Que peut-on opposer à « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ?
Écrit par Daniel Ramirez   
05-01-2009

Les Sables d'Olonne (85)Evidemment, le rapport avec l’actualité ne peut être oublié, et c’est dans ce contexte que le sujet a été posé. Des guerres si inégales dans le monde actuel qu’à peine méritent le nom de guerres, des écrasements armés où la loi du plus fort s’impose tout simplement dans les faits mais s’accompagne de palabre, de justification, de pseudo-diplomatie, de tergiversations internationales, d’hypocrisie et même de lâcheté politique. Je n’aurais pas eu la conscience tranquille si je n’avais pas pris ce sujet proposé. L’actualité est toujours un défi à la pensée. Eviter les écueils, dépassionner, si possible, éviter la foire d’empoigne et les reflexes… essayer de penser.

Qui mieux que La Fontaine pour nous inviter à cela !

Voilà un sujet complexe. Composé, d’abord. Une affirmation sur laquelle on pose une question. Nous pourrions bien sûr sauter sur la question pour essayer tout de suite d’y répondre. Nous dirions peut-être un peu vite que l’on peut opposer la non-violence, la désobéissance civile ou une autre stratégie. Mais ce n’est pas la façon dont nous essayons de faire de la philosophie. L'idée c'est d’éviter la facilité d’une simple discussion de bistrot. Donc, piano, piano…

D’abord le sujet n’est pas équivalent et il convient de le distinguer dès le départ de A) « la raison du plus fort est-elle toujours la meilleure ? » ainsi que de B) « Que peut-on opposer à la raison du plus fort ? » La différence tient à ce que la phrase « La raison du plus fort est toujours la meilleure » est une citation, en l’occurrence des fables de La Fontaine, une maxime, une « morale de l’histoire », elle représente donc une affirmation canonique, un dire partagé par un certain nombre et qui exprime une croyance populaire, et qui peut, certes être discutée, mais dont on ne doit pas oublier qu’elle a un origine et une signification assez précise. La méthode consiste donc en examiner d’abord que veut-elle dire, plus que le bien  fondé ou la fausseté de cette maxime. Il se trouve que c’est l’histoire du Loup et de l’agneau, dont la morale, la phrase citée, est placée au début, comme si l’histoire n’était qu’une démonstration : Un loup affamé, au lieu de manger tout bonnement un agneau qui se désaltérait, se met à discuter avec lui, l’accusant de le troubler ; l’agneau argumente, « je suis trop loin pour te troubler », le loup ajoute d’autres accusations, de griefs passés, « cela doit-être l’un de tiens » réfutés à leur tour, mais qui tendent à renverser la situation, le loup serait une victime des agneaux, de ses bergers et leurs chiens. Le loup conclut donc qu’il faut quand même qu’il se venge, et « sans autre forme de procès », le mange. Histoire exemplaire par sa brièveté, considérée comme « un objet parfait » par Gide.

Nous sommes donc amenés à nous demander qu’est-ce pousse ce loup et tous les prédateurs qui sont ainsi en situation de force, à chercher des arguments, à faire passer son forfait comme un acte de justice. Pourquoi donc, parler, argumenter, accuser, justifier ? Pourquoi ne pas se contenter d’écraser, humilier, imposer sa loi et prendre possession ?

Nous touchons ainsi aux sources de la question du pouvoir et de sa légitimité… pourquoi certains dictateurs sentent le besoin de convoquer à des referendums, faire des élections ? Pourquoi la tyrannie se déguise en droit et le pouvoir voudrait tenir lieu de justice ? Pourquoi la force doit-il être accompagnée de raisons ? Parce que pouvoir n’est pas autorité, et loi (imposée) n’est pas légitimité.

Parce que la force pure ne suffit pas à l’homme, bien que naturelle, elle est propre aux loups, aux ours ou aux aigles, mais l’homme, paradoxalement le prédateur le plus redoutable, ne peut s’y conformer. La force et la raison sont opposées chez le fabuliste ; la raison démonte les arguments de la force, qui, finissant par s’exercer tout simplement en tant que force montre qu’elle n’a pas raison, qu’elle n’est pas la raison. C’est quelque part un jeu de « qui gagne perd » : l’agneau est mangé, mais les raisons du loup ne sont pas reconnues en tant que telles, il gagne parce qu’il est le plus fort, non point le plus intelligent. On dit souvent que la justice sans la force est impuissante et que la force sans la justice est tyrannique. L’agneau répresente ici est la justice sans la force, le loup la force sans la justice.

A la question A, donc, on doit répondre : Non. La raison du plus fort n’est pas la meilleure, elle n’est même pas une raison. A la question B, on doit répondre : Rien. On ne peut rien opposer à la raison du plus fort, mais on doit tout opposer à sa force. Mais quoi au juste ?

La « morale » est donc bizarrement démentie par l’histoire qui est sensé la prouver (est-ce pour cela qu’elle figure au début ?). Génie de l’écrivain, qui, par réduction à l’absurde et jeu de miroirs montre comment dans la réalité politique du monde cela se passe souvent à l’envers : les raisons du plus fort sont bel et bien ténues pour des raisons, et pas seulement à l’époque de Louis IV ! Et la justice des vainqueurs tient vraiment lieu justice. Et elle est acceptée ! Servitude volontaire, si bien décrite par La Boetie, veulerie et lâcheté font leur œuvre dans l’histoire, si bien que nous ne trouvons pas grande chose à opposer à cela.

On peut dire, cependant, que la culture des vaincus termine par envahir les vainqueurs, la Grèce vaincue hellénise la Rome conquérante, le judéo-christianisme fini par la christianiser. Staline ne peut rien contre Soljenitsyne ni Pinochet contre Neruda. Mais c’est bien ce qui était démontré par La Fontaine : les raisons du plus fort ne sons jamais les meilleures. Nous ne sommes pas plus avancés puisque cela n’empêche nullement exécutions et holocaustes, écrasements et massacres.

A ce stade, oui, on peut citer la non-violence, celle de Gandhi, mais en ajoutant qu’en face y avait les anglais, quand même inventeurs de l’habeas corpus et des droits de la personne. Gandhi exerçait de fait une sorte de force, une force morale et exemplaire dont la réussite – bien éphémère – restera comme un cas presque unique.  

