Qu'est-ce que la vie privée?
Écrit par Alain Parquet   
13-01-2010

Sujet du 22 novembre 2009 

Ce dimanche 22 novembre, Daniel Ramirez choisit comme sujet : « Qu’est-ce que la vie privée ? », dont la dimension philosophique rééquilibrait la dominante psychosociologique de très nombreux sujets traités au café-philo. En effet, la distinction entre les domaines public et privé est au coeur de la modernité politique. La démocratie libérale se fonde sur le respect du « droit à l’opacité » pour ses citoyens et la transparence de la puissance publique ; un régime totalitaire, qui abolit cette distinction, impose l’ordre inverse.

Historiquement, la notion de vie privée est issue de la révolution individualiste accomplie à la Renaissance. Montaigne se retirait dans sa « librairie » pour y pratiquer la philosophie. Dans l’Athènes de Périclès, il y avait des sphères privées mais pas de « vie privée ».

Aujourd’hui, ce sujet cristallise nos contradictions. Nous voulons la protection de nos vies privées, le droit au secret... et aussi être vus, donc exposés. La vie privée est sacralisée, on s’y replie... mais des gens sont prêts à tout révéler à la télévision.

 

Au fil de l’Histoire, la limite se déplace. Les féministes ont déplacé celle du politique en dénonçant la domination masculine à l’intérieur du foyer.

La distinction privé-public est sans cesse remise en question, aussi bien par nos pratiques individuelles que par l’intervention de la loi. Ladite « voie publique » est un espace où je montre de moi des caractères privatifs puisque j’y ai le droit de m’habiller comme je veux, j’y fais aussi des rencontres, je regarde les femmes, les hommes. Il peut se passer beaucoup de choses dans la rue, depuis les baisers amoureux jusqu’aux bagarres...

Inversement, les lois de l’Etat touchent le plus intime de l’espace privé en supprimant le pater familias, en instaurant un cadre normatif pour la sexualité (interdiction de la polygamie, répression de la pédophilie, âge minimum pour le mariage, etc.), en intervenant dans des questions sociétales à dimension éthique (homoparentalité, procréation médicalement assistée, euthanasie), etc.

Question : si une secrétaire couche avec son patron pour obtenir une promotion, ou si elle livre des informations confidentielles sur ses collègues, est-on dans le domaine public ? La réponse devrait être oui dès lors que d’autres personnes sont impliquées en dehors de leur vie privée.

 

On n’a pas oublié d’aborder les questions existentielles. Entre le monde intérieur et le monde extérieur, par qui est définie la frontière ? Par moi, par la société ? La vie privée n’est pas si intéressante que ça... mais nous ne demandons qu’à l’exposer à travers la poésie, le roman, les arts.

Auparavant, elle était régulée par la morale sociale, aujourd’hui elle doit l’être par une éthique personnelle de l’individu, d’où la fragilisation de ce dernier. Nos vies n’étant plus prédéfinies, les identités sont instables : qui parle ? Qui me fonde ? Je suis traversé par le regard des autres. L’exhibition des ego individuels est « un effet de la massification » ; une conscience du monde accrue entraîne un besoin croissant de visibilité sociale. L’irrésistible pulsion de se montrer est aliénée à la société du spectacle qui, dans sa perversité, récupère nos obsessions plus ou moins maladives : se faire exister, être reconnu.

Et la solitude n’est pas vécue comme de la « vie privée » ! Avoir des problèmes signifierait-il d’avoir une vie privée très intense ?

 

Pour des hommes ou femmes politiques, accusés de « peopolisation », est-il possible de ne pas se donner en spectacle ? Et pour nous, si nous avons envie de nous montrer, est-ce mal ? « Etre un avec le regard des autres ». Il y a aussi le besoin et l’envie de communiquer.

Avec l’expérience, « on finit par fusionner le privé et le public ». L’intime prend le relais de l’extérieur, je progresse par l’intériorité plus que par l’extériorité, l’intime est « ce qui me rattache au monde sensible et dirige mes pas ». Ainsi, je ne vis plus sous le regard des autres.

Ces visions positives, données par de jeunes participants, ont été interprétées par d’autres comme des produits de la dépolitisation : c’est parce que le développement personnel remplace l’identification politique que l’on se détourne de l’espace public pour aller vers des réseaux sociaux comme Facebook.

 

Un autre point de vue hors des lieux communs : exposer sa vie privée peut aider à y mettre de l’ordre, ce qui a été discuté à propos de Frédéric Mitterrand. L’« aveu » de sa « mauvaise vie » instaurait une relation de confiance avec ses lecteurs... tout en recherchant leur absolution. Mais il a aussi dénoncé l’hypocrisie de ceux qui agissent comme lui et n’en disent rien. « Nos vies sont désordonnées », le cacher c’est renforcer l’ordre moral.

La vie est en soi une mise à nu, que les échanges avec les autres viennent enrichir.

