A quoi tient une vie ?

Sujet du 23 août 2009 aux Café des Phares

 

« A quoi tient une vie ? » Telle fut la question choisie par Gérard Tissier ce dimanche 23 août, motivée par la perspective d’un retour de vacances un peu angoissant. Vous vous sentez bien sur terre, bien dans votre peau, et puis survient une catastrophe naturelle, un accident, une maladie, voire une pulsion autodestructrice... Alors, quel est exactement le fil conducteur de ma vie ? Pourquoi me lever tous les matins pour aller travailler ?

 

Le sujet fut d’abord relativisé par cette remarque que, dans les pays pauvres, le grand problème est de survivre. Mais nous sommes restés sous des cieux relativement plus cléments pour faire un inventaire de la question.

 

« Une vie », c’est une histoire unique. C’est aussi une mémoire. Ou encore des activités, avec ou sans résultat. Où est la justice ? Quels repères avons-nous aujourd’hui ? Qu’est-ce qui fait qu’une vie est humaine ? L’amour serait-il ce qu’il y a de plus important à vivre ? Au grand dam de notre animateur, cette idée n’a pas été reprise !

Pourtant, une autre question a été lancée : « A QUI tient une vie ? » En effet je ne suis pas seul, et c’est très bien comme ça : besoin d’amour, de reconnaissance, rapport aux autres... sont des facteurs humains essentiels qui me déterminent.

Se greffent comme toujours les inévitables questions de l’égalité : les bien nés ont-ils des problèmes existentiels ? et du libre arbitre : mes rêves, mes représentations sont-ils les miens ou ceux de la société ? Bourdieu parle d’illusion autobiographique.

Avec Epicure, on est heureux si l’on n’a pas de regret pour le passé, ni de crainte sur l’avenir. On évoqua aussi les trois stades de la vie d’après Kierkegaard : successivement les stades esthétique, éthique et enfin religieux introduisant le sacrifice.

Une vie est inscrite dans le temps et dans l’espace. « In te, anime meus, tempora metior » (C’est en toi, mon esprit, que je mesure le temps) dans le fameux livre 11 des Confessions de Saint Augustin. Et si nous étions dans un éternel recommencement ? Pour qui croit en la réincarnation, nous sommes « en transit ». Après le retour à l’origine, il y aura une autre vie, qui sera meilleure (karma).

 

Mais le sujet est faussé parce qu’il crée un rapport de possession avec la vie. Comment, de chaque vie unique, singulière, faire une vision universelle ? Notre « existence » est un bien précieux qui ne demande pas de justification intellectuelle, c’est un « fait ontologique ». Or les questions métaphysiques sur la liberté, la justice, le vrai, etc. n’ont jamais de réponse, c’est pourquoi il faut apprendre à poser des questions plutôt que de chercher à savoir. Néanmoins, les sciences humaines prétendent donner des explications rationnelles.

Trois réponses « universelles » sont proposées pour définir un rapport avec la vie : la peur de la mort ; l’espoir ; la résignation à la médiocrité.

Pour Hubert Reeves, la vie se situe entre hasard (rencontres, accidents) et nécessité. Entre cosmos, nature, société se fraye un devenir mystérieux... Etre contemporain de grands événements historiques procure un vécu subjectif plus intense. Mais, loin des illusions de maîtrise, Thomas Hardy raconte dans « les Petites ironies de la vie » neuf histoires d’amour du siècle passé où de simples détails peuvent changer des vies.

Le sujet serait donc en réalité le destin.

 

Maintenant, que faire ?

Ce que l’on croit juste. (A suivre !)

Faire de ma vie une œuvre d’art, vivre intensément comme si je devais mourir demain... Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que je fais réellement ? « Vivre le présent », c’est quoi ? D’abord une expression conforme à l’idéologie du moment.