Que peut-on opposer d’autre à la force, pour que les raisons du plus fort ne soient pas toujours (considérées hypocritement comme) les meilleurs ? Quoi d’autre que la raison – impuissante ?

L’amour ? Tendre l’autre joue ? Peut-être. La mansuétude, la méditation ou la prière ? Pourtant même les tibétains se posent la question maintenant, et la stratégie si prestigieuse du Dalaï-lama est remise en cause. Lorsque les décennies passent et que rien ne change, que la réal-politique et les compromissions avec le plus fort continuent à régner sans partage… à force de pressions économiques et de menaces aux bonnes affaires (les raisons non avouées du plus fort).

Il y a donc une autre solution – la politique du pire ? – la stratégie de la victimisation. On nous fait mal, regardez les brutes en face, des enfants meurent, le peuple est écrasé ! Une longue et bien méditerranéenne histoire du sacrificiel est là pour servir cette idéologie du martyre. L’agneau devient (redevient ?) l’agneau du sacrifice, celui qui dans la fable plus ancienne, celle d’Abraham, vient se substituer à Isaac (ou à Ismaïl), comme pour signaler la fin de sacrifices humains. Triste retournement, ce sont toujours des humains, et même des enfants, qui sont assassinés (il ne faut plus dire sacrifiés), sans que rien ne vienne s’y substituer.  

Logique sinistre, utilisée de deux côtés, d’ailleurs. Par où l’on revient à la « guerre des mémoires » évoquée dans notre article Devoir de mémoire, droit à l’oubli : Qui a commencé ? Qui a versé le premier sang ? Quel peuple a été persécuté, chassé, déporté le premier ? Qui était là avant ? A qui appartenait la terre ? Et puis, qui a raté le premier des chances de la paix? Qui a boycotté les négociations ? Qui a plus profité des ces échecs ?

Or, tout sang versé est ancestral, tout ancêtre enterré, tout héros tombé sort du temps historique pour rejoindre le temps mythique et son tombeau sort de l’espace profane pour rejoindre le sacré. Et le tout  sort ainsi et bien vite du champ de la raison.

La violence mimétique, le désir et l’appel à la vengeance, attentats suicides, tirs dérisoires de fusées pour provoquer des nouvelles attaques, des nouvelles victimes, de nouveaux martyres qui appelent des nouvelles vengeances… ce n'est même plus un cercle vicieux ni une « spirale de la violence », c’est un manège diabolique, une ronde macabre.

Tout cela n’a pas la moindre apparence de quelque chose comme « la raison du plus faible », que pourrait susciter un élan de solidarité, une intervention nette de L’ONU, ou même, pourquoi pas, des sortes de brigades internationales.

Bien sûr, ce serait différent si le peuple opprimé en question était non-violent, raisonnable, démocrate et équilibré… S’il y avait plus de Martin Luther King, des Mandela…  Cela se passerait peut être à la façon sino-tibétaine… Est-ce mieux ? Mais surtout : comment demander à un peuple spolié, encerclé, appauvri, affamé et même assoiffé, humilié, privé de droits, de territoire, d’Etat, de souveraineté, de liberté et de dignité… comment lui demander d’être raisonnable, patient, pacifique et juste ?

Guerre d’intérêts (un pays qui n’était pas sans peuple donné à un peuple sans pays), continuation permanente de la politique, − qui n’a jamais les moyens − par d’autres moyens, logique de la vengeance, redoublée (et si c’était là la clé de notre impuissance ?) de choc de civilisations ?  Impossibilité de se comprendre, faillite du langage, ruine du logos.       

Nous ne trouvons donc pas quoi opposer à cette logique infernale. Nos institutions, règles de droit, mécanismes de légitimité, instances de dialogue et de débat international, nos valeurs, nos principes même, sont humiliées par cette ignominie. Nous ne savons pas « quoi dire, quoi faire, quoi penser »…

Prendre la plume, comme La Fontaine ? Mais des poètes, intellectuels, des Edward Saïd, Mahmoud Darwich, Tahar Ben Jelloun, Amos Oz, Daniel Barenboïm, David Grossman, l’ont si bien fait... sans grand écho.

Les philosophes ? Pas grand-chose à se mettre sous la dent. Et cela peut-être par ce qui vient d’être dit : ce satané choc de civilisations, cette démission de la raison et cet échec de l’humanisme. Nous avons beaucoup œuvré pour approfondir, développer et améliorer la pensée politique, les théories de la justice pour nos démocraties et pour développer les droits de l’homme, imbus d’universalisme. Mais sans voir l’ethnocentrisme qui s’y cachait. Sans se soucier de ceux qui ne pensent pas comme nous, et même sans se soucier de ce qu’ils pensent de nous. Ce qui a permit et même causé de retranchements irrationnels, de réflexes archaïques et laissé la haine s’emparer des injustices et inégalités bien réelles et tenir lieu de raisons du plus faible. Permettant à son tour aux plus forts d’exercer la force et perpétuer l’imposture. Celle qui fait encore mentir La Fontaine dans sons dessein et confirmer l’amère morale de cette histoire qu’il s’agissait justement de réfuter. Les raisons du plus fort continuent à usurper la place de la raison tout court, démissionnaire, désertée.

L’étonnement navré vers la fin de notre parcours, de ne pas trouver de réponse à la question posée (sans pouvoir, finalement, partir la conscience tranquille), nous mène à prendre la mesure des tâches si difficiles qui attendent la philosophie au tournant.  

Merci aux participants, pour cet exercice de pensée collective, courageux et sans débordement, ce qui n'était pas évident. 

Nous ne sommes, malgré tout, peut-être qu’aux débuts d’une humanité que pourrait se regarder en face, dignement, dans les miroirs qui continuent à nous tendre des gens comme La Fontaine.

