Edgar Morin au Café des Phares
Écrit par Pirmin Lemberger   
09-10-2006

L'indispensable dialogue entre sciences et philosophie

 

 Ce dimanche nous avons eu l’honneur d’accueillir Edgar Morin au Café des Phares. Ce fut un vrai bonheur d’entendre ce penseur, véritable témoin de son temps, nous expliquer durant deux heures quelques unes des facettes de sa « pensée complexe ».

Quelques esprits chagrins, adeptes d’un égalitarisme rigoureux, regretterons peut-être de n’avoir pu saisir le micro pour faire entendre leur petite musique. Toutefois entre l’option d’un débat égalitaire, fruit d’une conception « juridiste » voire démagogique de la prise de parole et celle d’un débat véritablement enrichissant il faut parfois savoir choisir. Dans le cas d’un invité de la stature d’Edgar Morin, je préfère de loin la seconde option.
En ce qui me concerne le bonheur d’écouter Edgar Morin tient à deux raisons principales. La première est la clarté, la simplicité et la précision du langage qu’il utilise. Si besoin était, il nous a fait une brillante démonstration que pour dire des choses profondes nul n’est besoin d’une rhétorique alambiquée, de citations savantes, ni de subtiles inversions de termes. Nul besoin non plus de prononcer 25 fois durant un débat les termes « transcendance », « immanence » ou « ontologie » pour se dire philosophe.
Enfin, et c’est le plus important, une grande parties des thèmes abordés relèvent de la nécessité d’un dialogue entre science et philosophie, sujet qui me tiens particulièrement à cœur:
  1. Quelles sont les limites de la connaissance scientifique ?  [4, 6]

  2. La relation entre liberté et déterminisme, hasard et chaos. [3]

  3. Qu’entend-on par complexité ? [1, 7]

  4. Que signifie « comprendre » ?

  5. L’unicité du « phénomène » vivant…

  6. L’inévitable dépérissement des systèmes qui ne se régénèrent pas.

  7. Le dualisme onde corpuscule en tant qu'exemple de conciliation d’idées profondes à priori « contradictoires ».

  8. Le principe anthropique. [8]
Dialogue hélas, à mon goût trop souvent escamoté au Café Philo. A ce titre, je l’avoue les bras m’en tombent, lorsqu’ en 2006, j’entends des philosophes, même amateurs, douter de l’utilité voir de la nécessité d’un tel dialogue. C’est sur ce dernier point que je souhaite brièvement apporter quelques remarques personnelles.

