Courage, vertu ou dépassement ?
Écrit par Carlos Gravito   
14-05-2009
 A vrai dire, comme tant de timides, je ne suis pas très résolu le matin et pourtant, malgré l’annonce d’une journée plutôt maussade, je ne me suis pas dégonflé et, le 10 Mai, pris le chemin du Café des Phares, où le professeur japonais Tomio Kikuchi aurait bien aimé convaincre le public présent qu’« Il n’y a pas d’écologie externe sans écologie interne », si Roschan ne lui avait pas fauché l’herbe sous les pieds avec sa question « Le courage est-il une vertu sociale ou une condition pour se dépasser soi-même ? », l’animateur Gérard Tissier se faisant fort de mener les participants au débat à se déterminer pour un des termes de l’alternative, dans les 90 minutes qui allaient suivre.

Le vers était dans le fruit et un choix inconditionnel s’imposait. Pourquoi s’impliquer alors dans l’interprétation de deux monômes séparés par « ou » si le sens de la démarche concrète allait prendre le large ? Heureusement que, pour ce qui est du « Courage », nous l’avions déjà traité le 21 Janvier 2007 (une proposition de Pirmin animée par Daniel), car notre question du jour pouvait très bien se résoudre à pile ou face, tellement le choix, « vertu publique/vertu privée », se rejoignent ou divergent, en tant que définition, par rapport au noyau du problème.

Mais l’assistance a tenu bon, avec « bravitude ». Dès que l’auteur du sujet eut nostalgiquement dévoilé son idée, « le courage n’est plus ce qu’il était : (mourir pour l’honneur ou pour la patrie) ! Il a changé », et que l’animateur compatit ajoutant qu’effectivement « il faut du courage pour changer notre temps ainsi que les pratiques écologiques », Michel renchérit « déplorant que le courage ne se trouve que chez les gens de banlieue, tenus de venir jusqu’à Paris travailler pour un misérable Smic », après quoi Monsieur Kikuchi fit remarquer, à juste titre, vue l’étymologie du mot ( « cur », cœur, d’où, « curage » dès le XIIIème siècle), « que le courage est dans le cœur et que, si on est en possession du rythme cardiaque adéquat, on peut réagir à la crise sociale », ce qui amena Roschan à évoquer « l’exécution politique d’Anna Politkovskaia en Russie et le geste de ce chinois qui arrêta un blindé place Tian An Men occupée par les étudiants, en 1989 », Nadia à considérer « le courage comme une vertu sociale, différente de l’héroïsme, nécessaire au groupe pour son dépassement », Christiane à admettre « qu’il y a eu, parmi les nazis des hommes courageux (mais, étaient-ils vertueux ?) et que donc la question est plus compliquée que ça », puis, Agnès notant « que le courage d’aller bosser pour rien est finalement de la résignation, le vrai courage étant de prendre les choses en main, puisqu’on n’a rien à perdre » (propos qui choquèrent aussi bien Michel qu’Annick mais pas Nadia), Marc ajouta « que c’est plus courageux de se lever tôt et aller au boulot que de ne pas le faire », l’intervenant suivant « le liant même au sacré ».

Martine voyait « le courage dans les attitudes de Salman Rushdie avec les fameux ‘Versets sataniques’ et de Roberto Saviano avec ‘Gomorra’ dénonçant la mafia napolitaine », Raphaël rappela « ‘L’Homme révolté’ de Camus, qui va toujours à contre-courant », Gunter « le culot des ‘Sept Samouraï’, la témérité des ‘Trompe la Mort’, l’impertinente désobéissance du ‘Prince de Hombourg’, ainsi que la vaillance de ‘la démocratie’ », mais ce n’était pas suffisant pour convaincre Georges pour qui « le courage tient de la ‘mise en situation’ de Don Quichottes imbéciles bien différents des dieux mythiques grecs », un participant se référant ensuite « au marchandage de Cohn Bendit chez Renault demandant aux ouvriers (dépendants de petits salaires), d’aider les étudiants (boursiers), à faire la révolution », suivi d’un autre, observant que « le vrai courage est d’affronter et prendre en main son propre destin », et Milo regretta « que l’on ait positionné le courage dans le corps, dans le cœur, dans la pensée ; arrêtons de classer ! S’il y a une crise c’est que l’on n’a plus de relais entre l’acte courageux et la vie normale, ni l’envie de faire du plus grand que soi ; on n’a plus d’idéal et on court dans le vide où le courage se délite ».

