L’irréversible rend-il libre ?
Écrit par Carlos Gravito   
03-06-2009
 
 Sous les auspices du Paraclet ou du moins de son évocation, l’animateur Daniel Ramirez a, ce 31 Mai, choisi comme thème pour notre controverse hebdomadaire, au café des Phares, la question d’Alain « L’irréversible rend-il libre ? », c’est-à-dire, la faculté d’agir selon sa volonté est-elle conférée par ce qui ne peut se produire que dans un seul sens ?, et de sitôt les esprits se sont éveillés, tout feu tout flamme, dans l’exposé de leurs différents points de vue.

Pendant ce temps-là (je l’ai appris à la fin de notre discussion), à l’aéroport de Roissy, un Airbus d’Air France en provenance de Rio était définitivement manquant, et au café de la Bastille on débattait sur « L’essentiel est-il menacé par l’insignifiant ? », comme s’il s’agissait des échos à nos propres préoccupations de liberté d’action (afin de mettre nos choix en harmonie avec nos objectifs de vie), malgré l’irrévocable tourbillon des événements dont la vague nous emporte, mais qui finissent toujours par s’épuiser, pareil au rebondissement d’une balle de ping-pong sur le sol. Nous nous attaquions  à ce type de sujet qui permet à chacun le « ce n’est pas ce que j’ai dit », mais j’essayerai de reproduire au mieux l’essentiel de ce que je crois avoir entendu de ces arrangements avec l’irréversible.

L’auteur de notre sujet a donc expliqué « que l’acte, libre, fait en sorte que rien ne soit plus comme avant », renversant donc inopinément la proposition initiale, et l’animateur a ensuite passé en revue « le raisonnement d’Héraclite ainsi que la pensée Hégélienne de l’esprit, lorsqu’il y a tension intérieure, se demandant si l’acte libre, pris par l’irréversible qui fige le passé pour toujours, fonde aussi bien l’avant que l’après » et Irène mit l’accent « sur le déterminisme qui nous laisse des libertés, à l’envers du hasard où il n’y a pas d’autonomie ». A partir de là, l’idée de déterminisme fit son chemin, « la Loi étant le fondement de la liberté », une dame ayant ajouté que « si l’on est responsable d’un acte on est davantage libre », Nadia voyant « dans l’irréversibilité, une sorte de mise à distance qui éviterait de tomber dans de nouvelles erreurs », Sabine « une responsabilité programmée inscrite (comme une musique) dans un rapport au temps, Marie-Sylvie s’interrogeant « sur l’acte irréversible par excellence, le suicide, qui rend libre de part un choix qui dément le déterminisme », Charles pointant « qu’en physique la dégradation des choses est irréversible », Roschan « que ce qui est fait est fait et on ne peut rien y changer », Michel « que chaque action est un acte mais qu’il y a des décisions qui changent les choses, par leur engagement dans l’idée de progrès », Martine évoquant « l’importance de la parole dans nos relations ».
Gunter a ensuite observé « par rapport au suicide, qu’il est aussi irréversible que le fait d’avoir des enfants, des actes de liberté qui, n’étant possibles sans quelque chose qui résiste, suppriment toute liberté, comme un morceau de sucre dissous dans le café ou tel ‘la colombe de Kant’ qui sentait dans la résistance de l’air un obstacle à la vitesse et à l’étendue de son vol », l’intervenant suivant nota que « la poursuite de l’existence est irréversible, voire absurde, alors que la faculté de pardonner laisse toujours une trace » et Gérard rappela que « le phénomène de l’‘ego’ est le problème de la conscience avec le sujet et la liberté, en contradiction avec la totalité du possible, un Englobant, dont parle Jaspers, qui ne peut pas être pensé mais où l’‘ego’ se dissout.