La nécessité d’une réflexion philosophique est communément reconnue lorsqu'il s'agit d’examiner les conséquences sociales, éthiques ou politiques de certaines technologies. Je pense ici par exemple aux comités d’éthiques constitués pour formuler un avis expert sur les utilisations potentielles des cellules souches ou la brevetabilité du génome humain. Ou encore aux questions éthiques inédites posées par le fait de léguer aux 100 prochaines générations la gestion de nos déchets nucléaires. On enfin à la problématique qui consiste éviter la constitution d’une fracture sociale due à un manque d’équité dans l’accès à l’information. Ces quelques questions à elles seules suffiraient, me semble-t-il, à justifier d’un minimum d’intérêt, chez le philosophe, et même chez le simple citoyen responsable, pour acquérir quelques rudiments de science.
Edgar Morin aux Phares le 8 octobre 2006Toutefois cette relation, utilitaire dirons nous, entre philo et science (la philo éclaire les conséquence de la science et la science dit ce qui existe dans le monde physique) n'est pas la seule. Il en existe une autre, plus profonde et peut-être justement plus importante du point de vue philosophique. Elle est plus difficile à formuler mais bon je tente le coup...
Les mathématiques et la physique par exemples sont de formidables machines à fabriquer des concepts. Il est des concepts intuitifs, je pense ici par exemple à la notion de complexité, chère à Edgar Morin, pour lesquels le passage par la « couche » mathématique a été l’occasion d’un enrichissement philosophique qui ne se serait pas manifesté sans cette incursion. La théorie de l’information récente est à ce titre certainement l’un des meilleurs exemples d’un tel ensemencement mutuel de la philo et des maths. Quel philosophe aurait eu l’idée de relier hasard et incompressibilité algorithmique ?
Edgar Morin nous a cité cette merveilleuse citation de Niels Bohr selon laquelle le contraire d’une vérité profonde n’est pas une idée fausse mais, au contraire une autre vérité profonde. La encore, la dualité onde corpuscule, dont l’incarnation la plus aboutie à ce jour est la théorie quantique des champs, fournit un exemple « concret », si je puis dire, et opérationnel d’une telle pensée conciliant des notions à priori contraires.
L’astrophysique, les mathématiques et la physique fournissent des exemples « concrets » de réflexion profonde (dans le sens d’Edgar Morin) lorsqu’il s’agit pour la science de déterminer acuité ses propres limites (ce que nous pouvons observer dans l’univers, ce que nous pouvons extraire d’un système d’axiomes, ce que nous pouvons mesurer d’un système sans le perturber en mécanique quantique).
En outre, comment peut-on raisonnablement, en 2006 parler du temps, sans rien connaître de le relativité générale d’Einstein et des travaux de Hawking, des notions d’irréversibilité, de la notion de chaos déterministe et des travaux de Ruelle et Takens ?
Comment peut-on raisonnablement, en 2006, parler de complexité sans connaître, les définitions qu’en on donnée Shannon puis Kolmogorov. Je veux parler ici bien entendu des résultats de ces recherches et on des détails techniques évidemment destinés aux seuls spécialistes.
Comment peut-on parler de logique sans connaître avec un minimum de précision la teneur du théorème de Gödel, pour certain le plus grand résultat de logique depuis 2000 ans ?
L'excuse qui consisterait à invoquer la trop grande technicité de ces résultats pour les ignorer me semble fallacieuse, il existe d'excellent ouvrages de vulgarisation sur tout ces sujets.
Je me rends bien compte que ces sujets ne se prêtent pas aisément aux débats du Café Philo. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour les ignorer complètement. Peut être que je m’avance un peu, car je ne suis pas historien, mais je ne serais guère surpris si dans la grande Histoire des Idées, celles de Ruelle, de Gödel et de Kolmogorov aient autant de pérennité que celles de Kant ou de Nietzsche et certainement plus que celles de Lacan.
Enfin, pour revenir au débat avec Edgar Morin, je crois que la science fondamentale est surtout et avant tout une source d’émerveillement. La science n’épuise pas ce qui est connaissable certes. Pas plus que la littérature, la musique, l’art et la poésie qui sont tout aussi essentiels. Mais, n’en déplaise à certains, la science n’est pas une simple carte dans la main de quelques experts obtus pour laquelle la philosophie jouerais le rôle de boussole salvatrice. La science peut stimuler la réflexion philosophique. Elle peut nous dévoiler des beautés cachées pour qui sais y regarder de près. Et au risque d’en choquer quelques-uns, à ce titre elle peut faire partie de ces choses qui nous aident à vivre. Comme la philo.

Pirmin

 

Écouter des extraits du débat : c'est ici .

 

Bibliographie

Une sélection, toute subjective, de quelques ouvrages et articles d'introduction à certains des thèmes évoqués par Edgar Morin durant le débat. Toutes ces références se distinguent par leurs qualités pédagogiques et s'adressent au non-spécialiste doté d'un peu de curiosité et parfois d'un zeste de courage.

Une introduction aux principaux concepts de la théorie de l'information de Chaitin-Kolmogorov. A mon avis un texte de vulgarisation scientifique exemplaire de clarté. Peut-être le meilleur exemple de dialogue entre science et philo.
[1] Jean-Paul Delahaye. 1999. Information, complexité et hasard. Hermes Science Publications.

Dialogue entre un des plus grand mathématiciens vivant et un neurologue sur la nature des mathématiques.
[2] Jean-Pierre Changeux, Alain Connes. 1989. Matière à pensée. Editions Odile Jacob.

