La sauveur et la démocratie
Écrit par Carlos Gravito   
10-11-2008

 C’était le 9 novembre et l’humanité, contrite, remémorait le 70ème anniversaire de la « Nuit de Cristal », un cauchemar qui a permit à un certain Führer de, démocratiquement, s’offrir la tâche de rédimer la nation allemande, et le moment semblait enfin venu de s’interroger sur la fiction démocratique, Gunter ayant posé la question : « La démocratie a-t-elle besoin d’un sauveur ? » Pourtant, au café des Phares, on avait un autre rêve en tête et, dans cette optique, l’animateur, Gérard Tissier, a esquissé, à main levée, le profil d’un homme qui, à l’aube du mercredi dernier, projeta son ombre sur toute la planète : Barack Obama.

S’étonnant de « l’allégresse dont, aux États-unis, la foule faisait preuve », l’auteur du sujet remarqua « qu’il s’agit d’un peuple dépolitisé à la botte des lobbies », tandis que, de son côté, Michel avouait « s’être trouvé en larmes de joie à cinq heures du matin devant sa télé », tout comme Christiane, en raison « du symbole fort que représentait une telle élection d’un Homme noir, le rôle du nouveau chef de l’Etat pouvant même se révéler important ». Le public aidant, la silhouette ébauchée a pris des couleurs et devint une fresque, mise à mal par l’affirmation de Linda « qu’en démocratie on n’a pas besoin d’un sauveur, restant à savoir si l’élu serait plus fort que l’argent, la seule chose qui compte aux États-Unis », puis Daniel reprit la main, par la lecture de la page Décryptages de « Le Monde » où il était question du fameux « J’ai un rêve », de Martin Luther King en 1963, avant d’ajouter « que les Américains ont prouvé ne pas être des racistes, pour des millions d’entre eux, comme ce fut le cas également du roi Juan Carlos, déjouant le putsch militaire de Février 1981, en ce qui concerne les Espagnols » et, Roschan ayant observé que « le nouveau Président s’est mis dans une humble position disant ‘we can’ au lieu de ‘I can’ », l’animateur, ravi du fait que « ça commençait à prendre corps », admit « que celui-ci cherche un au-de-là dans le domaine des discriminations sociales », ce qui amena la stupéfaction d’Irène, « étonnée qu’aucune des abominables nuisances de Bush n’aient donné lieu à un putsch ».

Alfred « refusa la nécessité d’un sauveur, démontrant qu’une révolution sur la légitimité de la couleur de la peau ne fait pas une démocratie pour autant et ne résout pas tous les autres problèmes » mais, conduisant l’office avec attachement et dévotion, Gérard opina que « la démocratie américaine est une des plus riches de la planète », ce qui souleva chez Marie-Sylvie la question « qu’est-ce qui nous fait dire que nous sommes en démocratie, nous-mêmes, une situation qui dépasse une simple focalisation sur les États-Unis ? » et donna à Karim « l’impression d’écouter LCI, alors que l’on a plutôt besoin d’une intelligence collective », alors que pour Agnès « la discipline des pauvres peut se traduire en force politique », force qui, pour Gabriel, « ne résulte pas d’une tragédie ou d’un chef : c’est toujours le peuple qui sauve », Nadia se sentant en accord « avec la nécessité d’un pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple, l’idée d’un sauveur étant antagonique de démocratie », Pascal de son côté « la trouvant, elle-même incohérente », dires contredits à leur tour par quelqu’un d’autre qui y voyait « un rapport messianique incarné dans un rêve donné en partage, tel celui exprimé par John Kennedy : ‘ne vous demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous mais ce que vous pouvez faire pour l’Amérique’ ».

