdire ».

In fine, d’après l’animateur, il est apparu que, « si l’on se rapporte au désir, savoir permettrait de mieux choisir ‘ce que je veux’, voire, ‘ce que je préfère’, et que la connaissance serait ainsi amplifiée ».

On le subodorait. Le langage nous ensorcelle ; bavarder est autant une nécessité qu’un plaisir. On pense connaître tout, même si l’on ne se connaît pas soi-même, et chacun de nous se permet de parler ou d’agir, parce qu’il croit savoir. Sans reconnaître les traces de l’insensé, on épingle dès lors le monde dessus et on tente de gagner les autres à ses compromissions, d’où le haut-le-cœur que l’on éprouve lorsque l’on est gavé de mots jusqu’à l’ineptie. C’est absurde : je sais que chacun meurt ; de quoi mourrais-je, si je ne veux pas mourir et si ma révolte réussissait ?

Sans blague, chaque fois que j’entends « Ce que je sais démolit ce que je veux »,  c’est comme si je revoyais la mine de ce sacré Cioran, sortant en sueur de dessous sa serviette, si je l’avais invité un jour pour des « Ortolans à la Périgueux », et me disant d’un air mi gai mi sombre : « Je veux bien reprendre un petit oiseau, même si je sais que ça va me peser sur l’estomac toute la nuit ; c’est plus fort que moi ». C’est-à-dire : le vouloir se fout du savoir ; question d’appétit.

 

Écouter le débat : c'est ici.

Sujet connexe : La passion de l'erreur se déplace, mais elle ne varie pas

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Citations
Ecrit par Marc. 13-10-2008
Voici quelques citations de Cioran, parmi les plus réjouissantes :

- Plus on vit, moins il semble utile d'avoir vécu.
- Il n'est pas de position plus fausse que d'avoir compris et de rester en vie.
- La vieillesse, en définitive, n'est que la punition d'avoir vécu.
- La mort est un état de perfection, le seul à la portée d'un mortel.
- Nous ne sommes nous-mêmes que par la somme de nos échecs.
- Et avec quelle quantité d'illusions ai-je dû naître pour pouvoir en perdre une chaque jour !

Il vaut mieux entendre ça que d'être sourd, me direz-vous... ou comme l'aurait dit Zénon : l'homme a deux oreilles et une seule langue, pour écouter deux fois plus qu'il ne parle.

2. et pourquoi l'optimisme produirait -il du sens ?
Ecrit par Gérard Tissier. 19-10-2008
Le débat ne s'est pas centré sur une exégèse de Cioran.C'est tant mieux car cela aurait conduit à une inégalité de connaissance entre les participants et retiré toute volonté à certains de participer. Mieux : l'aspect nihiliste ou pessimiste a été masqué par la sidération du paradoxe-comment la volonté se détruit-telle ? Dans syllogismes de l'amertume, Cioran écrit » à chaque idée qui naît en nous, quelque chose en nous pourrit » d'où le propos de Marie Sylvie qui a eu la bonne intuition de ce qu'il fallait comprendre. (nous ne sommes jamais à la hauteur de l’Homme ) A cela aurait pu s'ajouter des considérations philosophiques sur l'indécidabilité de la connaissance, sur la portée métaphysique de ladite connaissance s'agissant de l'ignorance de la volonté de Dieu, sur la connaissance et l’innocence de l’intention ou encore du retrait de l'ego dans la vision bouddhiste de l'existence. Une fois de plus, l'aporie apparente d’un sujet partant d’une signature reconnue, recèle des richesses pour un café- philo. Cela permet collectivement de saisir le caractère en permanence construit et reconstruit de la connaissance de la réalité et donc du sens de ce que nous faisons ici-bas ( y compris certains dimanche matin à l'ombre de la colonne de juillet ). Rousseau pensait que pour connaître les hommes, il fallait regarder autour de soi. mais, pour ce qui était de l’Homme, il pensait qu’il valait mieux regarder plus loin. Triste, mais vrai.Non ?

3. ce qui se conçoit bien s'énonce clairement
Ecrit par cyberproof. 29-11-2008
avec les articles de Carlos , on sait au moins qui était l'animateur et qui a dit quoi. merci à lui de l'info.Cela humnanise un peu le propos.. pour le reste je trouve cet article très bien écrit.il y a des formules qui font penser à de la philosophie sur le mode du troisiéme degré.ceete fois-ci c'est réussi.

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