Le vent et le port
Écrit par Carlos Gravito   
20-10-2008

Contre vents et marées, chaque dimanche, les plaisanciers de la philo cherchent le café des Phares, cette crique cartographiée dans le Guide du Routard où ils peuvent mouiller à l’abri du zef, bavardant de ponton à ponton et regardant les poissons ou les récifs au loin, afin de passer le temps du carénage, lorsque ce 19 septembre, dans le clapotis des tasses et des soucoupes, Yves, comme s’il nous tendait un câble, s’avisa de lancer à la cantonade : « Il n’est pas de bon vent pour celui qui ne connaît pas son port », une maxime que, se languissant, Sénèque imagina assis à quai sur une bitte d’amarrage et, qu’en fin connaisseur de nœuds et cordages, Sylvie Petin s’est proposée alors de ficeler, le temps de nous laisser passer deux heures à la pêche.

 On tenait le bon bout. Le ciel étant dégagé et l’eau claire, dès que l’auteur du sujet eut expliqué « qu’il voulait faire une analogie entre les fins et les moyens », chantant « Il était un petit navire, ohé, ohé », il y en a qui se sont lancés immédiatement à la baille, Agnès la première : « Le port c’est l’origine, nos attaches et le vent c’est le futur », inversant ainsi l’arrivée et le départ, quelqu’un (basé sur Michel Serres) distinguant « deux types de voyage : l’itinéraire, tel que celui d’Ulysse et le port qui n’en est que le vécu », Nadia voulant que « l’on précise, parce qu’il n’y a pas de bon voyage avec un mauvais capitaine », et l’animatrice, comme si elle suivait un poisson pilote, ajouta : « en tout cas, il faut du vent, métaphore de la navigation ; se donner un projet, un but, pour démarrer, agir », ce qui nous détermina à lever l’ancre, malgré les atermoiements de Gabriel qui entendit « le point de départ et d’arrivée comme le même, la mort, où il n’est plus question de vent » et Irène « que le hasard fait bien les choses ».  

A ce stade, la ‘pétole’ rendait la navigation monotone, la vague nous emmenant au surf et, inspirée par Confucius (« le but est le chemin ») Sylvie insista sur « la motivation de l’action, l’impulsion originale, la mise en puissance de l’être, le désir, ferment de l’action » mais Roshan, entamant un virement de bord, protesta que « si l’on connaît le port il n’y a plus de challenge, plus d’aventure », et un participant fit savoir « que l’on peut aussi fuir un port et que de toute façon on n’y va pas directement mais en louvoyant », suivi de Christiane pour qui « sachant que l’on va mourir, il ne nous reste que la liberté, d’où découle un système de valeurs », et d’un autre intervenant que le roulis « faisait pencher plutôt vers le côté de Descartes lequel, sans savoir où aller, opta pour le doute méthodique, arrivant ainsi à une vérité première : ‘je pense’ ».

Le vent grossit et, dans le sillage de Zénon, Pierre-Yves « différencia vent et tempête, le premier étant une faveur (inutile si on ne sait pas où l’on va), la deuxième obligeant le marin à s’abriter dans un port (l’endroit où l’on meurt) dont le féminin serait ‘porte’ par laquelle on sort d’un moi haïssable, fuyant ainsi son ennemi intérieur », l’animatrice concédant « qu’en effet tous les ports sont des portes d’accès ou de sortie, à l’image de l’errance philosophique de question en question ». On naviguait à vue dans les quarantièmes rougissantes et on a pris des ris. Tous les Cap Horniens avertis savent, en effet, que le port n’est une « porte » que pour les terriens qui veulent quitter le plancher des vaches où les portes vous claquent à la figure et les tourniquets vous talonnent l’enjambée ; pas pour les aventuriers de la mer, libres autant que l’air, et pour qui un tel havre représente un simple point sur un plan, au croisement d’une abscisse et d’une ordonnée ou, à la rigueur, une boîte postale. Enfin, plus de peur que de mal, car c’est avec vent de travers que l’on avance le plus vite et, prêtant le flanc à la houle, Alfred constata « que le sujet lui faisait penser à Candide et à la certitude des origines, ainsi qu’au Titanic qui, ayant même deux ports (celui d’origine et celui de destination) et pas de voiles, a fini par couler ». Pourquoi pas L’Arche de Noé, L’Argo, La Méduse, Le Manuréva, Le Mayflower ? A navire rompu tous les vents sont contraires.