 Le professeur Kikuchi répéta que « le courage est un entraînement pour fortifier le cœur », Marie-Sylvie « se dit étonnée par la deuxième partie du sujet par rapport à la première, à moins que le courage ne soit qu’une boîte à outils », Alain considéra que « le courage dépend du regard porté par l’autre », et Pierre-Yves, perplexe, nous servit « de l’Hermès, dieu des brigands et de l’Athéna, déesse de la sagesse, fille de Zeus et de Métis dont l’enfant lorgnait le trône du père qui par conséquence demande à son propre fils Héphaïstos (dont la mère était Héra) de lui faire la peau... », du pur courage en somme, chanté par Homère, Gunter faisant après, « avec Kant, l’éloge de cette vertu, la plus appréciée, parce qu’on la désire », Georges « celui des Hommes ordinaires », Nadia « celui de la liberté, de la volonté et de l’amour ».

- Le courage résulte de la capacité à dire ‘oui’ ou ‘non’, affirma alors Monsieur Kikuchi, et à faire en sorte que cette parole puisse agir ; on s’y éduque. Se ‘dépasser’ est plutôt une transformation, selon nos capacités biologiques.

Cela a mis le « cœur », marotte du professeur, à l’oreille de Martine qui se plaignit « de cet aspect physique des choses ; le cœur, d’accord, mais ça faiblit avec l’âge et à partir de là on n’a que le courage bête du laisser aller ». Le moral aux chevilles, Gilles nous déclama sa poésie : « Courage !/ L’homme se met à courir/ La femme à le rattraper/ Dans l’épreuve, on fait ses preuves/ Choix, devoir/ Courage de franc tireur/ Révolte, subversion/ Avec les loups soyons fous/ Deviens ce que tu es/ L’âme de fond qui monte à la surface », et l’animateur termina ajoutant « que le courage existe en amour aussi, lorsque ça a du mal à marcher et dans la puissance de la parole pour dire parfois ce que les autres ne veulent pas entendre, sans tomber dans l’héroïsme décalé, les Hommes politiques pensant d’abord à leur réélection ».

Puisque le nœud du problème se résumait à démêler la vertu publique et la vertu privée, il s’agissait donc d’établir des frontières dans le couple « Etat/individu », c’est-à-dire, à séparer le devoir du public de celui de la personne et le courage serait bien gardé : être l’un ou l’autre. Or, si (en France, par exemple), l’individu est roi dans une démocratie de soixante cinq millions de monarques, sa souveraineté se dilue dans le tout public dont la vertu est censée être la Loi : le courage d’obéir et d’être transformé au bon vouloir de l’Etat avec tous les effets pervers que cela comporte, une sorte d’arnaque contre laquelle il est nécessaire d’avoir « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » (Danton), voire, la révolte, car la vertu n’a pas de validité comme loi, ni du privé ni du politique. Pourtant, lorsque l’individu est gavé de droits tout se gâte. Il se comporte en égoïste et dès lors son désir doit l’emporter ; rien ne doit le contrarier, tout doit lui plaire et l’Etat, qui n’est Rien, doit devenir Tout. Il le devient ! Les envies de ceux qui se fondent sur leurs droits sont dominées par le petit nombre de ceux qui s’en moquent, mais qui de peur les surveillent et les asservissent pour qu’ils ne redressent pas l’échine dans la docile exécution de leurs dessins. Objectivement, la cité n’est vaillante que par une partie d’elle-même, l’autre, le peuple qui, du côté du cran, garde intact son jugement sur ce qu’il y a à craindre ; une sorte de sauvegarde contre toute douleur, angoisse ou injustice, sublimée par un souci d’harmonie accordée à la tempérance.

Poussé donc à me prononcer pour la « vertu sociale » ou le « dépassement de soi » et à apprécier la valeur relative de chaque assertion afin de déterminer un choix qui serait en mesure de définir « le courage », la prudence me commandait le refus de m’engager. Etant un constant dépassement du présent vers l’avenir, ma vie s’en charge ; mon existence s’oppose d’elle-même à la réalité figée des choses qui m’inspire la tolérance dans le social, l’insolence dans le privé, et en tous les cas, de l’abnégation.

Le courage c’est autre chose ; le trouillomètre à zéro, il « nourrit les guerres, que la peur fait naître », dit Alain, alors, suivant le conseil d’Henri Laborit, prenons le courage à deux mains et les jambes à notre cou.

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