Un rendez-vous est-il un engagement ?

Sujet du  9 mai 2010!.débat animé par Gérard Tissier

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Un rendez-vous est -il un engagement ?

La question posée par l'auteur du sujet était que, de nos jours, les rendez-vous ont cette particularité de s'annuler facilement. Pour élargir la question au plan  du diagnostic et du sens des choses, je dirais, affaire de mœurs ?, de technologie ? de rupture anthropologique ?

Certains trouvèrent la question énigmatique dans sa platitude et d'autres, comme souvent, furent plus curieux et se prêtèrent au jeu de l'exploration sémantique affaire peut -être de se mettre en jambe. Par exemple ; est -ce que se rendre à un rendez -vous est constitutif d'un double renoncement ? ( renoncer à être ailleurs et se rendre..) ?

Bien sûr, il y avait dans la salle- et c'est tant mieux - de chauds partisans de la tenue des engagements. Bien sûr, peu de gens en sont à croire, par exemple, que l'amour déclaré ne vaut pas nécessairement pour demain matin ( quoique, pour un peu plus tard .. ). Ainsi, comme dans tout bon café- philo, on varie entre le «tout est relatif et tout doit s'apprécier relativement » et le « je pense que ». Pourquoi pas ?

Cependant, s'agissant de l'authenticité, et de la totale liberté dans la prise d'engagement, la congruence de soi à soi est un sérieux problème pour sa propre projection dans le futur.

Sachant que nous sommes changeants et que de nouvelles choses entrent sans cesse dans nos vies, nous disposons, de ce fait, d'un stock de justifications pour refaire nos planning, voire- soyons prévoyants- un stock de plan B. Alors n'est-ce pas tentant d'affirmer des principes et d'être, dans le même temps, flexible, adapté à l'air du temps , et ancré dans le principe de réalité

Mais si Jankélévitch posait avec pertinence  que la fidélité dans le couple est plus un respect de soi dans sa parole que de soi dans ses sentiments 'est que la question de l'identité à soi est plus dans celui qui a parlé que dans celui qui ressent. On sait que les émotions et les états internes peuvent être d'une grande labilité et j' ajouterais, surtout chez les personnes qui valorisent ces états internes pour ensimposer la dictature aux autres au nom de leur vérité du moment.

Mais le «lapin» sortant, en quelque sorte, de son chapeau, il a bien fallu que l'idée même de rendez- vous soit aussi posée comme entrave fondamentale à la liberté d'être soi. Celle de s'en remettre au hasard des rencontres l'ordre des priorités se trouvant modifié sans cesse dans un mouvement réticulaire à l'image des relations « d'amis » sur facebook. La "société liquide "de Z. Bauman, évoquée par Daniel dans le débat, semble plus probable et plus éclairante de l'avenir que le stade éthique de l'honnête homme du XiX eme. Surtout si, lisant la presse, on pense aux apéros géants et à leur haut débit de boissons.( humour)

 L'angle biographique et existentiel du rendez-vous a été abordé avec la figure de la rencontre. Aussi sous l'angle de celui du dialogue avec soi-même dans d'hypothétiques rendez-vous. Je pense ici qu'il aurait fallu distinguer de ce dont on parle. Entre l'examen de conscience cher aux jésuites et les moment d' authenticité qui nous assaillent dans leur entrelacs d'ombres et de lumières, la question du tiers reste en suspend.

Par ailleurs, j'aurais préféré que l'on en appelât au destin qui frappe à nos porte ssous les violons de Beethoven dans sa Veme symphonie ou encore dans ceux de l'opéra de Verdi. Mais voilà, l' écho s'en fait rare car le drame ( le grain de sable,) après avoir détrôné la tragédie, dans les bonnes feuilles de nos littérateurs se  référence plutôt  maintenant  sur nos écrans de télé ou au ciné ce qui permet de ne pas trop s'impliquer .( humour )

Au total, s'il a été clair qu'il y a bien une éthique du rendez vous, ( y aller et être à l'heure )une meilleure compréhension des évolutions, nous permet de poser des hypothèses interprétatives sur ce qui émerge dans les rapports humains. La montée, cette vague – ou cette mode - des rendez vous non honorés, annulés ou reportés n'est pas, en effet, dénuée de sens.

Les temps changent ainsi que les règles du jeu social. Notre contemporain post-moderne se représente à lui son temps vécu comme du présent, ou du quasi présent. Sous l'emprise du flux de micro-évènements et du changementle traversant, il y a une contradiction pour lui entre engagement, liberté et adaptation. Ce, d'autant plus que les possibilités de réaménagement des agenda par la technologie sont immenses. Au point de ne plus exiger de présence physique. ( cf téléphonie, sms et autres textos ce qui banalise les pratiques de glissement)

A cela s'ajoute que l'engagement s'opère, de plus en plus pour certains, sous la condition implicite d'une confirmation. Les engagements de présence à l'autre  opérant mutuellement, ce qui reste de réciproque et de mutuel devient insensiblement un engagement, donné à chacun, de ne pas l'être totalement, engagé, précisément.

