Le philosophe, le caféphiliste et la Crise
Écrit par Gunter Gorhan   
13-01-2009

... à la suite du débat du 11 janvier 2009 sur « À quoi servent les philosophes en période de crise ? »

 Avant d’entrer dans le vif du sujet, il fallait clarifier de quoi on allait parler : des philosophes estampillés comme tels (qu’Hannah Arendt appelle les philosophes professionnels), donc des autres ou de notre propre capacité à nous, amateurs de philosophie, c'est-à-dire ceux qui aiment la philosophie, de porter un regard « philosophique » sur la Crise. Les résistances, lorsque cette question : « Qui est philosophe ? » est abordée dans un café philo, sont toujours fortes. En résumé : « Nous, participants à un café philo, nous caféphilistes, nous ne sommes pas des philosophes ».

Or, Roland Barthes a fait concernant la littérature une distinction éclairante entre les écrivains et les écrivants qu’il est peut-être opportun d’extrapoler à la philosophie : s’il est certain que nous ne sommes pas des philosophes tels que Platon jusqu’à Badiou, Stiegler, Agamben, etc., nous pouvons, nous sommes appelés à être des philosophants.

La légitimité même des cafés philo est suspendue à ce postulat : Chacun peut être, l’est même forcément sans le savoir, philosophant, car « tout être humain, tous les matins, refait son monde » (Alain, le « philosophe professionnel », à ne pas confondre…), c'est-à-dire oriente (donne sens à) sa vie au-delà de la simple survie animale.

Relisons la description des cafés philo par Christian Godin (préface au livre de Carlos Gravito : « Le côté du Café des Phares ») : « Lieux de liberté et d’égalité, chacun peut y prendre la parole, qu’il soit grand lecteur de Nietzsche ou pas, lieux de fraternité aussi, car on y vient pour écouter et pas seulement pour parler, les cafés philo sont des microcosmes de la république. On n’y participe pas pour subir un examen ni même pour apprendre, mais pour tenter, avec d’autres bonnes volontés, d’arracher le maximum de sens aux absurdités et aux brutalités du monde. N’est-ce pas là, après tout, la définition même de l’activité philosophique ? »

Écoutons également Hanna Arendt : « Lorsque le fil de la tradition se rompit finalement, la brèche ouverte entre le passé et le futur cessa d’être une condition particulière à la seule activité de la pensée et une expérience réservée au petit nombre de ceux qui faisaient de la pensée leur affaire essentielle (ceux qu’elle nomme ailleurs les « philosophes professionnels », G.G.). Elle devint une réalité tangible et un problème pour tous, ce qui veut dire qu’elle devint un fait qui relevait du politique » (cité par B. Cassin in « Ontologie et politique »).

La charge de « philosopher » incombant à tout un chacun peut aussi se réclamer de Platon : Dans une véritable démocratie le roi-philosophe ne doit-il pas céder la place au citoyen-philosophe ?

Cinq thèmes abordés au cours de nos échanges méritent à mes yeux d’être rapportés : 

  1. Le philosophe et le politique : À nouveau, la tentation était grande de ne parler que des autres, des « philosophes professionnels » et non pas de nous qui prétendons « philosopher ici et maintenant » (autre thème qui avait été proposé). On a entendu la ritournelle bien connue : « Les philosophes, pensent, parlent mais n’agissent pas ». Premièrement, ce n’est pas vrai en ce qui concerne un grand nombre de « philosophes professionnels » morts ou vivants, ils étaient (sont) engagés dans la cité à de titres divers et deuxièmement, une parole pensée peut-être un acte efficace, une cause qui provoque des effets. La polysémie du mot « causer » permet de retourner la phrase de J. Lacan : « La cause cause toujours » (toute cause matérielle a aussi une signification, disons symbolique), pour affirmer « qu’une causerie peut avoir des effets matériels, concrets, y compris politiques ». Vu sous cet angle, pourquoi ne pas appeler le café philo plus justement des causeries philo ?

  2. La fonction politique du philosophe/philosophant ne consiste-elle pas dans la nomination juste du réel ? Semblable à Dieu qui crée la réalité en la nommant (la Genèse : création par la Parole divine, St. Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu », etc.), le philosophe/philosophant/citoyen crée la réalité symbolique, immatérielle qui n’existe que parce que les mots pour la dire existent. Lorsque avec la novlangue (« 1984 » d’Orwell, Alphaville de Jean-Luc Godard) certains mots comme amour, fidélité, vérité, etc. disparaissent, disparaît également la réalité (symbolique, immatérielle), qui leur correspond.

