Les Temps Modernes
Écrit par Carlos Gravito   
01-12-2008

« Assistons-nous à la fin des Temps Modernes ? », tel était le titre qui, proposé par Alfred, passait le dimanche 30 Novembre au café des Phares, Daniel Ramirez (l’animateur) se chargeant de dérouler la bobine en continu. Heureusement, puisque le spectacle était prometteur et je n’avais pas l’intention de quitter ma place de sitôt, l’idée de fin m’étant physiquement insupportable. C’est vrai que je n’étais pas là dès le début des temps, mais l’enchaînement a de la gueule en raison d’une diversité certaine et de ce que ça remue chez chacun, attirés que nous sommes aussi bien par le derrière que par le devant des choses. J’avais déjà vu, au vieux Rex, « Les vétérans des temps modernes », que j’adorai en tant que voyage dans l’âge d’or de notre civilisation depuis le VIème siècle avant le Christ, la joute des « modernes et des anciens » étant un de ses moments forts et, en sortant des Phares, j’avais l’intention d’aller au nouveau Arlequin, pour assister à la première de « Le retour des temps modernes », dont on m’a dit beaucoup de bien, parce que ça amène l’éternelle présence du même : l’excès, une histoire de victimes et de bourreaux, fondatrice de l’Homme et toujours très actuelle ; le relent génocidaire du souverain qui colle une amende de 12.000 euros au DAL, sous prétexte d’avoir « déposé ‘des objets encombrants’ sur un trottoir de Paris » (alors que l’association philanthropique avait dispensé un peu d’attention à des gens qui en étaient démunis), semblant être une scène inoubliable du film.

Enfin, s’expliquant sur la « pellicule » (où Frederick Taylor avait le rôle principal) et considérant « les ‘30 glorieuses’, extraordinaire rebondissement qui a suivi en France la ‘Grande Guerre’, ainsi que l’exemple de Henry Ford, aux USA, passionné constructeur des voitures pour ‘rendre les ouvriers heureux’ », Alfred se demandait « si on ne pourrait pas avoir une deuxième chance de repartir du bon pied, malgré une fin des temps modernes où l’on se trouve également dans une société en déconfiture ». Entérinant le diagnostic, à la recherche de l’évidence qui se cachait sous la proposition, l’animateur voulu savoir, néanmoins, quelle était la portée accordée à la « ‘Modernité’, considérée à priori comme âge industriel » et Sabine évoqua « le zapping du temps en vertu de nos conditionnements », suivie de Christiane qui rappela « la fin du religieux au profit du progrès de l’ère industrielle suivie du passage au commerce, aux sciences ainsi qu’aux technologies et l’inévitable restructuration du statut humain, inchangé depuis la Renaissance », et de Jacques, annonciateur de « la fin du modernisme et du modèle américain, malgré les avantages qu’ils représentaient puisque l’on a profité de la liberté comme jamais auparavant », Alberto s’étonnant « de la nature d’une pensée moderne, le moderne se répétant à chaque époque ».

Intrigué par la faveur « accordée au terme, Daniel s’interrogea du fait qu’on le dise » et, Alain ayant remarqué « que le cœur du sujet est l’individualisme contre l’absolutisme », l’animateur est revenu sur l’énoncé, précisant « qu’il s’agit de ‘temps modernes’, différent de ‘modernité’, période historique », donnant à Gérard l’opportunité de se référer au « ‘Manifeste de Marx’ qui dénonce l’aliénation du ‘taylorisme’, bien que le sommet de la pyramide du sens soit la valeur de la liberté » et à Pierre de revenir « sur la Renaissance, ouverture sur l’art comme vision collective codifiée, la modernité ne voulant pas dire grand-chose, à part passer du bois au formica » et, quelqu’un s’emportant « à l’idée qu’il faut absolument avancer et pas régresser », Daniel trouva le moment venu pour rembobiner, afin de « passer aux enjeux philosophiques ou à ce qui se joue dans notre façon d’être au monde », Pirmin y discernant alors « deux mots clé : le primat de la raison plus le rôle de la tradition » et, un autre interlocuteur ayant rapporté que « sans le colonialisme, l’horizon de la société européenne s’est effondré, parce que rentré dans une autre temporalité », Gunter argua que, « l’enjeu étant de vie ou de mort, l’important c’est l’issue et, si la modernité se trouve chez Descartes, avec la raison, faut-il renoncer à l’idée de progrès, une fois que l’on consomme ce que le passé a produit ? », Pierre-Yves observa que, « même prémédité, le monde de demain est avorté, la fenêtre sur l’avenir consistant dans une nouvelle réappropriation de la nature », l’intervenant suivant nota que « les notions de ‘bonheur’ et de ‘liberté’ sont mortes à Auschwitz et Hiroshima, la raison étant devenue folle », et Simone voyait « aussi bien du fini que de l’infini dans la représentation du monde ; la réalité étant sinistre, elle se demandait ‘qui excluons-nous’, ‘moi’ ou la fin de ‘soi’ ? ».   

