Réfléchir, c'est se gâcher la vie
Écrit par Daniel Ramirez   
05-09-2006

Réfléchir serait-il antinomique à la vie ?

Digression animalière à propos du « rat de bibliothèque » 

Le sujet du débat de dimanche, animé par notre invité [Éric Zernik], était « réfléchir peut-il nous gâcher la vie ? ». Je ne souhaite pas développer ce sujet qui me semble passablement absurde, puisque comme chacun s’est évertué à expliquer au café-philo, la réflexion est propre à l’humain. Seul des individus particulièrement conformiste et adaptés au millimètre près aux mœurs d’un groupe traditionnel peuvent passer leurs vies sans vraiment réfléchir. Pour ces personnes, bien sûr, s’ils se mettaient à réfléchir, cela pourrait leur gâcher un type de vie. Mais qui d’entre nous se reconnaîtrait dans ce portrait ?

Le rat de bibliothèque (Carl Spitzweg, 1850)Ce qui m’intéresse ici et que nous n’avons pas eu le temps de développer, c’est cette idée, qui traînait un peu dans le débat, comme quoi un excès de réflexion serait quelque part un frein à l’action, et dans sa version forte, antinomique à la vie. De là cette critique à un supposé type humain : le rat de bibliothèque, celui qui ne vis pas, qui passe son temps à étudier et « à réfléchir » au lieu de vivre. Il y aurait d’un autre côté, des hommes d’action, qui agiraient « par instinct », sans réfléchir…  Alors évidemment quelques esprits très équilibrés nous ont expliqué, bien sûr, qu’il faut de la réflexion et de l’action, que l’un ne va pas sans l’autre, voyons, ou qu’il faut des moments de réflexion pour ensuite passer à l’action. Et on a vérifié encore une fois l’art consommé de couper la poire en deux qui tient lieu souvent de philosophie, étayé (sans le citer) par les trouvailles d’un philosophe médiatisé, spécialisé depuis dans la vente de papier : « penser ma vie et vivre ma pensée ». Très joli tout ça.

Mais vous en connaissez-vous des rats de bibliothèque ? Moi, je ne les ai jamais rencontré, et Dieu sait que j’ai fréquenté les bibliothèques ! En fait, je tiens cela pour une simple bêtise réactive, inventée par des gens qui ont le complexe de ne pas être cultivés, qui croient ainsi stigmatiser cette espèce de supposés rongeurs. Un pur produit du ressentiment. Il n’y a pas des rats dans les bibliothèques, puisque les gens qui se conduisent vraiment comme des rats ne les fréquentent pas ; lâches, rusés, prédateurs et charognards, les rats sont le type humain le plus redoutable. En revanche ceux qui aiment le savoir, la connaissance, les livres et la réflexion, aiment souvent aussi les grands espaces, la vie changeante, le vent et les montagnes, les voyages, le bon vin et l’amitié. Parmi eux, les philosophes sont les plus mauvais exemple de cette théorie : on trouve difficilement des gens « qui n’auraient pas vécu », car enfermés dans une « tour d’ivoire » (la théorie de la tour d’ivoire est, d’ailleurs, une des figures les plus typiques du populisme anti-intellectuel).

Socrate aimait la musique, la danse, les banquets bien arrosés, comme chacun le sait bien et il s’était distingué dans des faits d’armes pour la défense de sa cité (la même qui le condamnera mort). Platon, qui était censé ne chercher que les idées éternelles et pures, s’est mouillé jusqu’à la tunique en allant en Syracuse pour essayer de convertir le tyran Denys à la philosophie pour fonder une république juste, et à essuyé, par deux fois des échecs très dangereux pour sa survie. Descartes, qui s’est enrôlé dans l’armée pour le goût de l’aventure et pour les voyages, ne doutait pas méthodiquement à sortir l’épée de son fourreau lors des questions d’honneur. Même Spinoza, le sage, a failli se faire tuer par un fondamentaliste (déjà) et il a dû être retenu de force par ses amis pour l’arrêter de placarder des affiches (« ultimi barbarorum ») dénonçant l’assassinat des frères (républicains) De Witt par les royalistes d’Orange, ce qui lui aurait peut-être coûté aussi la vie. Et alors Kant, me direz-vous ; qui n’a presque jamais quitté son bled de Königsberg et dont la vie était réglée comme une horloge… sa vie sexuelle amuse parait-ils des gens ; mais je suspecte ces gens de ne jamais l’avoir lu. Ou alors il y a un problème philosophique majeur : Comment concevoir qu’une telle somme de connaissance du phénomène humain, des sciences, de la géographie (eh oui !), de métaphysique, de la morale, de l’histoire et de la politique et une telle profondeur, qui ne cesse pas d’influencer jusqu’aujourd’hui la pensée universelle, puise être née de quelqu’un qui n’aura pas vécu ?  