  3. Il paraît que certains médias ont sollicité des « philosophes professionnels », plutôt que des économistes, afin de mieux comprendre la Crise ; nous leur avons donc emboîté le pas dimanche dernier. Quelques échos : L’homme en tant que tel est un être de crise, parce qu’il n’a pas de nature stable qui lui permettrait de s’orienter dans la vie instinctivement. Il risque à tout moment de se tromper de chemin, de « se perdre dans la forêt des symboles » (Baudelaire). La Crise actuelle n’est pas seulement, ni même prioritairement économique, l’élément économique n’est que l’aspect le plus spectaculaire, le plus visible, le plus facile à comprendre. La crise profonde, « radicale », celle qui touche les racines anthropologiques, concerne la définition même de la « richesse ». Tout le monde sait aujourd’hui que l’augmentation du PIB peut très bien correspondre à un appauvrissement : une catastrophe naturelle, une épidémie, l’attentat du 11 sept., etc., par l’activité économique qu’ils suscitent, augmentent le PIB et donc la « richesse » telle que définie par les économistes.

  4. La Crise (du sens) survient lorsque, individuellement ou collectivement on ne sait plus ce que l’on désire vraiment. La Crise a, certes, dépouillé le roi (Finance et Capitalisme triomphant) de ses oripeaux, autrement dit « Le roi est nu », mais nous ne savons pas quoi mettre à sa place. Si nous le savions, il y a longtemps que le remplacement aurait eu lieu. L’un des dilemmes, pas le seul, est posé par la nécessaire protection de la terre (la décroissance), d’une part, et l’exigence légitime d’un mieux être matériel des « laissés pour compte » du « progrès » d’autre part. Il faut donc continuer à réfléchir ensemble et la réussite du chantage pour une action concertée des caféphilistes (« Qu’ils agissent enfin, au lieu de causer ! ») signifierait seulement la fin de la philo au café.

  5. Quelle philosophie peut nous aider à sortir de la Crise – que Gramsci définit comme le moment où l’ancien ne parvient pas à mourir tandis que le nouveau ne réussit pas à naître ? Une philosophie qui ambitionne à maîtriser le réel, à construire rationnellement un projet socio-économique d’alternative ? Ou bien faut-il apprendre à penser tout autrement que la métaphysique héritée ? Heidegger, inspiré de Hölderlin, et dans leur sillage Jean-Luc Nancy, nous invitent, nous pressent de nous convertir à des Lumières plus hautes, à pratiquer une philosophie « méditante » qui accueille plus qu’elle ne maîtrise. Elle serait en cela conforme à l’une des multiples significations, rarement évoquée du beau mot grec Logos : rassemblement, recueillement.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. CRISE ET DÉSIR, QUEL MONDE VOULONS-NOUS?
Ecrit par BRITT. 13-01-2009
Belle présentation de notre activité dominicale en causerie philosophante, bravo Gunter! et de rappeler aussi que toute causerie peut avoir des effets matériels ou actés. Car notre pensée n'est pas une pure abstraction comme disait Michel dimanche en parlant de "philosophie pure", au contraire elle façonne notre conscience, notre savoir être et savoir agir. Les crises ont ceci de positif c'est qu'elles nous font réagir. Quel monde voulons-nous? Certainement pas celui qui récompense les escrocs et punit ceux qui font confiance aux belles paroles: vous allez gagner tant si vous placez votre argent chez nous, vous allez vous épanouir dans notre entreprise, tel gadget va changer votre vie, tel sac Chanel vous distinguera, tel coach ès développement personnel vous hissera au-dessus du lot...
Mais savons-nous ce que nous voulons? Ne sommes-nous pas formatés de façon si insidieuse que même nos rêves sont phagocytés par les stratèges au service de la réification de l'humain? "CHOMSKY & Cie", le film sur la FABRIQUE DU CONSENTEMENT du grand linguiste américain NOAM CHOMSKY l'a bien montré. Cependant une chose est certaine: nous voulons tous un brin de reconnaissance, nous ne supportons pas d'être déplacés comme des pions, délocalisés, traités comme des salariés kleenex, des amants jetables.... Nous sommes tous en quête de sens et c'est pour cela aussi que nous venons dans les cafés philo, que nous adhérons à telle association, à tel mouvement. Faut-il que l'homme soit au service de l'économie ou plutôt l'économie au service de l'homme? Question limpide et logique pourtant, si les intérêts des uns opposés à ceux des autres ne venaient pas brouiller les cartes.
Les crises ont ceci de bon c'est qu'elles font poser des questions essentielles. Elles mettent l'histoire en perspective. Si le monde dans lequel nous vivons est créé par les hommes il peut aussi être changé par eux. Et eux c'est nous! Question de DÉSIR, de MOTIVATION, de CONTRIBUTION et de PARTAGE diraient certains des philosophes mis en exergue en haut de la page. OSONS PHILOSOPHER au lieu de nous résigner...

