La mauvaise foi est-elle un excès de zèle ?

Sujet du débat du 6 décembre 2009 

Le sujet choisi par Gunter était formulé ainsi : « La mauvaise foi est-elle un excès de zèle ? »

Il a été beaucoup question de mauvaise foi, et peu de zèle. Selon l’auteur du sujet, le zélateur est celui qui est dans l’excès parce qu’il va ainsi dans le sens de son intérêt, parce qu’il flatte son orgueil.

 

Jean-Paul Sartre observe un garçon de café « qui joue à être garçon de café » (cf. « l’Etre et le Néant »). Ce dernier est conscient du fait que son essence lui échappe car il ne connaît que son existence ; face à cet insoutenable néant, il essaie vainement de coïncider avec lui-même et reste dupe de son mensonge. La mauvaise foi selon Sartre n’a pas été exposée aussi crûment... et tant mieux car l’utilisation de cet exemple dans un café avait de quoi mettre mal à l’aise ; pourquoi n’a-t-on pas pris l’exemple de Jean-Paul Sartre qui se prenait pour Jean-Paul Sartre, ou celui d’animateurs ou de participants de cafés philo jouant à être philosophes ?...

 

La mauvaise foi a été expliquée par un déni de responsabilité, une peur de la culpabilité, entraînant celle de s’engager. Avec elle, aussi, on peut s’assurer une « jouissance pérenne ».

Mais c’est facile à dire... Niels Bohr, physicien danois co-auteur de la théorie quantique, avait installé chez lui un fer à cheval comme porte bonheur ; il n’y croyait pas mais, disait-il, « on ne sait jamais, si c’était vrai ?... » Le désir est donc plus fort que la connaissance, et divise le sujet.

 

Comme toujours, il fallut délimiter la notion.

La mauvaise foi digne d’intérêt pour un débat est celle dirigée vers soi car, dirigée vers l’autre, elle est immédiatement condamnable. Elle ne doit pas non plus être confondue avec le mensonge, acte positif d’affirmation contraire à la vérité.

Vouloir convaincre l’autre implique-t-il de faire preuve, pour soi, de mauvaise foi ?

De même si je me dis : « Je ne suis pas à la hauteur, c’est trop compliqué pour moi » ? Tout dépend à qui j’attribue le grain de sable : à l’autre ou à moi ? Il peut y avoir manipulation.

Quant au refus de savoir ou de dire, il peut être un moyen de défense pour moins souffrir ou moins faire souffrir, suivant cette gradation : « je te le dis » (que je ne t’aime plus), « je n’ose pas te le dire » peut-être par lâcheté, enfin « je décide de ne pas te le dire ».

On a aussi le droit de se protéger contre l’insoutenable : la mort ; ou contre ce qu’il y a d’insoutenable chez l’autre. En même temps on n’est pas dupe, quitte à être « pétri de contradictions ».

Et puis, se remettre constamment en question serait invivable.

Il y a malheureusement décalage entre les idées qui nous élèvent et la réalité quotidienne où on ne les applique pas vraiment. Mais il nous faut négocier entre quatre niveaux de valeurs : des intérêts personnels, des lois juridiques, des lois morales et enfin la vérité, l’amour, l’idéal... Aussi, la mauvaise conscience peut inspirer de la mauvaise foi : une haine de l’idéal, que j’accuserai de conduire au totalitarisme, par peur de me sentir coupable de ne pas pouvoir l’atteindre. Freud s’est montré plus sage : « Ce qui ne peut être atteint en volant doit l’être en boitant » (cf. note 1).

 

A propos de liberté absolue, Sartre était... de mauvaise foi, par excès de zèle sans doute, en refusant l’hypothèse de l’inconscient freudien. Qui peut prétendre exercer cette liberté absolue ?

Après l’existentialisme, le structuralisme est venu annoncer la « mort du sujet ». Aujourd’hui on cherche à articuler liberté et déterminismes. Un travail sur l’inconscient est possible, qui ramène à la notion de responsabilité.

 

En évoluant implacablement de l’idéal amoureux vers le rapport de force, un couple est-il condamné à la mauvaise foi ? Réponse subtile : il n’y a de mauvaise foi que dans la temporalité ; je suis d’abord « dupe de ma libido », puis ma mauvaise foi m’apparaît après coup, de l’extérieur, objectivement et non subjectivement.

Dieu merci, Casanova a dit : « L'amour solide est celui qui naît après la jouissance ». Il y a donc de l’amour immortel...

