Dire, faire, penser
Écrit par Carlos Gravito   
29-12-2008

Les singes de la sagesseEn ce froid dimanche, 28 Décembre 2008, avait lieu au café des Phares le dernier débat de l’année et, puisqu’on allait repartir pour un tour dans le temps, tout le monde se demandait comment marquer l’évènement, José ayant enfin trouvé moyen de l’articuler d’une façon désespérée : « Quoi dire, quoi faire, quoi penser ? » On peut comprendre un tel désarroi, lorsque l’on a des gerçures plein les lèvres, qu’on ne sait rien foutre de ses mains gelées, médusée qu’elle est, notre jugeote, par le mimétisme de l’éternel retour, toutefois, inclément, l’animateur, Éric Auzanneau, l’a pris au mot. Le pauvre eut beau dire que « telle était la situation où il se sentit, lorsque le meneur lui avait passé le micro pour proposer son sujet », rien n’y fit. N’empêche que, la phrase de José était donc déjà la réponse à une question implicite du genre : « Y a-t-il quelque chose de pourri, au royaume des Phares ? », mais tout le monde a marché dans ce que je pense, et voilà de quoi souper pendant une heure trente.

Ainsi, Michel prétendit que « ‘quoi’, marquant une certaine impuissance, a un côté péjoratif en français et qu’il vaudrait mieux proférer ‘que dire, que faire, que penser’ », Jacques y voyait « un certain déterminisme au détriment du libre arbitre » et un autre participant préféra « l’inversion plus logique du questionnement ‘quoi penser, quoi faire, quoi dire’ », un autre encore jugeant « que ça s’inscrit dans la durée », alors que Charles se disait déboussolé », qu’Irène pensait « à Descartes et à la mise en doute de tout », Simone à « un ‘pourquoi’ sans lequel il n’y a pas à dire, ni à faire ni à penser, étant clair que la clé est dans ‘l’intention’ », Gunter entendant « que ‘quoi’ et ‘pourquoi c’est la même question’ », mais ajoutant « trois choses : ‘Quand dire c’est faire’ de John Austin, de Marx le ‘jusqu’ici on a pensé le monde, à présent il s’agit de le transformer’ et ‘il faut agir même si l’on n’a pas tout compris’ », un nouveau intervenant rappelant « deux propos, l’un de Heidegger ‘rien n’est sans pourquoi’ et l’autre de Silesius ‘la rose est sans pourquoi’ ».

Nadia nota que, « fidèle à ses principes, Montaigne sut rester debout dans le chaos », Alfred « plaignit le type qui se pose les trois questions en même temps, alors qu’‘au début était le verbe’ et que l’interrogation ne vient que de ‘l’homo sapiens’ », Daniel nia « la pertinence de la suite : ‘penser, faire, dire’, car les enfants commencent par faire, puis dire, puis penser, alors que ‘dire’ (parler), étant une action, est ‘faire’ aussi. On peut tout dire, si on respecte la manière, ou ne rien dire, malgré le blablabla et le sujet prend toute son importance si l’on songe à Heidegger qui perçoit, dans ‘L’Etre et le temps’, la philosophie comme un passage du bavardage à la transcendance du langage ». Pierre discernait « dans le sujet la présence du ‘doute radical’ en raison du ‘quoi’ qui fait trois fois la même chose », Gabriel « la mise en cause  de l’honnêteté par la liberté ».

- ‘Questionner’, suppose, à la base, la liberté, liée à la pensée, coupa l’animateur, ce qui, pour Gunter « établissait la différence entre penser et réfléchir. L’Homme est le seul à réfléchir, la science ne pense point et les ‘bonobos’ ne réfléchissent pas ; pour réfléchir il faut se recueillir ».

Gérard vanta Éric « du fait de mettre tout le monde dans l’embarras avec cette question, précisant qu’en elle la liberté n’a pas de place, le ‘quoi’ s’imposant dans chaque situation », Daniel « nuança le ‘penser’ et le ‘réfléchir’ celui-ci étant une réduction du premier », le moment étant venu pour Gilles de se demander si « Dire, faire, penser nous lassent-ils ?/ Coi dire pour faire quoi ?/ Le mot est un être vivant,/ Double mystère de l’âme,/ Le fond passe, la forme trépasse,/ Trait et retrait,/ Tout ce que je n’ai pas dit/ C’est écrit ».