  

Sujet connexe : Comment se débarrasser de la violence sans être violent ? par Carlos ; par Gérard ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Post Scriptum
Ecrit par Daniel Ramirez. 06-01-2009
P.S. Il va de soit que tout ces développements, issus d'une discussion, sont discutables. Nous attendons donc vos propres apports. L'actualité politique et guerrière évolue chaque jour (en pire) et cela empêche souvent de réfléchir. Que peut la philosophie ? Il vaut mieux ne pas commencer en disant rien : l'effort de penser n'est jamais inutile lorsqu'il est authentique et respectueux, et lorsqu'on tente de prendre le poids des drames humains. Contrairement à ce que l'on entends parfois, cela n'empêche nullement de manifester ou de s'engager. Pour se tenir informés, je conseille ce lien (évidemment le choix est subjectif et n'engage que moi) : www.lapaixmaintenant.org/

2. SOCRATE CONTRE ANITOS OU LE CITOYEN CONTRE LE POLITIQUE
Ecrit par BRITT. 06-01-2009
J'aimerais tout de même apporter une note d'espoir et d'encouragement à la pensée en demandant:
Qui de Socrate et Anitos a réellement survécu? Socrate, celui qui a osé dire: "Moi, Socrate, je pense que ceux qui prétendent savoir et sont reconnus comme tels ne savent rien", ou Anitos qui a instruit le procès de la Cité contre Socrate ? Plus personne se souvient d'Anitos le puissant, alors que Socrate est devenu la figure de proue de la philosophie occidentale.
Il est vrai que Socrate est mort d'avoir bu la ciguë en dédaignant sauver sa peau. Mais il a sauvé sa pensée, et sa philosophie a inspiré les hommes jusqu'à aujourd'hui.

Le citoyen-philosophe en sortant de la servitude volontaire si bien détectée déjà par La Boëtie, ne pourrait-il pas aussi se réapproprier la pensée, la parole et les réseaux d'influence pour oeuvrer contre la crétinisation et la spirale d'un système devenu fou? L'histoire a montré que les temps de crise sont propices à la réflexion et à la ré-orientation.

Qui est fort, qui est faible? la vraie force ne réside-t-elle pas dans l'enthousiasme, la joie et la motivation? Et la faiblesse n'est-elle pas d'avoir peur, de s'adapter, de faire comme tout le monde et de se résigner ?

En parlant de JOIE un autre exemple me vient à l'esprit: SPINOZA, ce chétif petit bonhomme, persécuté toute sa vie par sa propre communauté tout autant que par les puissants de la Hollande, et pourtant il a inventé un système de pensée si puissant qu'il nous éclaire encore - et plus que jamais - aujourd'hui.

3. Polysémie
Ecrit par Gunter. 06-01-2009
Deux questions continuent à me travailler après les échanges de dimanche dernier :
1) La « raison » a deux significations très différentes en français : l’équivalent du logos grec d’une part (la « Vernunft » en allemand) et le motif, la motivation, la cause d’une action, d’autre part (le « principe de raison » de Leibniz, la « raison » traduisant ici le mot allemand : Grund ou Ursache). Ces deux significations peuvent-elles s’articuler, et si la réponse est oui, comment ? Lafontaine a pu jouer sur cette polysémie du mot « raison » sans la tirer au clair… Une chose est sûre : la raison-motif/cause n’est pas toujours raisonnable/rationnel. Le consensus à ce sujet était quasi-total dimanche dernier.
2) Ne peut-on interpréter cette fable également à la lumière de la psychanalyse ? Elle illustrerait alors l’incapacité du loup de passer du besoin (en l’occurrence du besoin oral) au désir, autrement dit, elle illustre la fixation du loup au stade dit oral : A ce stade, l’objet du besoin est dévoré, anéanti tandis que le désir/amour pour pouvoir s’épanouir n’implique non seulement l’existence/survie de son objet, mais l’épanouissement de ce dernier (une sorte de co-naissance).
N’est-ce pas une bonne raison (logos) qu’on peut opposer à la raison (motif) du plus fort en apparence, mais qui est resté en fait bloqué à un stade infantile (Sade en est un bon exemple) ?

4. Fort, faible, meilleur, opposition ...
Ecrit par Pascal.b. 07-01-2009
Fort, faible, meilleur, opposition ... quels rapports avec la philosophie ?
L' activité philosophique consiste-t-elle à opposer une valeur à une autre valeur, "une" philosophie à "une autre" philosophie, une position à une autre position etc ... ?
Pour démonter et réfuter cette déclaration : "la raison du plus fort est toujours la meilleure" ne faut-il pas quitter la politique, en finir avec cette propension maladive de vouloir gérer les rapports humains et de considérer que l' action consiste toujours à mettre en oeuvre une théorie élaborée au préalable ?
Et d' ailleurs, en philosophie, existe-t-il une telle chose qu' une théorie (ou plusieurs théories) ?
En politique il y a des théories, des convictions, des propositions, des justifications, des méthodes de gestion des hommes, des méthodes "justifiées" pour fabriquer et promouvoir une action ... mais en est-il de même en philosophie ?
Là où il y a tentative de théorisation en philosophie ne tombons-nous pas inévitablement dans l' idéologie ? Par ex, pour faire la guerre, faut-il des raisons ou des justifications ?
La raison du plus fort, est-elle une raison (fondée sur une réfutation) ou une justification (fondée sur une négation politoco-idéologique) ?
En politique n' y a-t-il pas l' amalgame raison-justification ?
Et donc, la notion de philosophie politique a-t-elle la moindre pertinence ?
Est-il philosophique de parler de philosophie politique ou est-ce une ruse politique qui cherche à justifier une politique ?
La Fontaine, Socrate ... et bien d' autres, par leurs écrits, par leurs attitudes, leurs gestes, dénoncent ce délire que sont l' idéologie, la justification (et notamment la justification "au nom de ...") etc ...
Ce sont avant tout des observateurs avant d' être des penseurs.
Et pourquoi, en philosophie, faudrait-il penser - dans l' acception "élaborer ou commenter une théorie" ?
Ainsi, en philosophie, il n' y a pas "d' opposition" ; et il ne s' agit pas non plus de gérer ou de ménager la chêvre et le choux comme il est fait en politique.
En politique, les notions de "maître" et de "tuteur" sont distinctes.
Il n' en est pas de même en philosophie; personne ne peut guider qui que ce soit en le prenant par la main; il n' y a donc pas de chemins qui soient tracés parce que les herbes se relèvent dès que le marcheur entreprend le pas suivant; il n' y a ni modèle ni exemple ni maître ni tuteur ni disciple.
Et ainsi "pas de théorie" n' est pas la théorie de "pas de théorie" ; "l' absence" n' est pas "la présence de l' absence". Face aux questions philosophiques chacun est seul.

