Philosopher, c’est laisser agir en soi la chose
Écrit par Alain Parquet   
10-02-2010

sujet du 7 février 2010

 Cette citation, choisie par Gunter et attribuée à Hegel, est en réalité d’Aristote. La chose, en grec ρπάγµα [pragma], n’est pas inerte, elle est donnée au contraire par l’expérience sensible, s’opposant à ονομα [onoma], le nom. Mais les mots grecs étaient beaucoup plus polysémiques que les mots français. « Pragma » peut se traduire par « cause », « action », « affaire » (par ex. affaire politique). Ou encore, d’après Hadot, par : 1) ce dont on parle, le sujet en question ; 2) « sens », par opposition à ονομα [onoma] et λέξίς [lexis], mot, parole, diction ; 3) « concept-terme », par opposition à la proposition ; 4) « lekton », signifiant « exprimable » chez les stoïciens ; 5) « incorporel », par opposition à σoµα [soma] ; 6) des réalités transcendantales.


Qu’est-ce donc pour nous que « la chose » ? La liste des définitions possibles est longue : la mort (d’après Rilke, « l’affirmation de la vie et celle de la mort se révèlent ne faire qu'un »), Dieu, la Grâce, la Puissance supérieure, le Soi divin, le vide bouddhiste, le remède, la Nature, la libido, la pulsion, le désir, « une amitié reçue comme un don sans retour » (citation anonyme), une partie du monde... A travers mon rapport au monde, en effet, naissent des questionnements, et d’après Deleuze des concepts.
La chose, c’est « le feu qui alimente », ainsi une question posée, qu’il faut accueillir d’abord sans vouloir la maîtriser avant de commencer à réfléchir.

Il existe aussi des versions négatives : l’inanimé, le réifié, le non dit, le non exprimable, la question insoutenable et mortifère. Mais c’est considérer la mort comme le noyau qui fait notre profondeur, et dont la vie serait le fruit. Or, d’après Montaigne ou Spinoza, ce qui nous fait réfléchir c’est la vie. Et il n’y a pas de transcendance, la chose n’est pas « dans les étoiles », coupée de soi mais au contraire enracinée, « au centre de la Terre ».

« La chose », dans l’emploi absolu du mot, désigne aussi l’acte sexuel, comme dans le délicieux poème « Le mot et la chose » de l’abbé de Lattaignant, qui répond avec virtuosité à la question très austère « Le mot est-il la chose ? »


Mais qui agit qui ? Y a-t-il unité ou dualité ? La question porte sur le sujet.
Comment atteindre ce noumène, approximativement synonyme de « chose en soi », à laquelle la sensibilité n’a pas accès, d’où les limites de notre connaissance par la raison selon Kant ?
L’objet qui nous échappe est d’abord externalisé et maîtrisé par des représentations, puis après coup il nous travaille, « malgré soi », car il est devenu autonome. Mais ce point de vue est-il suffisant ? Il reste à articuler l’actif et le passif, on ne peut se contenter ni de ratiocination ni de posture mystique. « Laisser agir », cela peut signifier aussi laisser pourrir...


Et l’objet n’est pas la chose. Venant du latin « causa », la « chose » pourrait être « un chaos faiseur de cause ». D’après Lacan « la chose parle d’elle-même », la « parole pleine », qui saisit par effraction une bribe du réel, s’énonce à partir de la chose.
Le corps nous parle. Mais il y a deux mondes intérieurs : l’inconscient freudien et le « surconscient » rousseauiste avec sa bonté primordiale. Dans une « philosophie du vécu », on passe de l’émotion à l’idée. Par exemple, du sentiment d’injustice sociale à la Révolution, suivant l’inévitable Badiou.
Dans son article « Les exclus de l’intime », Roland Gori dénonce l’exploitation de la chose définie comme biologique pour exclure potentiellement les individus de la cité.
 
Si la chose est « Dieu », elle devient infinie. A propos d’une très brève allusion à la digestion, François de Sales, répondant à Madame de Chantal qui se sentait « affamée », nous convainc que les deux notions ne sont pas sans commune mesure : « Humiliez-vous fort, ma fille, et échauffez fort votre estomach du saint amour de Jésus-Christ crucifié, afin que vous puissiez bien digérer spirituellement cette céleste viande. »


Si la philosophie a pour but l’élargissement de la conscience, c’est malgré tout suivant le degré d’altérité de « la chose » que celle-ci sera intégrable dans le champ de la conscience et de la réflexion ou bien non intégrable, irréductible, peut-être non humaine.