Un nouveau participant dit « commencer par définir l’irréversible comme invention d’un autre temps ou un autre espace, un passé figé qui sert de socle et rend libre (à minima) », Pierre-Yves admit « avoir craint le piège du déterminisme qui, purement culturel, procède de ce qui est délibéré en conseil par ‘les anciens’ et dont la décision nous apprend la triste réalité ‘d’être faits’ et de ‘laisser faire’ ceux qui délibèrent », Alain revendiqua « la paternité de ce qu’il réalise, comme sa montée à Paris, en tant que désir intérieur », Daniel y a envisagé « l’intervention d’un ‘malin génie’ (Descartes) ou une prédétermination des événements, et non un de ces actes qui nous piègent ‘comme des rats’ », Linda insista sur le fait que « ce n’est pas possible de refaire ce qui a été ou existé et que, au regard des conséquences, on ne peut pas être plus libre qu’avant », l’animateur considérant que « ça peut, tout de même, densifier notre responsabilité », Michel étant d’avis que « dans une heure quelque chose allait se passer et que, scientifiquement on peut retourner en arrière dans la flèche du temps », un intervenant, au comptoir, se référa « aux cycles naturels sans limites dans la durée, ce qui équivaut à la possibilité de se projeter dans l’avenir et le Tout, qui sort de la fixation des choses (par exemple la mort), et se placer dans l’irréversibilité de l’esprit », Marc jugea que « l’irréversible vient du doute ou de la souffrance à un certain moment, mais que l’on a la possibilité de changer de situation », dires dont Daniel profita « pour revenir sur le premier ‘non’ à la Constitution Européenne étant donnée la crainte de l’irréversibilité des choses », après quoi, Gérard positionna « l’acte en tant que créateur de monde, pour Freud lié à notre propre névrose, pour Bourdieu accourant à sa complexité, pour Sartre une question d’éthique et pour Camus une fatale question philosophique », Charles sentait « que l’on était dans une impasse et, préférant parler de cosmologie, voyait le cosmos aller et venir plein de vie, la fin de notre existence étant la rentrée dans la vie même », Martine mettant « tout le monde au défi de prouver que tout est dans le déterminisme, alors qu’il y a des moments dans la vie où l’on sent que c’est à ça qu’il faut s’arracher », Bruno constatait « l’augmentation de la complexité accompagnée d’un crescendo de liberté car on ne peut pas réduire la totalité », Alain se résignant « au fait que tout ça ne sont que des opinions et que l’on ne peut rien démontrer ».

Dispensateur de nos folies et toquades, le temps s’imposa finalement, et l’animateur « se félicita de ce débat métaphysique sur l’avenir que des uns disent déjà écrit, d’autres qu’il est ouvert, d’autres encore imprévisible ou dépendant de l’être autonome et responsable, tout l’espace de la liberté étant ouvert à la nature humaine ».

L’optimisme était de mise, alors que tout le monde sait qu’il n’y a pas d’issue ; les jeux sont faits et nous y sommes pris « comme des rats », une raison suffisante rendant chaque situation nécessaire. Et pourtant, « si le rat avait vingt kilos de plus il serait le maître du monde », sentenciait Einstein. Sûrement, il y aurait vite creusé un trou et se serait fait la belle. Nous ne sommes pas des rats. Tributaires de l’asymétrie de l’espace (caractérisé par l’ordonnance de ses parties comme celles d’une plaine, d’un veston ou d’un jeu de cartes) et du temps (déterminé par la continuité, donc d’une irréversibilité nécessaire telle celle d’un œuf qui s’écrase sur la table de la cuisine et ne peut plus se reconstituer), nous souffrons de ce qui se refuse sans cesse, ne nous laissant que les souvenirs de ce qui n’est plus là ou l’espoir de ce qui adviendra et, dans ce sens, l’irréversible est créateur, sans doute, mais d’entropie, et pas libérateur pour autant. Parce qu’il nous est permis d’obéir, nous nous croyons libres et n’avons pas le courage de sortir de l’illusion, peut-être nécessaire, pour échapper au déterminisme dont nous ignorons les causes ; nous supposons faire l’Histoire nous y embarquant au lieu de nous en déterrer. Comment ? Comment se libérer ? Restant isolé ? Mais, rester isolé n’est pas le propre de la liberté ! Par le silence ? Mais, garder le silence c’est parler encore... et ce dont nous parlons est toujours autre chose que nous-mêmes. « Telle est la liberté humaine que tous se vantent de posséder [en raison] de la conscience de leurs appétits » (Spinoza).

L’ordre des événements étant donné dans l’irréversibilité une fois pour toutes, le phénomène ne peut pas se reproduire à gogo et, dès lors, la question d’Alain fut éludée, tant il est vrai que l’immuabilité d’un enchaînement empêche la liberté de tourner en rond, se distinguant ainsi carrément du déterminisme sur lequel nous nous sommes attardés. Sa loi étant que « les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets » (l’effet du passé est nécessairement la cause de ce qui va suivre), on infère aisément que déterminisme et liberté supposée ne sont pas forcément contradictoires, la nature n’ayant aucune cause finale à son agenda, à l’opposé de l’irrémédiable, du destin ou du fatalisme. Conclusion, c’est un peu comme si on avait mis la veste à l’envers. C’était impeccable, sauf que ça rebiquait un peu.

