La vengeance
Écrit par Carlos Gravito   
12-11-2006

 Le dimanche 12 novembre 2006, l'animateur étant Gunter Gorhan, j'ai proposé comme sujet de discussion au Café des Phares : "La vengeance". En préambule, j'affirmai que "le discours de la justice cache celui de la vengeance". En effet, le sentiment de vengeance qui peut très bien structurer une communauté, amène souvent avec lui des ravages dévastateurs pour elle. Ainsi, la justice se proposa de la juguler et le premier texte légistatif connu, le Code d'Hammurabi, dans un souci de proprtionalité de la rétorsion par rapport à l'affront subi, l'a codifiée dans la "Loi du Talion", résumée par la formule "oeil pour oeil, dent pour dent". J'ajoutai que la loi hébraïque, qui l'a adoptée, l'aurait néanmoins amendée passant, dans la pratique, à "un crâne pour un oeil, une mâchoire pour une dent".

Sans plus attendre, comme chaque dimanche, la raison commença son travail de sape de l'énoncé, afin de ne pas laisser s'émousser le débat, pourvu que cela se prolongeât pendant deux heures. Effectivement la durée des échanges, souvent assez vifs, remplit pile poil cent vingt minutes.

Pour commencer, quelqu'un contesta immédiatement mon propos, prétendant que ce ne fut pas la loi hébraïque qui instaura la vendetta. Cela n'avait pas été dit non plus, mais c'est comme ça que l'on ventile les méninges. On est là pour ça !

Nous avons donc évoqué la violence comme vengeance retournée contre un bouc émissaire, passant de là à la violence légitime, et une dame qui avait vu un film intitulé "La vengeance du shérif" et l'avait intériorisé comme "La vendange du shérif", conclua que, effetivement, il y a dans la vengeance la récolte de quelque chose, la justice ne pouvant pas comprendre la souffrance ressentie.

Certains ont fait allusion à la violence fondée sur la haine et au gain recueilli de la douleur de l'autre afin de compenser sa frustration, alors que l'on se trouve en la circonstance dans l'impossibilité d'imaginer un relais psychologique. On a même rappelé la famille des  Atrides, dont le destin fut semé d'adultères, incestes et parricides décrits dans l'Orestie d'Eschyle, se référant à "l'hybris", la surmesure des grecs dont le contrepoint était la "némésis", vertu de celui qui possède le sens de l'équité.

Nous sommes tous friands de ces drames colportés par la litérature ou l'industrie cinématographique, nous identifiant volontiers au héros vengeur et, sur le sol français, l'affrontement entre la police et les bandes de jeunes désoeuvrés épousent précisément le schéma de la vengeance. En Corse, où la vendetta est toujours de mise, des vengeurs passent le reste de leur vie cachés dans les montagnes alors qu'en Palestine, un plat pays, ils se trouvent à la merci d'assassinats ciblés.

Afin que chacun ordonnât ses idées, Gunter rappela les phases du discours : descriptive, explicative, compréhensive, normative et, à ce propos, une participante tenta une explication de ce à quoi sert la vengeance : "Il en existe deux formes, l'une est exhibition, et veut donner à voir combien douloureuse fut la souffrance de la victime et l'autre, culturelle, sert à récupérer l'idée d'honneur perdu d'un groupe, étant de ce fait mandatée par lui ; un tel comportement est alors socialement normé et appris."

Une autre rappela que, narcissisme primaire ou secondaire, il s'agit lors d'un acte de vengeance, de la reconstitution de soi et du fondement de notre existence, bien que ce soit à la justice de dire quel doit être notre comportement et un participant suggéra l'usage de la ruse, lorque surgit l'interrogation sur le comment d'une vengeance à prendre sur "plus fort que moi", prétendant que l'on serait alors dans la fatalité et que dans de tels cas la parole d'apaisement devrait être prise par un tiers.

Justement. Dans la vengeance il y a du désir. "Désirer" signifiant "ne plus voir une étoile", on se trouve là devant un regret, le regret d'une absence, le regret de ne plus voir quelqu'un ou quelque chose de chéri et la médiation de l'Etat n'étant pas neutre, à l'inverse de ce que l'on supputa (voir le procès des communards), l'offensé ne peut confier son problème à quiconque, car il ne trouve pas de place dans la parole.

Je dirais même plus, se voulant interdite aux individus dans les sociétés modernes, la vengeance est, en revanche, permise aux Etats. Dès lors, le peuple auquel il est nié de se constituer en Etat, se trouve dans l'imposibilité de se venger et même de se défendre, c'est-à-dire, de résister au colonisateur, une attitude considérée partout comme un comportement héroïque. Un bel acte, en somme.

 

Écouter des extraits du débat : c'est ici .

 

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