5. La raison du plus fort
Ecrit par Linda. 07-01-2009
La raison du loup dans la fable de La Fontaine n’est pas cette raison raisonnable, privilège de l’homme, faculté de penser et de juger une situation en contenant ses pulsions et ses affects. Le loup, privé de qualités morales et de langage, pourrait dévorer l’agneau dans le seul but d’assouvir sa faim. Lorsque l’homme use de la force son motif n’est autre que son intérêt d’acquérir un pouvoir en soumettant l’adversaire, mais il sait travestir ses intentions violentes sous le voile de valeurs supérieures : la nécessité, la survie, la justice même… ou, dans le monde politique, la raison d’Etat. Comme dit Machiavel, il sait ajouter la ruse à la force.
Prendre au pied de la lettre la maxime « La raison du plus fort est toujours la meilleure » servirait à justifier toutes les tyrannies, les régimes autoritaires, les colonialismes, toutes les intolérances et toutes les armes destructrices.
Cela ne signifie pas pour autant que la raison du plus faible est la meilleure. Il n’est pas toujours innocent. Il peut utiliser son statut de victime pour susciter la compassion, utiliser des moyens de révolte condamnables, etc.
Que peut donc le philosophe face au déchainement de haine, aux moyens disproportionnés, aux massacres, à l’accumulation des destructions et des morts ? Rien de plus que tout être humain : faire appel à la conscience morale, à la culture, aux droits de l’homme et enfin à la Raison.
L’histoire a montré, malheureusement, que la force ne peut qu’engendrer toutes formes de violences.
« La faiblesse du fort c’est de ne croire qu à la force » (P. Valéry).

6. La raison du plus fort est d'imposer son langage
Ecrit par Daniel Ramirez. 08-01-2009
La polysémie de termes comme "la raison" est assez facile de démêler, c'est pourquoi on ne s'est pas beaucoup attardé dans notre débat. Elle existe mais elle ne se prête pas vraiment à confusion; par exemple, dans la fameuse phrase de Pascal, "le cœur à ses raisons que la raison ne connait pas", il est évident que "ses raisons" sont ses motivations, ses désirs, ses tendances... et que la raison est la faculté rationnelle (Ratio, Vernunft...). En politique, et c'est "la raison du plus fort" de La Fontaine, il s'agit plutôt de ce que nous appellerions des "rationalisations", c'est-à-dire des justifications (comme le dit Pascal b) des explications, un contexte idéologique qu'entoure l'action crue, cette entreprise de faire passer une simple supériorité physique qui s'impose à la vue de tout le monde pour une justice. Le rajout de la ruse à la force de Machiavel. Souvenez-vous des armes de destruction massives de Bush et Blair. La guerre était décidée d'avance, car gagnée d'avance (et la réélection de Bush aussi, du coup). Et pourtant le monde entier discutait "les raisons du plus fort", la thématique imposée, les fameuses armes (introuvables par la suite). Dans le cas qui nous occupe, c'est encore l'imposition d'un langage au reste du monde : "terrorisme», «fondamentalisme"... faut-il ou pas négocier avec de terroristes ? Mais si on a avalé qu'il s'agit de terroristes, c'est déjà qu'on a accepté la raison du plus fort (ici, son langage). Si on parle de combattants, de guerre de libération, ça change, non ? On ne négocie jamais la paix qu'avec ses ennemis, mais le fait de les appeler terroristes fait sortir l'ensemble des discussions du langage de la guerre et de ses conventions. Si l'on restait dans celui-ci, on pourrait, on devrait, dans le monde actuel, s'il peut encore s'appeler civilisé, pouvoir citer à une réunion internationale d'urgence, avec capacité de décision pour l'envoie immédiat d'une force d'interposition (les tirs de roquette s'arrêteraient tout de suite, d'ailleurs), chose dont l'Etat d'Israël ne veut surtout pas entendre parler.

7. Loup et "sous-loup"
Ecrit par Gunter. 08-01-2009
Le texte de Daniel me permet de proposer encore une autre interprétation de la fable : Et si l’agneau était en fait un autre loup (un jeune, moins fort) et que pour pouvoir le liquider, il fallait d’abord le sortir de son espèce, d’en faire un non-loup ou « sous-loup » ?
La fable pourrait alors illustrer la demarche des nazis qui, pour pouvoir éliminer juifs et tziganes et d’autres sous-hommes, devaient d’abord les sortir, en s’appuyant sur des discours rationnels (cf. Adorno : « Les Lumières étaient comme une autoroute pour Auschwitz ») de l’espèce humaine proprement dite.
N’est-ce pas ce qui est sous-jacent aux discours sur les fanatiques et autres terroristes qui, en tant que monstres, non- ou sous-hommes, ne peuvent bénéficier des lois dont jouissent les vrais humains ? Guantanamo, entre autres pratiques (tortures, etc.), le suggère fortement…

8. A quoi pensait la Fontaine ?
Ecrit par gérard. 09-01-2009
Mon avis est l'agneau reste l'agneau bien sûr sauf que le loup en se mettant à discuter, rentre dans le champ de la civilisation qui ne peut accepter , elle, que la justification et donc un forme d'égalité de position dans l'expression et le jeu de Raison ( raisonnante). Cela permet au fort d'avoir plus de force en renonçant éventuellement à sa force ce qui oblige la victime potentielle a argumenter sinon elle renoncerait à la force normalisatrice et régulatrice de la socialité et resterait dans sa nature de faiblesse relative. Maintenant si le loup emporte l'agneau "sans autre forme de procès" ce n'est pas parce qu'il est le plus fort en définitive à ses yeux c'est qu'il croit de manière intériorisée à sa supériorité et qu'il particpe à un ordre hiérarchisé de la Nature qui est transcendant et le dépasse, comme la société du temps. Autrement dit, on se cause mais chacun à sa place!
Ceci dit, Louis XIV a été meurtri de la suffisance de Fouquet-surintendant des finances- à Vaux le Vicomte et l'a fait arrêter par d'Artagnan.il ne l'a pas laissé en prison par simple lettre de cachet mais lui a fait faire un procès inique et stalinien avant l'heure et a refusé tout son règne de le relacher.A quoi pensait La Fontaine?