Milo jugea « obsolète le problème des temps modernes, la modernité étant un processus au cours duquel le ‘je’ se coupe de la famille, de la collectivité et des institutions, ce processus se poursuivant jusqu’à ce que, sans autre alternative, le monde, à bout de souffle, plonge dans des graves crises », tandis qu’une autre personne estimait « les temps modernes associés à une croissance économique qui nous panique dès qu’elle descend au-dessous de zéro, alors que ça peut n’être qu’une pause avant de repartir », une autre encore l’attribuait à « la peur de renoncer à quelque chose au profit d’un meilleur partage, selon la devise ‘ne pas capituler et mourir’ », Nadia cita « Attali et son ‘altruisme par nécessité’ sinon, gare au retour de bâton », Michel était d’avis « que si la dictature ne marche pas, aucun système ne marche », et Gilles trouva une façon lyrique pour dire la « Fin des temps modernes / Fin de nos tavernes / Regard du monde / De poésie / De distractions / Toute compréhension / Sartre, Temps Modernes / Histoire de nos saisons / Fin de l’humanité / Notre finalité », l’auteur du sujet concluant que « modernité est faiblesse d’énergie, non de sagesse ou raison », et regrettant « le manque d’un Prométhée, de son énergie et de sa lumière, qui se croisent avec le ‘croissez et multipliez-vous’ de la Bible ».

Sortis du noir, l’animateur fit le « pitch » du spectacle et tout le monde s’est retrouvé sous la pluie fine du dehors, à commenter les moments les plus palpitants de l’éphémère évènement d’où se détache « la liberté de l’Homme rationnel émancipé de la tradition et capable de philosopher ».

Je sais que beaucoup de productions actuelles veulent passer pour modernes, alors qu’elles sont tout autant contemporaines, mais ferai tout mon possible pour que « Les temps modernes » tiennent le coup et se maintiennent devant mon écran pour une durée indéterminée. Sans doute, les morts s’accumulent en nombre sur la toile pour diverses raisons, mais, sans limites, le clinquant de la nouveauté nous bassine et, avec des beaux jours devant lui, la fin de la déconcertante modernité des temps ne cessera pas d’accompagner le destin avant-gardiste des individus.

Tout ce qui était dans le vent fut mis à jour et, bien que sans l’idée de fin, rien ne puisse être envisagé, je ne me suis même pas intéressé de savoir ce que je faisais là, me demandant à peine dans quel ordre les temps modernes succèdent aux temps modernes. En raison de leur durée ou la façon de piller les peuples ? D’après la peur en temps de guerre ou le raffinement du contrôle policier en temps de paix ? Selon l’avènement de vaches maigres ou l’apparition de vaches grasses ?

On a coutume de dire que le Moderne s’oppose au Classique. Alors, ou bien le temps qui arrive à sa fin devient classique et s’y ennuie ou bien, dès qu’il y est, il se dispense de sens, afin de se réhabiliter. Au fond, on ne sait pas quand commence le moderne ni quand il finit ; il est de mèche avec le contemporain, son double, mais a des réels problèmes de jouissance. Il lui manque la fécondité, la modernité ne créant pas réellement du nouveau ; elle exhibe un kif-kif à la page, dépourvu de consistance alors que, sans révolution, toute action est dénuée de l’émoi du retour et se trouve dans le convenu, à la merci des passagères circonstances du bon ton. Le « ready-made » ne fait que recycler l’absence d’art qui, flairant l’air du temps, exige d’être moderne à chaque instant.

