Il n’est pas de bon vent pour qui ne connaît pas son port
Écrit par Marc Goldstein   
19-10-2008

Le Radeau de la Méduse (Géricault - 1819)Parmi les neuf sujets proposés par les participants au café-philo des Phares en ce dimanche 19 octobre 2008 ensoleillé, l’animatrice choisit la phrase de Sénèque : « Il n’est pas de bon vent pour qui ne connaît pas son port [1] ». L’auteur du sujet l’introduisit en lançant l’idée d’une relation possible entre cette citation et les notions de fin (le port) et de moyens (le vent). Certains interprétèrent spontanément le port comme le port d’attache, le lieu d’origine, celui d’où l’on vient, d’où l’on part et qui fait référence au vécu, au passé ; d’autres entendirent d’emblée le port de destination, l’avenir, ce qui nous attend, ce vers quoi l’on se dirige. D’autres encore firent remarquer que le port importe moins que le voyage. D’autres enfin mirent l’accent sur la qualité du skipper sans lequel toute expédition serait vouée à l’échec. En effet, existe-t-il un vent bon ou mauvais pour celui qui ne sait pas où il va ? Tous les vents devraient se valoir dans ce cas, non ?

« Tentons de quitter les métaphores de la navigation », suggéra l’animatrice, en proposant de réfléchir à la question : « Faut-il se donner un projet, un but pour agir ? » Là encore, les avis furent partagés. La question de savoir si ce que l’on décidait pour soi valait mieux que ce que le hasard aurait décidé pour nous fut soulevée. Si l’on ne sait pas où l’on va, on s’expose à subir les événements, soutinrent les uns. Toutefois, le hasard fait parfois bien les choses, et les difficultés et les épreuves que nous avons à affronter sont souvent perçues comme des d’expériences salutaires. N’y a-t-il pas quelque chose de positif dans ce que l’on subit ? répliquèrent les autres.

Qu’est-ce qui motive une action, finalement ? demanda l’animatrice. Est-ce le but que l’on s’est donné ou autre chose ? La curiosité, le désir ne forment-ils pas le ferment de l’action ? Et puis, savons-nous vraiment ce que nous voulons faire, où nous voulons aller ? Et quand on ne sait pas où l’on va, on s’abstient d’y aller, pourrait-on penser… Ça ne semble pas toujours le cas, fit remarquer quelqu’un en prenant l’exemple de Descartes qui privilégia le moyen d’investigation (le doute méthodique) sans savoir que ce « bon vent » allait l’amener à concevoir le concept du cogito (« Je pense donc je suis »). En effet, la démarche scientifique ne consiste-t-elle pas justement à continuer des calculs, à engager des travaux et des expérimentations sans présager du résultat, du but à atteindre ?

« On a tous un seul et unique port, c’est la mort » poursuivit une intervenante. Et donc se poserait le problème de la liberté : être libre de quoi faire, pour quoi faire et avec qui le faire ? « Cette citation ne parle ni de la vie ni de la mort, mais de l’action », affirma l’intervenant suivant, ne comprenant pas bien ce qui nous pousserait à rechercher le bon vent, c’est-à-dire celui qui nous mènerait plus vite au terme de notre vie. « Il n’y a ni bon vent ni vent mauvais en soi », déclara un participant : chacun juge en fonction de ses propres critères, de ses propres repères. Il est ici question de valeurs et non d’action. Nos valeurs nous permettent de nous sentir libres de naviguer à notre guise, de choisir le vent qui nous convient le mieux. « Est-ce que tout ne démarre pas de l’estime de soi ? » demanda alors l’animatrice, faisant référence à Ricœur. Ne s’agit-il pas d’ancrer en nous l’idée que nous pouvons toujours agir, toujours entreprendre, même si les vents sont contraires, si nous avons cette estime ?

De l’action aux valeurs, des valeurs à l’estime de soi, le débat prenait corps petit à petit, et je me surpris à voir se dessiner une sorte de fil rouge tout au long des échanges apparemment décousus. Au fur et à mesure que le débat avançait, la phrase de Sénèque se révélait plus féconde, plus riche, plus dense.  Le port symbolise-t-il l'origine ou le but à atteindre ? L'expression « bon vent » sous-tend-elle une connotation morale, un intérêt personnel ou un savoir ? De nombreuses interprétations furent avancées, s’inspirant tantôt de la pensée socratique, tantôt de la pensée stoïcienne, tantôt des mythes homériques. Celui qui ne se connaît pas lui-même ne saura pas s’orienter, c’est-à-dire faire les bons choix. La nécessité d’une préparation minutieuse avant un départ fut également mise en avant (le travail de préparation de l’acteur, du randonneur). Mais au fond, l’estime de soi et la notion de bon vent sont-ils vraiment indispensables ? demanda un participant. L’essentiel n’est-il pas dans la manière, dans la façon dont on se comporte face à l’adversité, dont on affronte les vents quels qu’ils soient. Cette remarque aurait sans doute reçu les faveurs de Cyrano, lui qui pour rien au monde ne se serait départi de son panache.

 *   *   *

[1] Extrait de la lettre 71 à Lucilius : « Jamais peintre, eût-il ses couleurs toutes prêtes, ne rendra la ressemblance, s’il n’est fixé d’avance sur ce qu’il veut représenter. Nos fautes viennent de ce que nos délibérations embrassent toujours des faits partiels, jamais un plan général de vie. On doit savoir, avant de lancer une flèche, quel but on veut frapper : alors la main règle et mesure la portée du trait. Notre prudence s’égare, faute d’avoir où se diriger. Qui ne sait pas vers quel port il doit tendre n’a pas de vent qui lui soit bon. Comment le hasard n’aurait-il point sur notre vie un pouvoir immense ? Nous vivons au hasard. »

 

Écouter le débat : c'est ici.