9. Athènes et Tel-Aviv
Ecrit par Daniel Ramirez. 09-01-2009
Humberto Eco aurait été à l’aise dimanche dernier dans notre café-philo. J’ai trouvé par hasard son dernier livre, acheté lors d’un voyage : "A paso di gambero", Milan, Bonpiani, 2006 ; je ne sais pas s’il y a déjà édition française, mais cela devrait s’appeler « A pas de crabe ». Il contient une conférence de 2004 à Bologne, sous le titre « Le loup et l’agneau. Rhétorique de la prévarication ». C’est étonnement proche de la teneur de nos réflexions. Il nous donne même la définition de la prévarication : « l’abus du propre pouvoir pour obtenir des avantages à l’encontre des intérêts de la victime ». C’est amusant, Eco attribue cette fable à Phèdre (eh oui, en France il n’y a que La Fontaine) ; en fait, Phèdre n’a fait que la mettre en iambiques latins. Elle vient d’Esope, chez qui on la trouve presque littéralement. Qu’a fait La Fontaine ? La versification français et surtout ajouter la fameuse phrase, la « morale » du début, pour suggérer, si besoin était, ses implications politiques.
Eco nous donne plusieurs exemples de cette "rhétorique de la prévarication" qui consiste en chercher un casus belli pour le déclanchement des hostilités que l’on sait, tourneront à son avantage. Il parle de loups certes un peu plus avisés que celui de la fable : le signal de départ de la première guerre mondiale à partir de l’attentat de Sarajevo ; l’usage du fameux « Protocole des sages de Sion » par Hitler pour promouvoir son obsession antisémite (il s’inspire d’une analyse de Carl Popper et sa « théorie sociale du complot » comme un héritage de la vision des grecs du monde comme un terrain de jeu des complots olympiens) ; le déclanchement de la conquête de l’Ethiopie par Mussolini, à partir d’un incident frontalier avec des troupes Abyssines qui se solde par 300 morts de leur côté et 21 soldats italiens (Eco remarque le rapport de 14 à 1 morts de chaque côté. Cela ne vous rappelle rien ?). L’exemple le plus croustillant est l’interdiction des « Pokémon » par l’Arabie Saoudite, en raison du caractère apparemment judéo-massonique de ce dessin animé japonais. Mais aussi, évidemment le projet de guerre à l’Irak lancé dès 1998, par Robert Kagan, D. Rumsfeld et F. Fukuyama (et oui !), dans une lettre à Clinton, sans grand écho, mais très bien accueilli trois ans après lorsque le deuxième de la liste est devenu secrétaire à la défense de « l’improbable président ».
Mais dans cette indigne lignée, honneur à ceux que les premiers ont justifié le déshonneur : L’exemple le plus frappant est rapporté par Thucydide, dans La guerre du Péloponnèse. Il transcrit le "dialogue" hallucinant entre les habitants de Mélos, une petite île, colonie de Sparte mais neutre dans la guerre que les athéniens venaient de gagner contre les spartiates. Les athéniens exigent leur soumission (on sait que cela impliquait l’esclavage !). En gros, les méliens doivent se soumettre parce que cela montrera à tous les autres la force des vainqueurs, « votre inimitié ne nous lèse pas autant que votre amitié. Votre amitié serait une preuve de notre faiblesse, tandis que votre haine es une preuve de notre force ». On sait que cela s’est terminé par une des massacres les plus cruelles de l’histoire (à l'époque, on ne parlait pas de "dommages collatérales"). On dit que l’occident est le fruit de la rencontre d’Athènes et Jérusalem, d’après la célèbre formule de Léon Chestov. Cela m’a paru toujours un peu réducteur et exagéré. On pourrait plus simplement trouver aujourd’hui, grâce à nos fabulistes, à Thucydide et à Eco, qu’un fil rouge relie secrètement Athènes et Tel-Aviv.

10. Pourquoi "imbus" d'universalisme ?
Ecrit par Pirmin. 12-01-2009
Daniel dit :
[…Nous avons beaucoup œuvré pour approfondir, développer et améliorer la pensée politique, les théories de la justice pour nos démocraties et pour développer les droits de l’homme, imbus d’universalisme. Mais sans voir l’ethnocentrisme qui s’y cachait.]

Je ne suis pas d’accord avec le sens implicite de cette phrase qui exprime quelque chose comme « les droits de l’homme sont, après tout, occidentaux ». Il est indéniable que les droits d’homme sont nés en occident. Et même, pourquoi ne pas s’en enorgueillir, en France. Pour autant cela ne signifie pas, loin de là, que les gouvernements occidentaux qui s’en prétendent les héritiers les aient mis en œuvre. Il y a eu d’innombrables trahisons qui continuent encore aujourd’hui, j’espère qu’on me dispensera de dresser une liste d’exemples…. Pour autant cela ne discrédite pas, je pense, l’universalité de ces idées, cela en montre plutôt que le cheminement pour être à la hauteur de cet idéal est long et que les retours en arrière sont hélas monnaie courante.

Mais encore une fois ce n’est pas parce que les droits de l’homme sont nés en occident qu’ils sont un concept occidental. Pas plus que le théorème de Pythagore né en Grèce il y 2000 ans n’est grec. Il arrive que l’humanité de temps à autre fasse des découvertes, forge des idéaux, des contributions universelles à la pensée. La sagesse consisterait alors me semble-t-il de le reconnaître et de défendre ces idées et non pas s’acharner à relativiser ces idéaux à de vulgaires modes de pensées locaux et contingents.