L'introduction la plus simple et la plus limpide qui soit à la conception moderne du chaos par l'un des principaux fondateurs de cette théorie. Vidéo gratuite disponible sur le site de l'Université de Tous Les Savoirs.
[3] David Ruelle. 1991. Hasard et Chaos. Editions Odile Jacob.

Une introduction au fameux théorème de Gödel et aux questions liées à l'indécidabilité de certaines propositions mathématiques. Destiné au non-spécialistes. Nécessite un peu de courage.
[4] Ernst Nagel, James R. Newman. 1989. Le Théorème de Gödel. Editions du Seuil.

Sur le statut de l'infini en mathématiques. Très pédagogique et lisible par le nom spécialiste.
[5] Jean-Paul Delahaye. 2000. L'infini est-il paradoxal en mathématique ? Pour la Science, décembre 2000, p30.

Sur l'application des idées moderne de la théorie de l'information aux limites de la raison. Par l'un des principaux contributeur au sujet Gregory Chaitin (cité par Edgar Morin).
[6] Gregory Chaitin. 2006. Les limites de la raison. Pour la Science, avril 2006.

Sur la surprenante émergence de complexité dans des automates cellulaires élémentaires.
[7] Marianne Delorme, Jacques Mazoyer. 2003. La riche zoologie des automates cellulaires. Pour la Science; décembre 2003.

Sur le principe anthropique cité par Edgar Morin comme explication plausible au mystère de l' "ajustement des constantes universelles". Une version moderne et extrême du platonisme.
[8] Max Tegmark. 2003. De l'Univers au multivers. Pour la Science, juin 2003.

Enfin un excellent livre pour se forger une culture générale scientifique.
[9] Claude Allègre. 2003. Un peu de science pour tout le monde. Editions Fayard.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. rendre à la philosophie le droit à dialoguer ..
Ecrit par gtissier. 30-12-2006
il me semble que la phrase " le contraire d'une vérité.. " nous vient de Pascal. Bravo pour cet article plein de finesse et de fougue et pour cet appel au dialogue entre l'esprit scientifique et l'esprit philosophique.
Cependant , toutefois, nonobstant etc.. un petit argument trouvé sur le net sous la plume de Christian Ferron : "La science se construit par abstractions et c'est pourquoi fondamentalement, elle se divise en des sciences. Ainsi tout le monde peut être appréhendé scientifiquement sauf .. le monde comme tout. Nécéssairemeent régionale, se raprochant ainsi de l'idéal mathématique du vase clos, chaque science se définit par son objet. la philosophie aurait- elle un objet ?.Rien de ce qui lui est humain ne lui est étranger. Son domaine, c'est la totalité qui ne se réduit pas à la sommes des parties. Ainsi la physique et la philosophie ne peuvent etre comparées..../ ..Elle a rendre compte de ce qui "est" dans cdans la pespective de la totalité dans un discours vrai et universel , absolument cohérent "

J'ajoute que le dicours universel ne peut exclure des systémes de cohérences qui englogeraient des représentations de l'indicible,d'un delà-du- monde et que le dialogue est parfois difficile si l'un des interlocuteurs veut d'abord définir le champ de la discussion pour "dialoguer " à partir de ses positions et de sa représentation du réel.
Sortir du vase clos de la prétention au réel est le condition première Et c'est, pourquoi pas, dans les espaces de propositions comme le café philo cela peut se produire par moment Sauf que,comme ailleurs, il y a ce qui convient de dire, ce qu'on est habilité à dire, l'autorité, la forme Bref, tout ce qui fait société entre les hommes dès qu'ils sont plusieurs à faire du jeu social.Cet arrière plan est la condition du théatre de la vie, une mise en scène dont chacun est l'acteur et l'auteur ce qui n'a rien à voir avec un échange entre de purs esprits.
Dans notre petit cercle Bastillais, la recherche du savoir se limite à la vérification que nous savons que nous ne l'avons pas et c'est pourquoi les oppositions de pseudo-connaissances sont des prétextes à nos petites dramaturgies. Nous ne sommes que des hommes et comme a dit le poète " " c'est ainsi que les hommes vivent et qu'au loin, leurs passions les suivent "

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