Même Schopenhauer, connu comme « pessimiste », tenait l’activité sexuelle comme très importante et jouait fort bien de flûte traversière (chose que comme chacun sait est signe d’intelligence). Et Nietzsche, ce poète errant, compositeur de musique, qui fuyait les contrées froides de l’Allemagne pour chercher les vents et le soleil de la méditerranée, ses feux d’artifice ne finissent pas d’éclairer nos nuits les plus sombres, la douleur et le goût des hauteurs et le sens esthétique et le tragique qui l’animent, s’accommoderaient bien mal d’une quelconque tour d’ivoire. Et Marx… -ne parlons pas de Wittgenstein, qui a à peu près tout essayé-, et Sartre, et Foucauld ? Je défi quiconque de dire qu’il a une vie plus intense que ces personnages. Les coupeurs de poires en deux, seraient-ils plus « dans la vie » que ces philosophes ?

On peut leur reprocher de s’être trompés, sans doute, mais les politiciens, militaires, homme d’église, princes et dictateurs, démocrates et bureaucrates, ingénieurs et entrepreneurs, se sont-ils moins trompés ? On ne peut pas en tout cas leur reprocher de ne pas avoir connu la vie, de s’être réfugié dans quelque palais ou de s’être empêché l’action ou l’engagement.

Gardons-nous de ces apparentes vérités comme « un peu de vie, un peu de réflexion ». Peu de vie amène peu de réflexion. L’homme du ressentiment (dans le sens de Nietzsche) celui qui n’aime pas la vie, qui a honte et qui est dans la haine, le vrai rat, n’aime pas non plus la réflexion.

La vraie vie aime la réflexion pour la simple raison qu’elle renvoie et découple l’image de cette plénitude, de cette intensité, avec la conscience que le moi en fait partie, tant dans la crainte des abîmes que dans l’aveuglement de lumière. Et c’est à cause de cela que les esprits réflexifs sont amenés à se poser les questions les plus radicales. Par amour. Par un surplus de vie.

 

Écouter des extraits du débat : c'est ici .

Sujet connexe : Penser est-il dangereux ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Y a-t-il un café-philo en Chine ?
Ecrit par Georges. 27-02-2008
Les chinois disent que 2008 est l'an du rat. De la ratatouille administrative.

"Ce monde de vieux mandarins (...) sait que la délégation de l'Internationale et la Propagande maintiennent seules l'état actuel (...), s'opposent seules avec force au retour de l'état de choses qu'ils n'ont pas su maintenir, de cette république de fonctionnaires dont les deux piliers étaient l'ancien mandarin et le nouveau: médecin, avocat, ingénieur.
MALRAUX, Conquér., 1928, p. 68."

Les intellectuels pensent-ils par eux-même ou ils tournent en rond au tour du tour d'ivoire, là ou l'opinion dominante a son siège ? N'est-ce pas les intellectuels qui nourrissent les paradoxes entre le populisme/sens commun et l'opinion dominante ?

Au fig. - Son épine dorsale fléchissait avec une merveilleuse flexibilité devant la noblesse et l'administration pour lesquelles il se faisait petit, humble et complaisant (BALZAC, Illus. perdues, 1843, p. 566)

Fléchir devant les idoles*, serait-il antinomique au fait de réfléchir à des ideaux ?