Sur ce sujet complexe et fondamental, je recommande vivement la lecture de « l’Esprit des Lumière » de Tzvetan Todorov , il s’agit d’un texte simple et lumineux qui aborde la question de l’universalité des Lumières et des droits de l’homme en examinant en particulier tous ceux qui s’en sont revendiqué tout en les trahissant.

11. Universalisme ou ethnocentrisme
Ecrit par Daniel Ramirez. 13-01-2009
Pirmin a raison, la phrase est problématique. Mais, n’y avait-t-il qu’une seule phrase ? Dois-je supposer, Pirmin, que tu es d’accord avec tout le reste ? Ton raisonnement est, toutefois, très… comment dire ? Très dix-neuvième siècle. On le trouve déjà chez Michelet, sous une forme bien étrange : la France est la meilleure des patries car son identité est d’être universelle : ainsi son livre « Introduction à l’histoire universelle », dit-il au tout début, « pourrait-il aussi bien être intitulé Introduction à l’histoire de la France ; c’est à la France qu’il abouti (…) Car la France est destinée à être le pilote du vaisseau de l’humanité » Œuvres comp., t. II, p.258). Ainsi, tour de force réservé à des esprits privilégiés : on peut être nationaliste et universaliste en même temps si on a la chance d’être français (!), sans que ce soit une contradiction. C’est trop joli pour être vraie, évidemment. Surtout si l’on considère que ce qui fait l’universalité de ces idéaux c’est l’égalité, c'est-à-dire l’idée comme quoi il n’y a pas de supériorité ; on arrive donc à ce paradoxe : que la supériorité des ses idéaux français c’est qu’ils nient toute supériorité ; donc aussi celle de ses idéaux sur ceux des autres. Mais laissons le brave Michelet, car son universalisme ne l’empêchait nullement de mépriser les autres peuples, à commencer par les russes, les allemands, pour ne rien dire de ceux qui avaient vocation à être colonisés, conviction qu’il partageait avec cet icône de la pensée libérale qu’est devenu Tocqueville. A quoi Renan répondait « Pouvez-vous croire que votre patrie ait une excellence particulière quand tous les patriotes du monde sont persuadés que leur pays a le même privilège ? Vous appelez cela préjugé, fanatisme, chez les autres. Il faut être taupe pour ne pas voir que les autres portent le même jugement sur vous » (Dans « Caliban », de 1878, p.391 du t. III des œuvres comp.). Il pose ainsi un relativisme modéré, qui va de Vico, Montaigne, Montesquieu, Rousseau, jusqu’à Levi-Strauss. Il ne consiste pas du tout à considérer les droits de l’homme comme des « vulgaires modes de pensée locaux et contingents », mais à mettre un point de doute qui pourrait très bien se résumer à dire que les idéaux ne sont pas du même ordre qu’un théorème comme celui de Pythagore. C’est toute la différence entre une idée (vraie ou fausse pour tous) et un idéal (préférable, admirable ou méprisable pour quelques uns). C’est là où l’ethnocentrisme est le plus sournois : ce que nous voudrions, nous voudrions que tous le voulussent. Nous faisons de notre idéal (désiré par nous) une idée vraie.
D’ailleurs, sont-ils nés en France, ces droits de l’homme ? C’est oublier le Cylindre de Cyrus, dans l’ancienne Perse, le code de Hammourabi, le Christianisme, le droit romain, la « magna carta » anglaise (1215), utilisée au XVIIe contre l’absolutisme; c’est oublier Vitoria et les jus-naturalistes, Bartolomé de Las Casas, et surtout la déclaration des 13 colonies (de ce pays que Pirmin affectionne) le 4 juillet 1776 à Philadelphie.
Sont-ils pour autant universels ? C’est oublier la longue histoire de leur contestation, des romantiques aux marxistes (le droit de propriété y est inclus), anticolonialistes, Chinois, et autres, qu’on peut qualifier comme on voudra : tribalistes, religieux, fanatiques (et l’on revient à Renan), que sais-je encore… Mais ceux qui les contestent, alors, sont-il en dehors de l’humanité ? Dans ce cas les droits de l’homme, qui excluent une partie de l’humanité, ne peuvent être universels. L’universalité consiste-t-elle à être valable partout pour tout être humain ? Dans ce cas ils ne le sont tous simplement pas. Consiste-t-elle alors en « devoir être » valables partout et pour tous ? Dans ce cas l’expression juste serait : les droits de l’homme (mais, dans quelle version ?) devraient (pour nous, et on revient à Michelet et l’ethnocentrisme) être valable pour tous et partout, qu’ils « devraient être universels », ce qui encore une fois, veut dire qu’ils ne le sont pas. On confond universalité avec universalisme, ce qui revient assez exactement à prendre pour des réalités ses désirs. Oui, « imbus d’universalisme », étaient le missionner catholique aux Amériques, le colonisateur anglais de l’orient, maintenant les démocratiseurs (je sais, ça n’existe pas en français) à coup de bombes: on va leurs imposer la démocratie à tous ces abroutis, tant pis si après ils ne votent pas comme on le souhaitait, on annulera les élections, et rebelote pour les bombes…
C’est vrai, tout cela est problématique, mais ne voit-on pas qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans l’universalisme pratiqué pas « les raisons du plus fort » ?

12. Droits et devoirs de l'homme ?
Ecrit par Gunter. 13-01-2009
Une objection simple, peut-être simpliste au prétendu universalisme des droits de l’homme : Un proverbe hindou dit : « L’homme naît dette ».
La focalisation unilatérale sur les droits de l’homme, passant sous silence complet ses éventuels devoirs – envers la communauté, la terre, les ancêtres, etc. – est-elle universalisable ? N’est-elle pas caractéristique d’une certaine modernité occidentale qui coïncide avec la promotion unilatérale de l’individualisme (plus précisément de l’atomisation socio-psychologique), de l’utilitarisme et du libéralisme, au détriment de visions plus « holistes » concernant l’individu et la société ?
Un indice : Les droits de l’homme tels que formulés en 1789 se référaient également aux droits du citoyen. Je peux me tromper – je n’en suis pas sûr, je n’ai pas le temps de vérifier, je compte sur un internaute mieux informé – mais les versions plus modernes de ces droits (l’ONU après la guerre) ont laissé tomber le citoyen. Mais même si je me trompe à ce sujet, reste l’accent mis exclusivement sur les droits…

13. La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. (B. Pascal)
Ecrit par Nadia. 13-01-2009
A quoi servent les philosophes en temps de crise ? A rien ou "pas grand chose" ou pire..........