La suite tourna, presque en dialogue fermé, surtout autour d’Alfred, Gérard, Gunter et Daniel, occasion pour revenir sur le « Au début était le verbe », « Le Verbe c’est fait chair », et le « Au début était l’Aurore », de Goethe ainsi que sur le « Que, qui, quoi », Michel finissant par avouer « avoir l’impression de ‘tourner en rond’ comme sur un cheval de bois au manège du Jardin du Luxembourg », puis l’animateur conclut, soulignant « l’enjeu de la liberté dans le débat et, souhaitant une bonne fin d’année à tous », ferma enfin les volets de la guinguette.  

Les bras m’en tombaient. Sans jérémiades, Socrate disait qu’il ne savait que dalle, Sisyphe tondait vainement sa pelouse chaque semaine, Descartes ne pensait qu’à lui, dans l’humide Pays-Bas. Pour être franc, à ma manière, je fais aussi toujours comme si, et ne dis rien, mais je n’en pense pas moins. Il me semble que cogiter est une activité psychique qui a pour but la connaissance et, parce que chaque chose constitue une partie de toute chose, il s’agit tout d’abord de discerner distinctement son objet ; pour en rendre compte, dans le dire, il faudra, en revanche, choisir des mots selon leur contenu et, pour le faire, on passe à la réalisation des desseins du vouloir. Ce n’est pas sorcier, c’est une affaire de morphologie lexicale et, si l’on est motivé, de vaquer aux occupations qui distraient chacun de sa propre vie. Quoi qu’il en soit, j’échafaudai l’hypothèse suivante :

Et si on était dans l’erreur, du fait de nous conformer, depuis qu’ainsi fut formulé, au perpétuel réengendrement du même : l’aridité et l’ennui ? Force est de constater, en effet, que le philosophisme, tout comme l’inanité de ses préoccupations, a benoîtement raté son coup, si on le rapporte au déchaînement des ignobles passions que la philosophie avait comme objectif de modérer, et laisse s’installer dans l’Homme, au fil de l’Histoire, plus de vilénie que de noblesse. Aujourd’hui, elle ressemble à un pachyderme, identique à ceux qui trompent énormément, nous apparaissant lourde et plus lente qu’une vieille nourrice, tellement elle se trouve dans l’incapacité de réagir vite et bien. Ses moments de réflexion se résument à tirer substance aussi bien de l’illusion que de l’amalgame et à satisfaire le puéril besoin de réponses immédiates, sans exercice de l’esprit critique. L’art de penser le monde est en train de changer et, à moins d’aller plus loin dans la découverte du sens, la spéculation philosophique finira par ressembler à un concours Lépine de questions insipides.

 

Sujet connexe : À quoi bon ? !