On tirait des bords, on serrait les voiles, enfin, on tenait le cap tout en laissant dériver pendant que des dauphins faisaient des cabrioles autour de notre voilier et, lorsqu’une légère risée se fit sentir, Daniel rappela que « la métaphore ne parle pas de vie, qui ne ressemble d’ailleurs pas à un voyage ; Sénèque voulait arriver à un état d’ataraxie, une harmonie de l’existence qui pour les chrétiens équivaut à la promesse de vie éternelle et pour les modernes à l’action. Aujourd’hui, on navigue pour le plaisir de naviguer et on chante pour chanter, car c’est le parcours qui enrichit », insatisfaite pourtant Sylvie demanda : « Qu’est-ce la mort ? Pourquoi le ‘port’ figure la mort et on la redoute tant, alors qu’autrefois elle posait une trace dans la communauté des Hommes ? » « Parce que la vie aujourd’hui n’a pas un sens clair et la sagesse des anciens est devenue inefficace », répondit Daniel,  et quelqu’un voulut développer, dans la foulée, « l’intérêt du port d’attache où l’on peut former les équipages, retaper son bateau » puis, revenant au Titanic il estima « que le navire a coulé en raison des objets qui l’encombraient et par rapport à ses contingences (horaires à respecter, etc.) ».

Michel III se référa à « l’idéologie de la connaissance, le ‘port’ constituant son jeu de valeurs, plus la philosophie de l’action, l’itinéraire. Il y a des bons vents (les opportunités de la vie) mais, est-on capable de le savoir ? Sans un jeu de valeurs solides on ne peut rien faire alors que même avec des vents contraires on peut arriver à son port ».

- D’où l’importance de l’estime de soi, souligna l’animatrice. ‘C’est bien’, est-il écrit sur la tombe de Kant.

Irène compta « parmi les vents contraires les vertus contraires » et Simone affirma que « l’on peut se choisir une direction mais pas un port ; l’important est de naviguer et ne pas rester immobile », Alfred concluant que « sans repères on devient fou ; Pascal les a trouvés dans la foi, mais le sens n’est jamais évident ».  

Lorsque le ciel se tait, c’est le chant du vent qui inspire les cigales et les belles envolées des poètes comme Baudelaire, Verlaine ou Rutebeuf dont « La complainte » évoque « les amis que le vent [lui] a ôtés, quand bise vente / Le vent [qui] me vient, le vent [qui] m’évente » et Gilles a voulu s’y essayer aussi à la manière de quelqu’un qui parle aux poissons : « Port d’attache / Au gré du vent qui m’emporte / Vertu, voyage / Source, embouchure / Empreinte et sillage/ Soif et faim / Fin d’une fin / Vigile », suivie d’applaudissements.

D’autres poètes, comme Fernando Pessoa, se sont pris au « Navigare necesse ; vivere non necesse », exhortation que Pompée adressa à ses marins, afin de les entraîner dans son aventure africaine et qui est devenue la devise de beaucoup de Ligues Hanséatiques. Pessoa l’a reprise dans le sens de « précision » : « Naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire », c’est-à-dire, naviguer exige un savoir précis, la vie en est dépourvue, car « elle est une contingence » celant le mystère de l’être dans sa plongée vers la mort. La navigation réclame une connaissance, pas des vents mais de leur force, afin de savoir ajuster convenablement les voiles et surtout d’avoir présent à l’esprit où l’on est, avant de savoir où l’on va, dès que l’on ne navigue plus à vue et que l’on a besoin d’un compas pour déterminer latitude et longitude, le GPS intégrant forcément une fin programmée.
 
Toujours est-il que, terminée la virée des calanques, j’ai décidé de prendre le large sur la goélette d’un vieux loup de mer qui se targuait de connaître par cœur le nom de tous les vents, lorsqu’à la suite d’un violent coup de sang des éléments, une voie d’eau remplit la cale de l’embarcation qui prit une alarmante gîte.

- Tenez ! - m’apprit le skipper dans la bourrasque - Ce vent-là, il s’appelle Camembert.
- Camembert ? Et alors ?
- Et bien, nous coulons !

 

Écouter le débat : c'est ici.

Sujet connexe : Voyager pour comprendre par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Extrait : de "les mots du voyage, le voyage des mots..."
Ecrit par Jacqueline. 21-10-2008
" On ne va jamais aussi loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va" de Christophe Colomb ( et non de moi) , mais qui donne à méditer.

2. A bout de souffle
Ecrit par Terra incognita. 22-10-2008
A bout de souffle
le Capitalisme . et notre civisation culminant dans ce
poudroiement fantastique de symboles morts
et De sigles . ponctués comme des mitraillettes .
swap et cds , la prime sur l Inferieur
ils se bombardent leur pauvres abusés et distraits
d un bout à l autre de la planete ,
dissumulées leur pauvres tranches de vie
programmées croisées empilées
Sous l'oeil de ces
Shylock bien habillés .
c est vieux ,
vieux comme ce monde

Nous sommes arrivés au port .

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