 

Si j’ai besoin, comme le garçon de café, d’être « de mauvaise foi » vu mon impossibilité de coïncider avec ce que je suis, s’agit-il vraiment de mauvaise foi ? Car l’incapacité de jouer un rôle, la sincérité absolue, est une forme de folie. D’ailleurs, elle rend la démocratie impossible en entraînant la confusion des personnes et des fonctions. Avec le rejet des institutions on assiste à une désymbolisation, c’est-à-dire une dépolitisation. Tout le monde se retrouve au même plan ; le leader populiste me dit : « Tu es comme moi » et « je me montre tel que je suis ». Quand De Gaulle rencontrait Adenauer, la France et l’Allemagne se rencontraient ; avec Mitterrand et Kohl, c’étaient deux présidents qui se rencontraient ; maintenant c’est Nicolas et Angela.

Mais... pourquoi Sarkozy ne serait-il pas de bonne foi ? D’autant plus que celle-ci a un redoutable pouvoir de conviction...

 

Sortie de crise morale : étant sûr d’avoir raison sur le fond, je m’autorise à être de mauvaise foi pour justifier les moyens parce que je suis de bonne foi quant au but.

 

Pour la religion, la question est terrible : y aurait-il de la mauvaise foi dans la foi ? « L’homme sans foi est un homme mort » (citation dont je n’ai pas retrouvé la référence). Le zèle consiste alors à vouloir préserver ce dans quoi j’engage mon être intime, comme une partie de moi. (La croyance, elle, est relative : elle se discute, je la partage ou non avec d’autres.)

Mais le doute, qui fait pourtant partie de la foi, se trouve ainsi dénié, ce qui nourrit le fanatisme expliqué comme un refus de savoir qu’on ne l’a pas.

Avoir foi en l’Eternel pour se cacher sa propre finitude, pourquoi pas ? Mais qu’en sait-on ? Kant a laissé une porte ouverte en se demandant « Que m’est-il permis d’espérer ? »

 

On a du mal à tenir sa vérité face à la vérité de l’autre. Etre ou ne pas être soi-même relève d’un zèle ou d’une imposture qui ne peut pas se dire... Hélas, malgré sa dimension ontologique, la mauvaise foi a d’abord fait l’objet d’un jugement moral. Et l’abîme du scepticisme absolu était proche : nous sommes condamnés à reconnaître que toute « bonne foi » repose sur de la mauvaise foi qui s’ignore. Mais là, c’est peut-être en faire trop..., le zèle repose sur une pensée rigide, qui prive de liberté.

 

_______________

 

 (1) Conclusion de son essai « Au-delà du principe de plaisir » (1920) :

« C'est à un poète que nous nous adressons pour trouver une consolation de la lenteur avec laquelle s'accomplissent les progrès de notre connaissance scientifique :

« Was man nicht erfliegen kann, muss man erhinken. (...).Die Schrift sagt, es ist keine Sünde zu hinken. »

Citation de Rückert adaptant les maqâmât (courts récits) de l’écrivain et grammairien arabe Al Harîrî :

« Ce qu’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre en boitant (...).

Boiter, dit l’Écriture [il s’agit ici du Coran], n’est pas un péché. »

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. A bas Sartre ! Vive LA LIBERTE
Ecrit par bleulesphares. 08-04-2010
" Et l’abîme du scepticisme absolu étant proche : nous sommes condamnés à reconnaître que toute « bonne foi » repose sur de la mauvaise foi qui s’ignore " Bravo Alain pour la formule. A graver sur le mur de wall Street pour ceux qui tournent en rond dans la rue avec des pancartes « shame on you» (honte sur vous)

Cette semaine, j'ai discuté avec copain philosophe qui se dit anti-kantien ( dit-il.. a voir.. là aussi, mais bon.; ) Dans la discussion ( je défendais Kant en son absence , il me demande un exemple d'un acte désintéressé ( ce que serait un acte moral selon le philosophe) Sur le coup, j'ai pas su répondre et puis, les idées claires se formant dans mon esprit, je me suis dis : au nom de quoi voudrais-je le faire sortir de son état ?
.
S'il ne peut imaginer l'acte désintéressé c'est qu'il ne croit pas la charité, à l'altruisme à ce qui fait parait-il , l'humanité 5 rousseau et quelques autres ) Il l y a peu de chance pour qu'un acte quelconque puisse être, à l'examen de son scepticisme, de nature morale ( d'ailleurs il est anti-Kantien, intelligent et cohérent, alors.. );

Alain Parquet écrit : «Mais il nous faut négocier entre quatre niveaux de valeurs : des intérêts personnels, des lois juridiques, des lois morales et enfin la vérité, l’amour, l’idéal... Aussi, la mauvaise conscience peut inspirer de la mauvaise foi : une haine de l’idéal, que j’accuserai de conduire au totalitarisme, par peur de me sentir coupable de ne pas pouvoir l’atteindre. Freud s’est montré plus sage : « Ce qui ne peut être atteint en volant doit l’être en boitant » .