 

Une idée paradoxale : les nouvelles technologies peuvent « favoriser l’intimité en reprenant le contrôle de l’espace privé ». Les motivations de ses usagers sont par ordre décroissant le plaisir ludique, la vie intime et la diffusion des idées. Mais elles peuvent laisser de côté « ce qui travaille le langage, la pensée, l’art », d’où une action sur les valeurs ; on ne met pas en question les mêmes choses qu’auparavant, les objets philosophiques ont changé.

 

Il était bon de distinguer les deux mots « privé » et « intime », ce qui a été fait assez tardivement dans le débat. Le privé est ce que l’on choisit consciemment de soustraire à la connaissance des autres, comme une revendication de « liberté de non expression ». L’intime relève de la pudeur, du sentiment, on le montre ou on ne le montre pas.

Aujourd’hui, la vie privée apparaît surtout comme « le dernier rempart contre la violence du monde », en interdisant par ex. de communiquer mon état de santé à mon assureur ou à un futur employeur.

 

Daniel termina par une longue et riche synthèse : La limite entre vie privée et vie publique est une nécessité pour la modernité politique (le mot exact étant « privacité »). La vie privée est l’antidote d’un contrat social virtuellement totalitaire ; pour l’individu, soustraire un jardin secret au domaine commun est fondamental pour se construire.

L’« étalage » de la vie privée peut satisfaire un besoin de pouvoir, c’est une pathologie sociale qui montre l’appauvrissement de l’intime quand il est exhibé, d’où le besoin de paparazzi. Mais il peut être autre chose : montrer c’est aussi partager, vouloir communiquer contre la chape de plomb de l’anonymat globalisé, comme dans la poésie ou la chanson où l’on sort du monologue solitaire... mais sans raconter les péripéties de sa vie sexuelle ou des détailles scabreux, c’est pourquoi ce qui est intime dans la poésie d’un seul devient le patrimoine de tous ; c’est l’écart abyssale entre l’étalage narcissique et l’expression de l’universel par le travail de l’intériorité. Dans la vie sociale, on choisit ce que l’on montre, c’est aussi une liberté : pouvoir montrer si on le décide ou pouvoir cacher.

La vie privée est en dialogue avec le politique, par ex. dans la dénonciation du machisme ou le jugement d’un délit sexuel. Les confessions publiques peuvent être une critique de la bien-pensance moralisante. Et le droit au silence et au secret est aussi antitotalitaire que la réduction au silence et la transparence totale sont totalitaires.

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Privé, public et tolérance
Ecrit par Daniel Ramirez. 16-01-2010
C'est une bonne chose qu'on dispose ici de ce compte-rendu, car le sujet que nous allons aborder dimanche prochain a beaucoup de rapport avec cette question de la vie privée.
C'est John Stuart Mill dans "On Liberty" qui exprime de la façon la plus claire l’importance de la délimitation entre la sphère publique et la vie privée, cette dernière étant là où l’Etat ne doit pas y aller sous quelque prétexte moral que se soit, et l’individu doit pouvoir mener sa vie comme il le désire en ayant comme seule limite que sa liberté ne lèse pas autrui. Bien sûr, il n’est pas garanti que nous ayons la même conception de la limite entre les deux, la preuve a été donnée dans le débat avec l’exemple de la rue, qu’on appelle la « voie publique », mais où beaucoup de comportements relèvent du privé, comme l’habillement (sauf atteinte à la pudeur), les caresses des amoureux. Imaginez qu’il faille porter un uniforme comme dans certaines époques ou royaumes lointains, Comme le Bouthan, ou qu’une police de mœurs vienne dire les bonnes manières aux jeunes couples. On ne le voudrait pas. En même temps il est certain que deux personnes très amoureuses se roulant par terre devant une école (et qui plus est du même sexe) ne serait pas une scène très bienvenue ; ce qui montre que c’est une affaire de tolérance, et que cette dernière est une question de déplacement continu des limites entre le privé et le public et un jeu avec le « raisonnable », si difficile qu’il soit de l’établir.
Pour le dire d’une autre façon, la limite entre le public et la vie privée n’existe pas, il y a plutôt une zone d’indéfinition, un no men’s land entre ce qui est strictement public, par exemple un tribunal ou un collège, et ce qui est strictement privé, « l’alcôve », si on veut le dire d’une façon élégante. Mais le monde de l’entreprise, le sport, le culte, le voyage, une salle d’expositions, un concert relèvent-ils de la vie publique ou de la vie privée ? Au fait il y a du public et du privé dans ces sphères, c’est pourquoi il y a aussi de la conflictualité et c’est toute l’importance de la question du raisonnable.
Cette zone d’indéfinition, changeante et culturellement chargée, est le territoire de la tolérance.
Daniel

2. pourquoi vie privée
Ecrit par linda. 08-03-2010
Vie privée
Le concept de vie privée est un élément constitutif de la liberté de l’individu. Il ne peut exister dans des communautés primitives où l’individu n’a pas sa place ni a fortiori dans les sociétés totalitaires.
« Notre liberté se bâtit sur ce qu’autrui ignore de nos existences » Soljenitsyne
« Le regard de l’autre est une confidence qui s’ignore » Sartre

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