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. liberté déterminée
Ecrit par Alain. 06-06-2009
Le déterminisme serait-il une fausse question ? Quel que soit notre choix : être résistant, se soumettre, collaborer avec l’ennemi, il est déterminé ! En fait, il semble bien qu’il y a différents niveaux de déterminisme : de l’impératif intérieur - liberté, dignité sont de cet ordre - au calcul de survie ou à la visée d’un profit - où l’intégrité de l’être s’impose beaucoup moins à la conscience. Mais que la Vérité soit dite : nous ne sommes pas libres ! Et c’est une excellente nouvelle : l’ontologie se porte bien. Fort heureusement, elle ne change rien aux aspirations qui font reculer esclavage, misère, etc.
Donc, je regrette que nous ayons consacré autant de temps à débattre du déterminisme, comme s’il avait fallu résoudre préalablement la question de la liberté. (Or, en remontant de préalable en préalable, il ne reste plus qu’une question : Dieu existe-t-il ?...)
L’irréversible, quelles conséquences, et quelle liberté peut-il porter ? Pour moi, le fait de ne pas être condamné à l’éternelle reproduction du même apporte une liberté car il tend à une « réalisation » de l’être, ou à la « réalisation » de l’humain qu’il y a en l’homme.
Et je la vois comme tout à fait déterminée, parce que conforme à une exigence, un fait de structure, une nécessité intérieure que porte l’humanité et qui s’est déjà beaucoup exprimé, et partiellement réalisé, dans l’Histoire.

2. L'irréversible rend'- il Libre ?, Daniel Ramirez
Ecrit par ROCA. 22-06-2009
L'irréversible rend'- il Libre ?, Daniel Ramirez',

un' Acte' irréversible', et La flèche du temps, suicide', irréversible dans L'espace - temps, faire'
Acte décisif, définitif, pas des ...Sisyphe, non suspensif, L'effet irréversible des ...faits, empire des ...faits, enfants, qu'on fait, faits comme' des rats, passé figé, irréversible, futur ouvert, ouvert et cible', À ...faire',
et À ...Venir, une' Autre' Affaire, pendant L'Acte', et Avant ... " Il n'y A plus d'Après
À Saint-Germain-des-Prés " ... existence ... naître Vivre', être', irréversible', Âme', immortelle fée,
et corps, mortel, et ...sens'...est réversible, Pensée, Parole', Action, Pente ...côte', Ascension, omission, pré- stagnation, déterminisme', et résilience', irréversible sens', de L'existence', essence, du monde L'Autre Soi,
Histoire L'expérience, nostalgique ... L'ontologie, cosmologie, métaphysique, Vie, hors espace - temps,
L'Esprit, de L'Être', Étant, qui Est, Était, qui Vient, L'Irréversible Lien, Irréversible', Aimant, ma foi !,
Aimant ... L'irréversible sens' est Libre Lien, essence, de Liberté, instants,
d'éternité, Une', et Universells, spirituelle, de La libération, de L'humanisation ... " L'Humanité
de L'Humanité ", Edgar Morin, de Mort ...À ...Vie, irréversible Vie, suscitée, res-suscitée ... Gilles Roca,

Cas-fée-Philo des Phares, en ces-jours de Prairial, brin-temps de Liberté, 31 mai 2009',
irréversible phare de nos Libertés, instants d'éternité, qui rend Libre ... rend neuf, G R

3. en lisant Alain,
Ecrit par Gérard Tissier. 25-06-2009
"Le déterminisme serait-il une fausse question ?" demande Alain. Pourtant les recherches récentes en anthropologie, en sociologie, en éducation... montrent que l'homme est avant tout un ANIMAL SOCIAL, produit de la société, et non pas l'inverse. La majeure partie de ce qui fait un homme vient des autres : le langage, l'éducation, la culture..
Il s’agit d'en être conscient avant de trouver en soi une place pour penser le concept de liberté vis à vis duquel l'irréversibilité des causes produites serait un effet de clicquet indépassable.
Notre société occidentale extrapole la vision un peu courte de Descartes en considérant que l'homme "pense, donc qu'il est", Autrement dit que l'homme est avant tout un INDIVIDU qui condamné à vivre en société et à lutter contre les déterminismes pour être lui-même. Mais voilà, il est aussi vain d’opposer le sujet et le monde. Car le « je »n’est jamais isolé de ce qui l’entoure. L’homme s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Comme l’écrit Sartre, il ne sera qu’ensuite , et sera tel qui se sera fait
( dans le monde et par le monde)
Il nous manque une réflexion théorique profonde sur l'articulation entre déterminisme social, aliénation, oppression, participation, collaboration, résistance, solidarité et identité.
En tout cas selon Maslow et sa pyramide, l'accomplissement de soi est lié au regards des autres et l'actualisation de soi dans la dimension humaine se donne dans la culture de l'humain en miroir du monde.
je crois pour ma part que " l'éternelle reproduction du même" est facile a rejeter mais qu'il il est bien plus difficile de s'en dégager.
Et puis, il y a cette formule d'un philosophe hyper-connu " Le monde était caché au sein du troupeau.Maintenant le troupeau s'est caché dans le moi" A réfléchir..



Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté

Il y a actuellement 1 invité en ligne

personnes ont visité ce site.