14. réponse à Daniel et Günter
Ecrit par Pirmin. 14-01-2009
Merci à Günter et Daniel pour les commentaires, pour le coup c'est vraiment intéressant.

C'est un sujet difficile que celui de l'universalité des Droits de l'Homme sur lequel, faute de temps et de compétences je me suis exprimé rapidement. C’est pourquoi je renvoie à l’ouvrage de Todorov infiniment plus compétant que moi qui répondra à l'objection, que je trouve assez légère de Günter, sur le fait que les droits de les DDH oublient les devoirs envers la Terre... c'est évidement l'inverse, mais là désolé j'ai simplement pas le temps de développer...

Daniel tu dis:
[D’ailleurs, sont-ils nés en France, ces droits de l’homme ? C’est oublier le Cylindre de Cyrus, dans l’ancienne Perse, le code de Hammourabi, le Christianisme, le droit romain,
Mais je vais quand même pas refaire l’histoire dans un post sur le blog du Café Philo !]
Je suis d'accord avec toi et mes compétences en Histoire ne sont pas assez solides pour que je M'aventure sur des questions de préséances historiques qui, de surcroit ne sont pas le fond de la question.

Daniel tu écris encore
[...Car la France est destinée à être le pilote du vaisseau de l’humanité...]

Mais tu as lu ce que j'ai écrit ? Je dire l'inverse justement. Des idéaux « découverts » ou « promus » en France, c'est quand pas la même chose que des idéaux français, non ? La nuance ne t'aura pas échappée quand même. Pour le reste je trouve ton article très bien et il m'a fait réfléchir.

Le fond de la question c'est de savoir si oui ou non il existe des principes de dignité universellement acceptables par tous les hommes. Si la réponse est non, alors autant se taper sur la gueule tout de suite et que le plus fort gagne ! Si la réponse est oui (ce que je pense) alors c'est le job principal de la philo que de les faire émerger et de les promouvoir. Les DDH, je les vois comme une approximation, sans doute susceptible de perfectionnement, de la réponse à cette question.

Le vrai fond de ma pensée en ce qui concerne les DDH c'est j’ai tout simplement et banalement envie de les défendre car ça vaut le coup, l'expérience le montre, du moins si on juge que la continuation de l'aventure humaine est souhaitable sur cette planète. C’est vraiment aussi con que ça. Je ne suis pas persuadé que la philosophie consiste toujours à douter de tout et à ne pas prendre position. Je souhaiterai ici UTILISER la philosophie pour défendre ces convictions. Remarquons que les champions de la casuistique qui mettent en doute avec force arguties l'universalité des DDH se gardent bien de proposer un quelconque système de valeurs de substitution ni même, plus modestement, des améliorations argumentées qu'ils jugeraient souhaitables par rapport à ces DDH. Juste une mise en doute, un peu gratuite, pour se conformer à l'air du temps qui est au relativisme plus qu'à la défense de valeurs. Il semble que le seul soucis soit celui d'être tolérant: je suis tolérant donc je suis au-dessus de tout. Hors, justement si on défend des convictions, il faut nécessairement être à un moment intolérant !

15. Réponse à Pirmin
Ecrit par Gunter. 14-01-2009
Pirmin, je trouve à mon tour ta réponse assez légère : à côté de la terre, j’ai mentionné également les ancêtres et la communauté (ou si tu préfères, en dernière instance, l’humanité) envers qui d’autres civilisations que la nôtre estiment que l’homme, l’individu a des devoirs. Tu passes également sous silence la disparition du « citoyen » (si je ne me trompe) des déclarations récentes des DDH (qu’est donc devenu le C ?).
Ne penses-tu pas que l’insistance exclusive sur les DROITS de l’homme, autrement dit sur sa nature de créancier (ce qui se traduit, entre autre par le révoltant « Le client est roi », c.à.d. celui qui paye a tous les droits) en escamotant sa nature de débiteur – puisque « L’homme naît (aussi) dette » - est propre à un certain type de civilisation – individualiste, libérale et utilitariste ?
Est-ce vraiment un idéal indiscutable pour l’humanité entière ?

16. la raison, mais laquelle ?
Ecrit par gtissier. 21-01-2009
Bonjour ; j’ai un peu fouillé la question de la raison du plus fort pour me faire une idée disons éclairée de ce que pourrait être cette raison et ce qui a semblé d’actualité dans la fable. J’ai trouvé ceci chez Michel Meyer; « Pour Platon « X < » a un être, une essence, autrement dit une essence ou encore une Idée qui fait que ce X n’est rien d’autre que ce qu’ilest. Et Platon de souligner qu’à coté du monde sensible où il y a des X qui peuvent être des a, b,c, ou bien d’autres choses encore qui peuvent s’évanouire avec le temps qui passe ou les sensations qui reconnaissent des aspects changeants, il y a un monde d’essence qui double les choses X , un double formel ou abstrait. L’essence, ou l’être de X, est ce qui fait que X est X, c’est donc sa RAISON ».
Alors la raison, est ce les mobiles, motivations désirs, intentions et, par ailleurs, le raisonnement, le discours le logos ? Pas si sûr .
Je persiste à penser sur la question du loup et de son rapport à l’agneau s’inscrit dans une place , une auto-cohérence non contradictoire, ou il peut communiquer ( il est sujet d’un discours ). Ce discours peut-il raisonnablement être de nature à être en contradiction avec sa nature de prédateur ( de Roi, de Noble s'entend) dans une hiérarchie –un ordre des choses - allant du plus fort au plus faible ? ( du mieux né aux autres)
Peut- on transposer la réflexion morale de La Fontaine sur le droit et la force versus la justice à un questionnement sur l’équité, la justice contre la puissance et la force en tant que résolution du « différend » ?
Une force se nierait-elle de ne pas rendre la riposte radicale contre toute velléité de l’altérité à réclamer son droit ou se grandirait –elle de se transmuer en une puissance d’être ?
Si les fables offrent une méditation en acte sur la nature et les effets de la parole, spécialement politique, c’est qu‘il y a une question de la nature du discours politique. Dans les parallèles sous entendus dans certains propos « il y a des façons perverses de nier toute altérité alors même qu'on donne l'impression de s'adresser aux autres puisqu'on leur parle. Il y a des discours qui ne sont que l'expression d'un égoïsme forcené » …( cf Eric Weil -merci Marc de nous avoir donné les liens dans sa recherche sur le net) La période historique du terrorisme intellectuel n’est pas terminée quand il reste problématique de proposer une vision du juste. Bref de dire qu’il n’est pas unique à pouvoir se voir malgré la raison autistique du plus fort à se croire victime et à, de sa violence, terrasser sans ambages,le plus faible.Gérard.