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Etudier la chose en son mouvement ...
Ecrit par Tom Eroet. 06-04-2010
Pour reprendre votre dernière phrase,  pensez-vous que «la chose», quelque soit son domaine de définition, peut être non intégrable dans le champ de la conscience et de la réflexion ? Il me semble en effet que «la chose» n'a d'existence que par son altérité, j'ai beau chercher je ne trouve rien qui existe en soi, sans son contraire, son opposé, son miroir différencié. Et par conséquence, tout peut entrer, à mon avis, dans le champ de la philosophie. Laisser agir la chose en soi pourrait suggérer une certaine passivité de la philosophie. Personnellement, je penche plutôt pour une philosophie du vécu, une philosophie active qui «étudie la chose en son mouvement», plutôt que de «regarder la chose agir en soi». Si cette noble matière veut avoir une quelconque efficacité, elle se doit de s'appliquer aux «choses» de la vie et du monde. La philosophie, ne peut pas se réduire à laisser agir en soi la chose, et loin de toute prétention, je pense qu'elle doit pouvoir également se rapprocher des gens, ceux de tous les jours, et en toute confiance. Et pour cela, bien faire comprendre que l'on peut philosopher sans pour autant avoir eu la chance d'étudier les systèmes et discours théoriques des grands philosophes...

2. Laisser agir ?
Ecrit par urbaine. 07-04-2010
"Laisser agir le sujet du débat en soi", pourrait être la définition de participer à un café-philo. S'il s'agissait de méditer, dans le sens oriental. Très passivement, donc. Evidement cela ne nous interdit pas de penser que c'est passablement inutile de choisir de formulations qui ne correspondent qu'à des philosophies très anciennes, pas seulement Aristote mais aussi le taoïsme, par exemple, ou autre sagesse contemplative. Tom a raison, on ne peut laisser simplement agir la chose sans y participer activement, sans la transformer... et il a aussi raison, comment parler de "la chose" quand il s'agit d'autrui? Philosopher ça ne pourrait pas être alors considérer la société ou les gens. Car s’il s’agit de la « laisser agir en soi » cela veut dire qu’il faut tout accepter.

3. Philosopher c'est agir dans un sens...
Ecrit par Saad. 10-05-2010
Salut Alain Parquet...

Salut les amoureux du savoir...

Philosopher, c'est laisser agir en soi la chose.

A mon avis, il y a plusieurs façon de voir ce que "philosopher", car la chose elle aussi tu peux la concevoir de différent façon. Un animal ne se pose la question, donc n'essayer pas de philosopher son entourage, ou son existence, puisque sa façon de voir les choses ne dépasse pas le stade des besoins. Par contre l'Homme essaye de comprendre tout. La soif de la connaissance met son inquiétude en activité, ce qui le mène à se poser la question. La chose par définition"tout ce qui est, ce qui est inanimé, ce qu'on possède, etc."

Donc tout ce qui existe représente une "chose"….L'Homme, est son monde intérieur, sauf sans âme qui s'échappe de ce qu'on appelle "chose" mais tout ce qui se rapporte à l'Homme est une "chose"…La nature est ce ses manifestations dans ces différents phénomènes ce sont des choses…Qui était crée par le Créateur qui ne ressemble a aucune choses. Parce que Dieu ne peut être une chose,la chose est finie dans le temps et dans l'espace, mais elle se renaît, d'autre choses, puis disparaît pour laisser la place à une autre…Et c'est qui représente l'action d'agir de la chose par des lois qui gèrent son existence.

Philosopher, c'est mettre la chose sous le crible de l'esprit…

Comme la pomme de Isaac Newton. La pomme fait son trajectoire ordinaire, exerce son existence à partir de certains qui existent eux aussi et qui font leurs manifestations et leurs influence sur les choses…Mais la pomme ne peut poser la question,pourquoi il fait sa chute vers le bas et non vers le haut…

Seul l'Homme peut se poser la question, ce n'est pas parc que lui seul est doué d'une intelligence, mais parce que son stade de l'intelligence lui permet de se poser la question d'essayer de trouver la réponse et d'écrire cette réponse, afin de la corriger plus tard s'il est fausse, ou si elle a besoin de rectification et de dressement pour qu'elle devient compatible avec la réalité et la nature, pour que cette dernière soit au service de L'Homme….


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