2. Cassandre
Ecrit par Alouette, gentille a. 14-01-2009
Le jour où les personnes (une par une, sans que le groupe les mire) tenteront vraiment d'être au plus près de leur discours, alors ce jour-là, vraiment, un vrai changement se profilera, le "monde" changera.

Sinon tout n'est que vaines paroles et démagogie.
Le discours sans coeur est écoeurant.

J'espère que cette crise révolutionnera les pensées du quidam.

J'ai peur des retranchements communautaires, de la pensée binaire et des petits bourgeois "avant-gardistes" qui ne souhaitent au fond qu'une petite place dans la presse people.

Alléluia !

3. La criiise philosophique
Ecrit par fleur_de_lys. 14-01-2009
La criiise est constante depuis le début de l'humanité, elle a revêtu diverses formes, mais elle est toujours là et fait partie du mouvement du monde.
Les philosophes sont là pour la décrypter et essayer de la rendre utile vers l'amélioration de l'Homme...

4. pour plus de vocations que de disciples en philosophie ..
Ecrit par Gérard. 16-01-2009
A propos de l'expérience des ateliers de philo de Vincennes je lis dans Libération ; "aller ensemble avec la capacité de transporter son centre avec soi pour organiser des ensembles de relations symétriques et réversibles effectuées par des hommes libres " ( cf Deleuze ) Joli, non ?

5. Britt - prolongée par Badiou
Ecrit par Gunter. 19-01-2009
Pour prolonger les réflexions de Britt (n° 1), je ne résiste pas à la tentation de recopier la 4ème de couverture du dernier livre de Alain Badiou « Second manifeste pour la philosophie » (éd. Fayard). Je crois que ce texte nous (animateurs et participants) concerne particulièrement :
« Il y a vingt ans, mon premier « Manifeste pour la philosophie » s’élevait contre l’annonce, partout répandue, de la « fin » de la philosophie. A cette problématique de la fin, je proposais de substituer le mot d’ordre : « un pas de plus ».
La situation a bien changé. Si la philosophie était à l’époque menacée dans son existence, on pourrait soutenir aujourd’hui qu’elle est tout aussi menacée, mais pour une raison inverse : elle est dotée d’une existence artificielle excessive. Singulièrement en France, la « philosophie » est partout. Elle sert de raison sociale à différents paladins médiatiques. Elle anime des cafés et des officines de remise en forme. Elle a ses magazines et ses gourous. Elle est universellement convoquée, des banques aux grandes commissions d’Etat, pour dire l’éthique, le droit et le devoir.
Tout le point est que par « philosophie » on entend désormais ce qui en est le plus antique ennemi : la morale conservatrice.
Mon second manifeste tente donc de démoraliser la philosophie, d’inverser le verdict qui la livre à la vacuité de « philosophies » aussi omniprésentes que serves. Il renoue avec ce qui, de quelques vérités éternelles, peut illuminer l’action. Illumination qui porte la philosophie bien au-delà de la figure de l’homme et de ses « droits », bien au-delà de tout moralisme, là où ; dans l’éclaircie de l’Idée, la vie devient tout autre chose que la survie. ».
Rimbaud, n’a-t-il pas dit la même chose, mais de façon poétique : « La vraie vie est absente » ? Le cœur de la philosophie (au café et partout ailleurs) ne consiste-t-il pas, en dernière analyse, à élucider ce qui pourrait être la « vraie vie » pour chacun, individuellement et collectivement ?
Pour comprendre ce qu’est une vérité éternelle ou l’Idée selon Alain Badiou– je devine les réactions offusquées des matérialistes, positivistes, athées, et autres penseurs unidimensionnels invétérés ; or A. Badiou se dit lui-même athée et matérialistes de stricte obédience – il faut lire son livre…

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