Comment passer de l'espoir à l'espérance?

Sujet du 21/02/2010 

 

Gérard Tissier choisit ce sujet à résonance très chrétienne parce que la philosophie, dit-il, a pour vocation d’aborder toutes les questions humaines et donc le spirituel, qui ne doit pas être la propriété exclusive de sectes, religions ou autres récupérateurs de désespoir. L’éternité, l’amour... Habermas et même Badiou en parlent ! L’espérance, comme la foi et la charité, est une vertu théologale ; on croit en la Promesse. Dans l’une des trois fameuses questions de Kant, « que m’est-il permis d’espérer ? », le verbe « espérer » peut avoir le sens des deux substantifs ; on peut donc « espérer » l’immortalité de l’âme, l’existence d’un Dieu invisible et infini. Mais, pour traiter le sujet, il était indispensable de dissocier espérance et religion.

 

La différence entre « espoir » et « espérance » a occupé tout le débat, et le « passage » n’a pas beaucoup été abordé.

L’espoir c’est l’attente, l’incertitude, la contingence, « soeur Anne ne vois-tu rien venir ? », une souffrance donc. Il a un objet, et se prête à une évaluation.

Dans l’espérance, au contraire, il n’y a pas d’attente, pas d’objet, pas de but, mais un sujet dans une « certitude » qui lui confère la sérénité. Angoisse et temps sont transcendés. Le désir (étymologiquement, être séparé de son étoile) porte au-delà de l’objet. L’espérance, « c’est désirer sans pouvoir savoir, sans pouvoir jouir, sans pouvoir pouvoir »... « Je n’y crois pas, sauf miracle tout est perdu ». Je renonce au bonheur global ; l’espérance, c’est par exemple « revoir le petit oiseau de mon enfance qui a été si important pour moi et que je n’ai pas oublié. » Ni pessimiste ni optimiste, je suis bien comme je suis, en n’espérant rien. J’ai foi en la vie, je « lâche mes angoisses », c’est un manque non négatif. Une patience aussi.

 

Il y a pourtant des attentes pressantes. On ne peut pas être seul auteur de sa vie ; un défaut de reconnaissance venant de l’autre nous est insupportable, il « vole notre vie ». Passer à l’espérance, serait-ce donc accepter de n’être jamais reconnu ?

Sans Dieu, on peut se débrouiller aussi. « Quand tu auras désappris à espérer, je t'apprendrai à vouloir », dit Sénèque ; l’espérance est un champ pour la volonté. Mais il faut aussi l’intentionnalité pour occuper ce vide qui, pour moi, deviendra forme. Avec elle, ma conscience, ouverte, peut se projeter.

 

Autre point de vue : il faudrait plutôt passer de l’espoir à la réalisation de soi et de ses désirs ! La question clé ne serait-elle pas d’où je pars ? Quelle est la cause de mon désir ? Mais elle était apparemment hors sujet.

 

Hans Jonas critique les utopies de toute-puissance, et pense qu’il faut devenir « responsable ». Identifier utopie et espérance est d’ailleurs une « escroquerie intellectuelle » ; l’utopie, c’est la fin de l’Histoire, « en finir avec le glissement du temps », le contraire d’un projet politique.

Le passage de l’espoir à l’espérance serait-il désormais impossible aujourd’hui ? L’espoir, vu comme abstrait et dangereux, doit être remplacé par un mélange de pensée et d’action. Avec Foucault, Jonas, un espoir (sans utopie) est-il de nouveau possible ?

 

Mais la mise en procès de l’espoir n’a pas faibli. L’espoir peut exister sans conscience, tandis que l’espérance, c’est décider d’être au monde, trouver la puissance d’être qui donne à ma vie un horizon de sens. Soit je suis dans le doute permanent, soit il y a autre chose ; je peux lire par ex. un texte « sacré », y compris un poème, qui m’aura changé après l’avoir lu ; Descartes, dit-on, a traversé une expérience mystique.

L’espoir satisfait tue l’espérance, ce qui explique que des gagnants au loto aient pu se suicider. D’après Christian Godin, il faut nier les dieux et garder quelque chose pour l’espérance, c’est-à-dire pour autre chose que ce qui est. Il n’y a pas miracle mais événement, irruption ; j’attends ce que je n’attends pas (Heidegger), l’événement troue mon horizon d’attente (Derrida). Avoir posé la question « comment » était maladroit car on ne peut pas rationaliser. L’espérance surgit de l’intérieur, c’est un lâche prise, impromptu. Elle répond à la question : sommes-nous vivants ?

 

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