Gunter insista sur « ce que signifiait la démocratie pour Kant et pour les grecs, la ‘paideia’, la pédagogie, le citoyen philosophe, un projet qui va à l’encontre des politiques de privatisation et rentabilité de tout dont Obama est le commis » et Gérard a longuement répliqué « que nous sommes en démocratie, ce qui signifie que c’est la majorité qui décide et qui lie les gens, restant le problème de savoir où se place la chose commune par rapport au affaires financières, lorsqu’il y a déficit de liquidité », Pierre-Yves prétendant que « c’est un rapport de forces qui ourdit le ‘tissu social’ mais que la démocratie est un concept qui a besoin d’un sauveur : la Loi », un autre intervenant « préférant se réfugier dans le monde de la musique » et John, notre américain de service, s’obligea à rectifier le tir notant « que l’on n’a pas élu un noir ni un sauveur, mais le plus intelligent ». Gilles glosa ensuite sur « Au bas mot : Obama / La matière du monde / Ici, nos soucis / Fleur de philosophie / Défi, ma fois / Notre humaine valeur » et, reprenant le débat, Alfred « dans le souci d’éviter l’Homme providentiel, condamna les mouvements de foule et la manipulation des médias », Dorothée s’avisant de « craindre les siens, raison pour laquelle la mère d’Obama avait peur des noirs et que les noirs ont peur d’Obama », tandis que Michel prétendait toujours « ne pas comprendre Gunter ni les autres contempteurs du miracle américain ».

Dans son désir de contrer l’exaspération de l’auteur du sujet et des quelques désenchantés, les élans passionnés de l’animateur et d’autres optimistes laudateurs étaient émouvants d’insistance. C’est vrai que l’argent est plus utile que la pauvreté, ne serait-ce que pour des questions financières et, puisqu’il est plus pratique d’aller du foin au lait sans passer par la vache, entre-temps on avait débordé la figure du sauveur ; parce qu’il était question de gros sous, on se trouvait déjà au culte de la personnalité, la fresque risquant de devenir une peinture murale qui s’étendrait à toute la Banque de France, le feu de l’oblation l’embrasant soudain, à partir des arrière copropriétés. Rue bloquée, sirènes et pompiers à l’appui, on frôlait le paroxysme de la grand-messe, mais Gunter, « songeant à tout ce qui avait été dit », termina précisant qu’il « s’agissait là d’un moment philosophique et qu’il restait à savoir comment vivons-nous, nos rêves, ‘Napoléon ayant gagné ses batailles avec les rêves de [ses] soldats endormis’ »  

On a, évidemment, esquivé le plus perfide échafaudage de la raison, celui de l’apparence et de la substance du pouvoir, dans l’exercice duquel le principal souci est de produire une continuité par un habillage politique dont les modèles abondent ; en démocratie, puisque c’est notre propos, l’électeur a l’illusion d’être souverain du seul fait d’aller à l’urne périodiquement, ce qui le charme. Au fond, pour le maître, la puissance lui est acquise, s’il se soumet à certaines conditions, dont l’une est la légitimité l’autre l’autorité ; or, convaincu de pouvoir tirer bénéfice de sa collaboration à la dépendance, le citoyen se prête aux deux, la reconnaissance de la première et l’obéissance à l’autre, éludant ainsi le sophisme de l’ordonnance du dogme qui dit le sujet, souverain, par un acte d’abandon et pas de maîtrise, entourloupe dénoncé déjà par Shakespeare dans « Coriolan », où le magistrat suprême « vient mendier ses voix empestées au peuple, piteuse girouette ».

Avec le recul, on se rend compte que dans leur fébrilité politique, les américains venaient finalement de prendre conscience d’être dans la dèche depuis des années, sans le savoir, et, forcés de constater la débine, vu la noirceur des marchés financiers, par son intelligence, Obama paraissait, finalement, être le plus idoine pour aller au charbon. Afin de ne pas les décevoir, le bonhomme s’exclama jubilant devant ses partisans : « Yes, we can ! Oui, nous pouvons sauver les banques ». En France on dirait : « Le peuple a fait preuve d’une grande maturité politique, en vue de refonder le capital ». C’est en tout cas ce que j’ai entendu, un soir d’élections, dans la rédaction de « La Portugaise Ensablée ». Malencontreusement, quelques instants plus tard, une dépêche nous est parvenue, informant qu’une navette transportant des Hommes d’Etat à son bord s’était scratchée contre un platane sur une solitaire route de province. Etant dirigé avec les collègues sur les lieux, nous avons trouvé effectivement la voiture complètement amochée et, à côté, comme seul témoin, un homme debout ayant une pelle à la main. Comme je lui demandai où étaient les personnages publics, il me répondit :

- Je les ai enterré tous.
- Mais, m’étonnai-je, il n’y avait pas des vivants parmi eux ?
- Quelques-uns prétendaient que oui, m’assura le paysan, mais… vous savez comment ils sont, ces politiciens !