Je trouve que c'est bien vu. De la morale et de la bonne foi ? Et quoi encore? Arrêtons de s juger entend -t-on ? Personne n'est parfait. Et toc !
La morale pure et dure, c'est bon pour le G20 ou des ministres .Ils disent; il faut moraliser la finance, le crédit, le stress au travail, tout çà c'est Kantiens, ce sont des archaïques, des pas-de-bonne-foi ( il veulent garder leur poste, les puissants en faisant plaisir aux jaloux)
Les traders par exemple, s'ils font du zèle pour leur bonus ( OK), ils sont parfaitement de bonne foi. Ils sont ce qu'ils sont (donc authentiques), ils assument leur choix de carrière avec des projets perso ( s'arrêter à 40 ans ) sont de bonne moeurs (pourquoi pas ? ) . D'ailleurs s'ils gagnent beaucoup c'est que tout le monde veut les débaucher et que les autres veulent les garder (the low of market !)
Qui se permettrait de faire de la morale ? Leur en fait-on ? Non, on parle de régulation, de gardes-fou, de contrôle interne etc Et puis combien d'économistes pour vous expliquer que la spéculation c'est utile, cela permet ceci, cela etc . ?

Ainsi- très grosso modo - dès lors qu'un chose existe, -à l'initiative des humains- cela devient dur à contrer avec le système de Statu Bill.: je suis libre d'être dans la bonne foi de ma liberté. Prouver que cela fait préjudice ? Il y a toujours des défenseurs de ce qui est : les pragmatiques du fond de l'âme et les défenseurs quasi voltairiens de la liberté- historiquement moderne et politiquement libéral- à invoquer son intérêt.
Et puis dans le préjudice éventuel en question , il y a souvent du bien, aussi. Pour d'autres, il y a par exemple des emplois, des taxes etc.. Bref, ce qui est bien avec le débat bonne ou mauvaise foi, c'est qu'il n'y a pas de coupable. Tous le monde peut se jeter l'injure et se masquer sa propre impureté.

Pendant ce temps le business continue «as usual». Comment l'arrêter, Tant l'argumentation est faible et pourtant puissante dans ce paradigme de l'individu libre, indépendant et définissant son bonheur comme il l'entend ?

Et tant que les individus parleront d'eux et non de ce qu'ils font pour le monde et pour les autres, le garçon de café de Sartre continuera d'apporter des bières en terrasse aux phares car au prix où elles sont devenues, on peut dire que le luxe est est un art de vivre.Comme la mauvaise foi !

Ps: si je cite souvent de l'anglais, c'est qu'au café des phares quand j'entends certains, je me sens américain. Alors, que voulez-vous, j'apprends !

2. petite correction suivie d'une explication
Ecrit par bleulesphares-bis. 08-04-2010
plus haut, j'ai fais un superbe lapsus entre " statu bill (Gates ? et Stuat Mill, le grand prête du libéralo-utilitariste de l'école classique du XIX eme.
Au passage je lis à son propos dans Wikipedia "À vingt ans, il est victime d'une dépression liée probablement au surmenage. Cet épisode de sa vie l'amène à reconsidérer l'utilitarisme de Bentham et de son père : il en vient à penser que l'éducation utilitariste qu'il avait reçue, si elle avait fait de lui une exceptionnelle "machine à penser", l'avait, dans le même mouvement coupée de son moi profond et avait presque tari en lui toute forme de sensibilité. Dès lors, il tente de concilier la rigueur scientifique et logique avec l'expression des émotions.

J'en déduis que la citation chère à Daniel Ramirez et invoquée sur ce site, en gros " la liberté, c'est de faire ce que l'on veut à condition de nuire à personne " participait de cette période douloureuse où l'intelligence de l'homme- surtout quand il est brillant- chancelle d'effroi devant sa propre froideur....

3. on me dit que je suis de "mauvaise foi"
Ecrit par Extasz. 19-05-2012
Ce qui suit fait preuve sans l'ombre d'un doute de mauvaise foi.

La mauvaise foi n'est autre qu'un argument qui ne peut être démenti car celui qui porte ce titre est un être qui est dans le déni. C’est du cannibalisme à l’état pur.

En s’attaquants au terme en soi. Hélas peu importe l'effort que je mettrais à m'exprimer. Si le signifiant de l'attitude n'as que ce jugement en tète tout ce qui peut être dit pour exprime quoi que ce soit en viens à être démenti. Et cela avant même que cela soit prononcé. Alors oui, la mauvaise foi existe. Dans l'entêtement, elle est un argument de défense absolu. Ainsi tout discours deviens inutile avec une tel personne puisqu'elle a l'argument ultime pour rejeté ce qu'elle entend. Je pousserais plus loin en affirmant que cette personne, elle aussi, en fait preuve. Ainsi la mauvaise foi est contagieuse et mortel. Elle tue l'expression de l'être.

Ne serait-il pas mieux de s'ouvrir sans avoir peur d'être mangé par une expression?
Il y a de ces mots qui ne se doivent d’être prononcé la mauvaise foi en est un.

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