* Exemple des idoles; le veau d'or, le lion comme predateur et rois des animaux, la pensée dominante, etc.

par Georges de Bruxelles / Geo Brux Belg

2. mais d'où cela sort-il tout cela?
Ecrit par Gérard. 09-05-2008
En1995, un jour que j'animais un débat au Sélect Montparnasse ( 13 ans déjà !)sur la critique de la pensée contemporaine et que t je tirais à moi le fameux Tocqueville qui a su si bien anticiper ce que deviendrait notre contemporain, il me fut répondu d'un ton péremptoire et outré ; « mais Tocqueville, il est mort! » Je m’en suis souvenu, et un jour, dans une toute autre circonstance, alors qu'une jeune femme me disait que les livres ne servent à rien, je lui ai rétorqué " les livres cela sert à rester en contact avec les morts ". Et elle ne sut que répondre. (ouf)
Il parait que depuis 68, les étudiants, mais bientôt les élèves de cours élémentaires, sont justifiés à exiger qu'on leur explique en quoi telle chose est à apprendre;est-elle utile à savoir, servira à quelque chose pour soi. C'est vrai que du point de vue du 'pay-back ( la vitesse du retour sur investissement )du ratio dépense/utilité lire un livre est peut être moins jouissif que plein d'autre choses.
Evidemment ce discours sur la vie contre les livres est à relativiser entre autre avec le talent et la plume de Daniel dans son article mais aussi numériquement en constatant les milliers de livres qui sortent et qui s’on lus, certains depuis des siècles,voire des millénaires . Depuis au moins le XIXeme siecle la vie , en autre pour les jeunes gens, est dans la littérature, s'apprend et se découvre dans les mots entre les lignes. Pour « vivre » l'amour il faut savoir qu'il existe et qu'il a existé. Vivre sans les mots pour le dire c'est sentir ou se mouvoir, avoir des émotions certes, mais en étant plus proche de l'animal que de l'humain. Et pour l'être, savoir conscient d’être conscient d’être un corps qui vit et qui ressent , il y a obligation symbolique de sortir de soi-même et de son petit monde pour aller vers l'autre et son monde, se lier avec lui, passer alliance avec lui. Bref , faire le passage par la culture, les livres et ce qui s’y susbtitue en terme de transmission , de médiation du savoir expérientiel sur la vie précisément. Alors comment peut-t-on prétendre que la vie n'est pas dans les livres sinon en voulant se gorger d’intensité, se conformer moi-idéal de la société marchande ; un moi, nomade, maximal, extrême, limite, performant et dans l’urgence et qui peut prétendre à tout parce qu' « il le vaut bien « ?
Une autre proposition interprétative est que cela vient aussi de cette bonne culture prolétarienne ( que j’ai connue dans mon enfance ) qui, par réaction au capital culturel de ma bourgeoisie et à sa domination de classe, s'est fait vers la fin du XIX eme , une culture résolument anti-politesse et bonne manière ( on est soi, fort et fier, on rit on boit, on baise . ) culture de la belle ouvrage qui valorise le travail manuel par opposition au travail intellectuel et aux emplois de bureau etc..
Bref quand on dit que la vie n'est pas dans les livres, ce n'est pas dans forcément une bêtise ou un non-sens.A condition de savoir d'où l'on parle et au nom de qui on peut le faire. Si cela est pour parler indirectement de soi, alors, je ne porte pas de jugement, mais.. je n'en pense pas moins..

3. Encore un petit grain de sel
Ecrit par ATALANTE. 09-05-2008
C'est récurrent chez cet animateur, de ne pas en penser moins. Peut-il en penser plus seulement ? ET VLAN.

4. mais d'où sort -il donc, ce distributeur de bons points ? A t -il au moins un nom?....
Ecrit par Gérard , endémiqueme. 10-05-2008
"je n'avais pas la prétention d'atteindre quelque chose en particulier, et ne cherchais rien à dire, je l'avoue, je parlais très certainement mal à propos." signé ATALANTE " ( sur un autre sujet)
En effet..
Au fait, que disait Coluche de ceux qui n'ont rien à dire ?

5. MY NAME IS NOBODY
Ecrit par ATALANTE (dit el gri. 10-05-2008
Call me El gringo, Gégé !...
Au moins, moi, je reconnais être idiot(au sens "ignorant") et n'avoir rien à dire.
C'est déjà un pas vers la lumière.
Merci pour la référence Coluche. Malgré l'adhésion populaire de cet homme, il est pour moi le symptôme d'une France au rire gras et dangereux.
PS: Le faible arrive toujours en dernier pour tirer !...BANG.

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