17. no comment
Ecrit par de Passage. 21-01-2009
"la nature de prédateur (de roi, de noble s'entend) ".... sortir ça un 21 janvier, fallait oser !

18. D'une révolution à une autre
Ecrit par Daniel Ramirez. 22-01-2009
Je suppose que "de Passage" fait allusion à l'exécution de Louis XVI un 21 janvier de 1793... Qui se souvenait ? En fait, ce moment symbolique avec le déchaînement de haine mimétique qu'il incarnat, ne mit aucunement fin à un rapport prédateur - proies, qui était déjà entamé. Il ne fit que relancer le balancier de cette logique impitoyable avec une montée aux extrêmes. La révolution ainsi n'a jamais fini d'être finie. Et d'une certaine façon, les temps qui suivirent furent pires en cela qu'aucune structure intermédiaire, catégorie ou corporation s'interposerait entre le pouvoir suprême et le citoyen. Loups et agneaux se trouvaient pour ainsi dire, finalement face-à-face, les agneaux légitimant (en tant que peuple) le pourvoir des loups. Pour Hegel, la terreur ne pouvait manquer d'advenir, suite à une liberté qui se voulait absolue, incarnant la « volonté générale » selon Rousseau, mais ne trouvant aucune autre force que celle de la négativité, détruire l’ancien régime sans pouvoir construire un nouveau, puisque la structure représentative n’était pas envisageable. Mais lorsque le régime est détruit, elle ne peut que se retourner contre elle-même, « …il ne lui reste que l’activité négative ; elle n’est que la furie du disparaître » (Philosophie de l’Esprit) ; contradiction inhérente à l’esprit des lumières et la raison égalisatrice. Mais ce que Hegel n’a pas vu c’est que l’égalité, tant voulue, avait déplié sa puissance destructrice en vain : des nouvelles inégalités, des nouveaux rapports maître-esclaves viendraient fonder des nouvelles servitudes. Que de chemin reste à parcourir ! C’est pour cela que c’était beau et grand cet usage de la métaphore du long voyage utilisée à plusieurs reprises par Obama dans son discours d’investiture.
C’est pour ça que le moment plus hautement symbolique, à la suite de ce 21 janvier lointain c’était plutôt le 20 janvier 2009, au moment où le premier président « de couleur » prêtait serment à Washington. Sans trop savoir ce qui va se passer, l’espoir est permit.
Je retiens donc, de la réflexion de Gérard cette phrase : « Une force se nierait-elle de ne pas rendre la riposte radicale contre toute velléité de l’altérité à réclamer son droit ou se grandirait –elle de se transmuer en une puissance d’être ? ». Oui, elle se grandirait à ne pas utiliser la force, tout simplement. La seule force digne de la raison (celle avec un grand R, si on veut, celle qui fait de l’homme un être de raison) est celle qui n’a pas besoin de s’actualiser en force brute, en répression et en oppression. Celle qui dans un autre rapport que la dialectique du maître et l’esclave (à inventer, peut-être avec Jésus, Gandhi, Luther King ou Levinas ?) considérerait la subjectivité de l’autre comme sa condition d’existence et non comme un défi ; comme un appel à la transcendance dans l’amitié, complexe, même rugueuse de la véritable altérité des ceux qui sont différents, des êtres non encore passés à la moulinette égalisatrice de la raison instrumentale. Un monde où il n’aurait pas que des loups et des agneaux mais une biodiversité ontologique, une anthropo-diversité (si on m’autorise le néologisme) de la liberté.

19. comment
Ecrit par 17. 22-01-2009
" Qui se souvenait ?" Tous les 21 janvier la noblesse française est en deuil monsieur.
Passez donc devant la Madeleine dimanche soir, et vous vous en souviendrez peut-être.
(aucun rapport avec l'Inauguration day qui a lieu le 20 janvier chez les américains tous les 4 ans).
" Sans trop savoir ce qui va se passer, l'espoir est permis ? " Rappelez-vous la dernière question du roi devant la guillotine : les horizons nouveaux ouverts pas la Pérouse l'intéressaient plus que les hurlements de ses assassins.

20. Super débat !
Ecrit par Mariane Zohar. 07-10-2009
Comme il n’y a pas encore de compte-rendu du débat de dimanche dernier, je me permets de poster ici ce commentaire. Pour dire tout mon bonheur d’avoir été là pour ce débat animé par Daniel Ramirez. Avec lui, on est certains de ne pas perdre une matinée. Cela fait quelques mois que je connais le café-philo et je constate qu’il y a de grosses différences entre les animateurs, souvent des débats tournent au café psy, malgré que les uns et les autres soient sympathiques. Une fois il y a eu même un incident, l’animateur du jour avait arraché des mains le micro à quelqu’un, une scène assez violente. J’imagine qu’il faut avoir beaucoup de maitrise de soi et d’ouverture d’esprit pour cet exercice. Chapeaux !
Lorsqu’il y aura le compte-rendu correspondant, je me ferais une joie de le commenter. Vous pourriez alors supprimer ce commentaire.



 
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