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Penser et/ou réfléchir ?
Ecrit par Gunter. 30-12-2008
A côté des deux « comptes-rendus » - par définition dotés d’une certaine objectivité mais en fait commentaires tout subjectifs - des échanges de dimanche dernier, il peut y en avoir d’autres, tout aussi subjectifs…
J’ajouterai donc le mien, subjectif – ce qui ne veut pas dire arbitraire.
L’enjeu central, bien mis en lumière par l’animateur, était la spécificité d’un dire, faire et penser philosophique, ou dit autrement : qu’est-ce qu’une vraie parole, une vraie action et une vraie pensée ?
Je me limiterai à la vraie pensée, une pensée philosophique. Là, une distinction s’impose entre deux types, quel que soit le nom qu’on leur donne, de « pensée ».
Une pensée qui est fondée sur la séparation nette entre le sujet qui pense et l’objet sur lequel porte sa pensée. Une autre, appelons-la réflexion, ou pensée de deuxième degré (le degré méta), pense au sujet de la pensée, elle re-fléchit, elle se retourne en quelque sorte sur elle-même.
Ce retournement sur soi-même implique que le sujet pensant est inclus dans l’objet pensé, que sujet et objet sans coïncider (ce serait l’approche mystique) ne sont pas séparés non plus, comme c’est le cas des sciences dites exactes.
On a l’habitude d’invoquer la théorie quantique en faveur d’un dépassement par la science de la séparation stricte entre un sujet connaissant et un objet à connaître. A tort, à mon avis, car fondé sur une confusion entre ce qu’est un observateur (objectif) et la subjectivité proprement dite. Je ne peux l’approfondir ici…
Tous ceux, et je pense que c’est le cas de Marc et de Carlos qui s’attendent de la philosophie une démarche méthodique – la méthode, par définition met l’objet à distance du sujet appliquant sa méthode – un résultat en termes de connaissances acquises, qui ne peuvent penser sans qu’une problématique soit clairement énoncée au départ et à l’intérieur de laquelle l’animateur aurait pour tâche de maintenir les échanges, tous ceux-là ne pouvaient qu’être déçus dimanche dernier.
Mais, je cite Marc : « Je dois cependant préciser que mon point de vue ne reflète pas celui de l’assistance, car la grande majorité m’apparut très satisfaite du sujet choisi et de la qualité des échanges. »
Comment cela se fait-il ? Je suggérerais qu’il y a deux façons très, très différentes de philosopher : une qui se veut en continuité avec la Science (l’exemple le plus pur étant la « philosophie (dite très justement) analytique ») fondée sur méthode, problématique, séparation nette entre sujet et objet, etc - donc qui avant tout « pense » – et une autre plus proche de l’art, poésie, littérature, plus synthétique, partant d’une totalisation spéculative pour comprendre les éléments qui la composent, refusant la séparation stricte entre sujet et objet, sans méthode ni problématique, bref qui « réfléchit » (plus proche de la phénoménologie, l’herméneutique, l’existentialismes, etc.). Cette deuxième façon de philosopher ne peut qu’exaspérer les adeptes de la première et réciproquement.
Mais la compréhension, ou plutôt l’élucidation des divergences ne fait-elle pas partie, elle aussi et à côté du rapprochement (en vue d’un consensus), du processus d’universalisation auquel nous tenons, j’espère, tous ?

2. PENSER, DIRE - MAIS SURTOUT QUOI FAIRE ?
Ecrit par BRITT. 31-12-2008
Si les commentaires se font si rares ici c'est que notre pensée est peut-être comme congelée, paralysée devant l'immensité des problèmes qui nous assaillent.

J'écoute la radio et j'entends:
Les Talibans ont détruit 250 écoles mixtes au Pakistan et menacent d'assassiner les filles qui ont l'outrecuidance d'aller se faire alphabétiser, et aussi les femmes médecins qui osent exercer leur profession...
les Israéliens bombardent les Palestiniens dans la bande de Gaza...
la crise financière promet des licenciements en masse pour 2009....

Je sais quoi en penser, je sais quoi en dire - mais je ne sais pas quoi FAIRE !
Pourtant je sais avec Goethe, Kant et Sartre que la pensée n'est fertile que si elle trouve son aboutissement dans l'action, l'action qui est forcément limitée, localisée, minuscule par rapport aux pensées qui englobent le monde. Et je comprends la frustration de Marc et de Carlos devant le blababa d'un café philo de fin d'année qui n'aboutit sur rien d'autre qu'un vague sentiment d'impuissance probablement partagé avec la majorité des citoyens.
Pourtant ce sont les pensées qui ont toujours façonné le monde, celles des Lumières comme celles des Talibans. C'est au nom des pensées ou des croyances - qui sont aussi des pensées, certes figées - que les hommes font les guerres ou les révolutions. Peut-être suffit-il d'une certaine prise de conscience partagée avec beaucoup d'autres pour sortir de cette léthargie ou de la tentation par l'hédonisme qui bat son plein surtout en période de fêtes de fin d'année, comme si la crise nous précipitait encore plus dans la consommation oublieuse de crise.
Je continue à penser que les cafés philo et les débats dans la cité peuvent contribuer à plus de prise de conscience par le questionnement qu'ils proposent. Mon souhait pour 2009 serait cependant de les axer davantage et plus visiblement sur les questions du temps présent pour que chacun puisse se sentir CONCERNÉ. A quoi bon PENSER si nous n'arrivons pas à devenir ACTEURS de notre vie et de la société à laquelle nous participons. Voilà mes voeux pour 2009, et je m'efforce d'y apporter ma contribution active.

Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté


personnes ont visité ce site.