Qu’est-ce qui peut donner un sens à ma vie ? Mon inscription dans le réel, un projet, une passion, le désir... Mais « le dossier est-il clos à notre mort ? » Qu’est-ce qui m’appartient ? Ce que je fais pour vivre est différent de ce que fait mon voisin.

Se poser des questions bien sûr... « Seule une vie examinée vaut la peine d’être vécue » (Socrate). Devrait-on faire des bilans ? En avons-nous peur ? Quelle trace vais-je laisser ?

Disons-le gaiement avec Chris Marker : « Dans la vie, on n’a le choix qu’entre ses erreurs. »

 

Rien n’interdit malgré tout de positiver. Travailler sa mémoire enrichit le présent, ouvre des perspectives. Les survivants des génocides se sentent coupables d’avoir survécu, mais ils l’ont fait grâce au souvenir : faire savoir ce qui s’était passé.

Quand on est dans le projet, les événements font résonance. Soyons résilients au quotidien grâce au courage, à la responsabilité. Nous produisons du lien. Les réponses viennent de soi.

Comment construire mon histoire dans la grande Histoire, m’investir dans le monde de façon qu’« une partie du monde fasse partie de moi » ? En situation, je fais des choix et exerce ma liberté (Sartre). Mais je me heurte à un « non-moi ». Vivre, c’est vivre dans le monde et non pas seulement dans ma subjectivité.

Mais attention à ne pas dénier cette subjectivité, comme dans les bureaucraties, le communisme ! Toute époque crée du sens, des normes, des règles, une esthétique de l’existence. Nous sommes donc dans des processus d’évolution avec un horizon de sens lui-même en évolution. D’où la nécessité d’une réponse dynamique pour chacun ; je dois apprendre ce que je « suis » en le distinguant de ce que l’autre dit que je suis. Les questions « subjectives » que je me pose sont universelles.

 

On peut aussi fabriquer l’enfer.

L’obsession de « vivre », d’« exister », d’être dans le « vrai », la vie serait-elle ailleurs, etc. promet plus d’aliénation que de libération. Cf. « la Fatigue d’être soi » d’Alain Ehrenberg.

A quoi Bertrand Russell semble répondre en ces termes : « Il vaut mieux viser la perfection et ne pas l’atteindre que viser l’imperfection et l’atteindre. »

Mais quelle disponibilité au bonheur dans une société où l’on ne parle que de ça ?

 

Et qu’en dit la morale chrétienne ?

Dans la parabole des talents (Evangile selon Saint Matthieu, 25.14 à 25.30), celui qui n’a pas fait fructifier ce qu’on lui a donné se voit accusé de méchanceté et de paresse. La vie, c’est notre héritage, que nous avons le devoir d’utiliser. Ici on prône, non sans brutalité, une morale de la fécondité.

 

Aucune vie n’est facile, mais il y a les moments heureux à saisir. Nous sommes habités en même temps par un sentiment de fragilité et d’immortalité. « Une vie ne vaut rien mais rien ne vaut une vie », disaient André Malraux et Alain Souchon. (Dans sa chanson, il n’y a pas seulement une figure de style mais aussi une réponse à la question...)

Heureusement, le rapport à la vie a sa part d’irrationalité : que l’on puisse sacrifier sa vie pour sauver la vie d’un autre donne foi en l’humanité qui est en l’homme. Y a-t-il nécessité d’un « espoir pour demain » ? Demain c’est aujourd’hui.

 

Maupassant raconte dans son premier roman « Une vie » (sous-titre : « l’Humble Vérité ») l’histoire d’une femme, pourtant bien née, qui a très mal vécu ; il termine par cette réflexion de Rosalie, sa servante et amie : « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit » (et non par « Une vie, c’est beaucoup plus qu’une vie » comme il a été dit).

 

Gérard termina en remarquant que d’autres dimensions du sujet n’avaient pas été abordées : l’espérance, la « production de croyances », le rôle de l’affectif.

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