 

Écouter le débat : c'est ici.

Sujet connexe : En démocratie, le peuple a-t-il toujours raison ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. take part in démocracy ?
Ecrit par Argine. 16-11-2008
Entre le "sauveur de Rome", Coriolan, et le sauveur du peuple allemand , Hitler (élu si démocratiquement n'est-ce pas), Carlos nous mettait bien les yeux en face des trous.
Je ne sais pas si le Dieu de "in God we trust" est un Dieu spinoziste , mais une chose est sûre, "les voies de Dieu sont impénétrables"...

2. Fillon, l'homme à abattre
Ecrit par Argine. 03-03-2017
Lorsque des magistrats, non élus, donc sur ordre du Régime , avec la complicité d'une presse à la gamelle, bafouant toute présomption d'innocence , fondement de notre Droit, éliminent un candidat qui ne leur plait pas, sans qu'il ait la moindre chance de se défendre, notre présumée " démocratie" n'est plus qu'une mascarade, une bouffonnerie.

3. Ferrand, le Danton des temps moderne ?
Ecrit par 2. 02-06-2017
En démocratie le peuple a-t-il toujours raison ? C'est Danton qui disait " soyez terribles pour dispenser le peuple de l'être" : ce tribun de la révolution fit guillotiner guillotiner guillotiner ........jusqu'au jour où ce fut son tour.
En passant là où habitait Robespierre ( rue St Honoré) il cria " tu me suis Robespierre,tu me suis ! L'échafaud t'appelle !"
Eh oui, il est doux d'utiliser le "rasoir national " pour se débarrasser de ses ennemis..............

4. autant préciser..
Ecrit par Gérard. 18-06-2017
bonjour. C'est parce que le peuple n'a ps toujours raison (la violence des massacres de septembre 1992 qu'aucun pouvoir politique n'a pu ou voulu canaliser) que Danton, à la Convention à lancé sa formule " soyons terrible .."Se met en place alors les instruments de la Terreur (le Tribunal Révolutionnaire pour que " la vengeance souveraine soit exercée par la Loi. "S'instaure alors une dialectique mortifère entre le sacré et l'effroi dont la problématique est fort bien analysée dans un ouvrage de Sophie Wahnich "La liberté ou la mort" Le processus a mis du temps et les sources ne disent pas que Danton voulait se débarrasser de ses ennemis.
Quant à l'épisode de la charrette rue ST honoré en avril 1794 et au " toi aussi Robespierre, tu me suis " c'est un autre contexte qui renvoie à la question de l"opposition dans une révolution.( voir Marcel Gauchet et les impasses de la démocratie)
Si une révolution se fait eu nom du peuple alors ses ennemis sont ceux du peuple ( en 1793;la patrie est en danger et elle vaut le sacrifice et en URSS , les ennemis sont " de classes" et donc inaptes à tout compromis).




5. les français on veauté
Ecrit par de passage. 18-06-2017
En 1789 ( cf rôle des francs-maçons) comme en 2017 ( je ne radote pas, vous savez qui porte un grand projet universaliste ), le peuple a été manipulé .
Qui hurlait "à mort Danton ! à mort Robespierre ! " ? Les mêmes qui avait hurlé "à mort le roi !" quelques années avant .
Aux dernières élections qui a voté ........ je ne pas finis sa phrase pour éviter les foudre de la bien-pensance locale ( sujet de méditation = la médiacratie )

Maintenant rappelez-vous les mots de Daladier rentrant de Maastrich " ah les cons....s'ils savaient ! "
Question du jour : qui a dit "les français sont des veaux " ????


6. lapsus calami
Ecrit par 5. 18-06-2017
recification : Daladier = après les accords de Munich, pas de Maastricht bien sûr.

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