Sujet connexe : Voyager pour comprendre par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Panne de moteur
Ecrit par dame de nage. 20-10-2008
Quand il n'y a plus de vent on sort les rames ? Dans la galère actuelle, je me demande ce que Sénèque aurait pu nous conseiller.... c'est quand même lui qui a inventé la première banque d'investissement , non ?

2. En guise de réponse à dame de nage
Ecrit par Marc. 20-10-2008
D'après Paul Veyne, Sénèque aurait effectivement été le fondateur d'une grande banque de crédit. Je ne peux évidemment pas deviner ce qu'il aurait pu nous conseiller dans la crise actuelle, mais je profite de l'occasion pour signaler une vidéo qui remporte un franc succès sur Internet en ce moment.

L'argent-dette, film d'animation de 52 mn réalisé en 2006 par le Canadien Paul Grignon, vise à expliquer le phénomène suivant : dans notre système monétaire contemporain, les banques prêtent de l'argent qu'elles n'ont pas. Elles créent de l'argent à partir de promesses de remboursement, autrement dit, à partir de dettes. Comment ce « miracle bancaire » est-il possible ?

Jugé séduisant et pédagogique par les uns, inexact et complotiste par les autres, il est notamment analysé sur le site d'Arrêt sur images. À chacun de se faire son opinion.

3. remerciements de la dame de trèfle (pas d'argent sur le tapis vert hier soir)
Ecrit par damix. 20-10-2008
Merci beaucoup Marc. J'avais dit que je ne m'exprimerais plus sur ce site, mais il m'arrive encore de poser des questions idiotes ... désolée. Là votre réponse est une mine de réflexions !

4. lignes de credit
Ecrit par estelle. 20-10-2008
Pour aller plus loin au sujet de l argent dette et de la création
monetaire en generale et ses consequences : http://www.fauxmonnayeurs.org/

5. Il n’est pas de bon Vent pour qui ne connaît pas son port, Sylvie Pétin
Ecrit par ROCA. 21-10-2008
Il n’est pas de bon Vent pour qui ne connaît pas son port, Sylvie Pétin,
*
port d’Attache ... départ, port d’Ancrage’, Arrivée, La fin naît ...sens’,
Au gré * du Vent, bon, ou mauvais, qui nous’ emporte,

* de son, de notre propre gré,
ou,“ À L’insu, [ dit ], de notre plein gré ...”
“ de çà, de Là, pareil À La, [ dite ], feuille morte”,

Libres ... donnés, choisis, Les moyens, qui nous portent, un chemin, mouvement,
des moyens’, et, du Vent, des courants,
du courant,
pour “ un bout de chemin”,
et, Au bout du chemin,
et La porte’,
et Le sens’, y co-naît ...sens’, croît ...sens’,
re-naît, re-connaît ...sens’, du Vent, Au port,
de finitude ... mort ...
en finalité, Vie,
projetée, et, Agie,
de port, “ Origine du monde ”,
en port, sortie, en ...fin, du monde’, Aventure ... Voyage’, itinéraire, Vécu, hasard, nécessité,
désir, curiosité,
signature ... mouillage ... téméraire, Vaincu,
on doute’, on sait, ne sait,
il y A Louvoiement,
question, questionnement,
“ Il ...y’...a ...de L’Odyssée ”,
Voiles ... moyens, qui dansent,
Voguent’ ... en transe’...en ...danse’, et source’, et embouchure’,
Action,
motivations,
Le ressort,
de L’essor, de nature’, en culture’, et Le sort ...
dont’ on sort,
moyens, fin, du Voyage’,
empreinte ... trace’, sillage’, et, d’Avoir, et Paraître’,
et, de Faire’, en ...fin, Être, “ Comme Le Vent
qui Souffle’, où il Veut,
et dont’ on ne sait ni d’où il Vient,
ni où il Va,
une force’, inconnue, m’entraîne,
dont je ne sais, encore, ni L’origine,
ni Le but’ ...”
et La soif, et La faim, de L’Utopie, de L’Île,
____________________
faim d’une fin, ci-Gîlles
____________________ Gilles Roca,

*
Cas-fée Philo des Phares,
_____________________
Vent du port, et du phare, 19. 10. 2008,
Vent, port, triviale’- poursuite, ces-jours de Vendémiaire,
du Vent, du port, Lumière, G R

6. soutien au webmaster
Ecrit par internaute. 24-01-2009
"Faim d'une fin" dites-vous ? Nous aussi Gilles.
Avez-vous compté le nombre d'internautes qui vous ont demandé d'arrêter ?
On peut philosopher de façon poétique , mais vos juxtapositions de mots, de syllabes et de pointillés ....ça use, ça use.
Le webmaster vous a donné l'adresse d'un autre site pour vous exprimer (edouardo si j'ai bonne mémoire), c'était une façon élégante de vous faire comprendre les choses.
Maintenant que je vois D.Ramirez envisager d'ouvrir une rubrique exprès pour vous, je me demande si vous mesurez le travail supplémentaire pour le webmaster !
Pitié pour tout le monde, on sature.

Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté


personnes ont visité ce site.