 

Sujet connexe : Sommes-nous armés pour comprendre notre temps ?

 

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. bravo Carlos .!
Ecrit par Gérard. 02-12-2008
Temps de saisissements de rebonds, temps de distance et de retraits, il y a des dimanche où l'on se voudrait sentinelle tant l'on veut croire que l'aube finira bien par venir. Je ne me souviendrais pas que le moment fût si riche s'il n'y avait la plume de Carlos pour nous rappeler que sous des seins de pierre, la pulsation du monde se nourrit encore d'une douce ferveur. Moins de rires travestis ou de déserts du Même, quelques pointes d'esprit lucides et chaudes, à la frontière de l'âme, l'ombre du futur s'est penché sur nos portraits comme si l'air et le vent dehors allait porter, fugace autant que frissonnée, la vérité d'une impensable fin.. A dimanche prochain.

2. Etre ou ne pas être...
Ecrit par Carlos. 03-12-2008
…telle est la question, ou la consigne, selon que l’on s’appelle Hamlet ou Guévara mais, la philo, s’accommodant des doubles sens, veut que tout ait un terme, alors qu’il n’y a qu’au cinéma que l’action aboutit à la « Fin ». Expérience du monde, l’exigeante lecture de la vie, n’est pas toujours facile, l’Histoire se lisant sur les choses que leur propre substrat grignote. Quelle est leur origine ? Un big-bang ou le verbe, enchâssé dans le Temps comme une paella réchauffée et avec un goût d’éternité dont, hélas, ne subsiste que l’absence. Qu’y aura-t-il à la fin ? Le hasard, le chaos, le big-crunch. En attendant, le Cosmos est là, ferme sur ses appuis, face au Temps, paré de la consistance de tout ce qui ne passe pas. Il est absolu : temps substance « aion » (l’éternité), indépendant des choses desquelles nous savons mesurer le mouvement, soit le temps accident « chronos » (les heures), et la durée dont nous ressentons la portée affective, c’est-à-dire, « kairos » (l’instant), temps prédicat. Et basta.
Sans passé ni présent ni futur, l’être du temps est un absolu inerte incapable de distinguer hier de demain, contrairement à ce qui est philosophiquement supposé. Il n’a pas d’autre signification dans l’Histoire que le passage des moments, auxquels les phénomènes sont substantiellement enchaînés, et la modernité n’est qu’une actuelle présence, permettant le défilé du réel ; elle ne crée pas la scène et n’a que faire des affabulations des historiens, comme la schizophrénie générale ne peut pas se régler avec des dizaines d’édifiantes lectures philosophiques qui s’arrêtent là où l’Homme musclé commence, puisant dans les fondements culturels de l’irresponsabilité. Notre destin dépend de nous et le sujet n’est pas menacé ni par le Temps ni par l’Histoire ni par des insolites Zappings : « Le mal est principe de vie et c’est le bien qui est véritablement irrationnel », Imre Kertész (prix Nobel). Conclusion : quand on s’interroge sur la fin du temps, on perd la pensée ; quand on pense la modernité on perd son temps.

3. Carlos, tu nous sert un déssert ?
Ecrit par Gérard. 04-12-2008
pour ne pas rester muet devant ce bombardement d'affirmations caché sous le troisième degré de ton humour éléphantesque , je te dirais que l'au-delà de la mémoire ( le début donc de l'histoire) a été inventé pour que nous sachions et fassions plus tard la suite de l'histoire par engramage archétypal du mythe, puis, de la culture, dont le mythe structure l'intelligibilité ( je cite personne mais j'y pense très fort ) Quant à la " fin "; elle est une figure imaginaire apocalyptique depuis 55 ap JC et un certain Jean (toc !). Bon, ceci dit, la poésie ce n'est pas seulement du sens impensé dans les intertsices des mots, mais une forme languaguière dans laquelle le signifiant dit quelque chose de différent du signifié.Baudelaire parlait d'un arriére monde auquel tout le monde a accès. Ma mauvaise prose poétique n'est pas de cette facture Elle est trop limpide, et le risque ici, c'est que plus on est intelligent, moins on y comprend quelque chose..Salut à toi.Carlos

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