Bref, une manière de voir pour notre sujet de café-philo, de retourner la question ou d'en faire un non-problème. Au passage, cela expliquerait la platitude du sujet évoquée plus haut, certains ne voyant aucun problème sous le rendez -vous non -tenu  ou déplaçé tellement sans doute, qu'il l'avaient intégré comme étant la plasticité première propre au respect de soi en passant par l'autre.( pardon d'oser l'hypohèse  mais bon ..)

Deux questions, néanmoins, que j'aurais aimé avoir abordé : 1/ notre mort est- elle "le" rendez- vous qui nous fait louper tous les autres ou qui à elle seule, les justifie tous ? 2 / dans la même ligne de pensée , avec tous ces rendez- vous dans notre vie, comment faire du soi avec de l'autre ? Gérard




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LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Métaphysique du rendez-vous
Ecrit par Daniel Ramirez. 24-05-2010
Plusieurs questions intéressantes on été avancées, tout de même: la spécificité linguistique de l'expression française "rendez-vous", inexistant dans d'autres langues, à tel point qu'on l'a adopté (gallicisme). Elle viendrait d'après ce que nous avons évoqué des duels auxquels il faut "se rendre" absolument, car obligation contractée devant témoins, sous peine de perdre son honneur. Cette origine quoi que pas bien attestée, pourrait expliquer la forme impérative, qui parait trop forte, trop contraignante, c’est un ordre à obéir, ce qui s’accorde mal avec l’estime que nos contemporains ont pour la liberté considérée comme affranchissement, dé-liaison. D’où toutes les stratégies d’évitement de la contrainte et de fluidification des rapports.
Intéressant aussi l’idée de « rendre » en tant que dévolution d’emprunt ou tout ou moins de chose due, comme si se rendre à un tel endroit à une telle date était dû au co-contractant du rendez-vous : notre présente est ainsi l’acquittement d’une dette.
Plus fort encore « se rendre » équivaut aussi à la capitulation du vaincu. D’au aussi la force auto dissolutive du rendez-vous : qui aurait envie de capituler ? Cette dimension, qui évoque la dialectique du maître et l’esclave, on l’observe encore dans l’usage hiérarchique du rendez-vous qui fait quelqu’un haut placé dans la société ou dans une institution : le rendez-vous avec le directeur, on ne peut pas le déplacer, mais le directeur peut être trop occupé ou « en rendez-vous », donc peut l’utiliser à sa guise car il est maître de la temporalité de l’autre.
Cette deuxième considération peut nous orienter sur le contenu honorable d’un rendez-vous non manqué, car il s’agit, au-delà de la simple promesse, dont on a dit, d’un façon toute kantienne (très « café-philo ») qu’elle était un des fondements de la socialité humaine. Le rendez-vous est une promesse faite à deux, donc une tentative d’emprise sur l’avenir (comme toute promesse) qui pose le sujet comme responsable de la tenir, mais plus significative encore car elle implique deux êtres, donc deux avenirs, dans l’indétermination du futur, qui doivent s’accorder pour se rencontrer par libre exercice de leur volontés.
Mais celle-ci est une dimension métaphysique du rendez-vous et une des caractéristiques de nos contemporains, en dehors d’annuler les rendez-vous, est d’être réfractaire à la métaphysique.

2. L' échange
Ecrit par Gabriel. 26-05-2010
Dans son "Essai sur le don" (1923),Marcel Mauss évoque le concept d'échange en l'envisageant sous forme triangulaire, comme obligation de donner, de recevoir et de rendre. C'est pour lui une triple obligation qui représente le commun dénominateur des activités sociales. Ne pourrait-on tenter de voir le rendez-vous sous l'angle de l'échange de Mauss ? Quand il est question de rendez-vous il n'y a pas deux personnes A et B qui le proposent simultanément. C'est par exemple A qui le suggère à B. Pour que la rencontre devienne effective, nous percevons la nécessité des trois obligations :
1) Obligation de donner. En donnant à B une date et un lieu, on peut dire que A se donne à B (Mauss souligne que donner une chose, c'est se donner).
2) Obligation de recevoir. B accepte ce don de A car il accepte le lieu et la date.
3) Obligation de rendre. B doit se rendre à A en un lieu et à une date.
Ainsi décomposé le rendez-vous de A avec B relève bien de l'échange à forme triangulaire. La 3ème obligation doit figurer dans le contrat pour que l'échange soit socialement "honnête": B doit s'engager à se rendre.
Merleau-Ponty écrit à propos de l'engagement : "tout engagement est ambigu puisqu'il est à la fois l'affirmation et la restriction d'une liberté". Il est à noter que le rendez-vous, activité somme toute banale, est tout de même singulièrement humaine Aristote : "un être doué de la parole se distingue par la distance à l'égard de tout présent. Car la parole rend présent..."
Ces caractéristiques de l'engagement s'y trouvent : par une parole libre je projette ma rencontre avec autrui. Tenir ma parole nécessite ma volonté pour que ma liberté se maintienne jusqu'à l'obéissance : elle n'est pas je peux faire ce que je veux. Je sais très bien que je pourrais ne pas être là mais je décide d'exclure cette possibilité.
JP Sartre écrit en 1944 : "il n'y a aucune raison pour je sois fidèle, sincère et courageux. Et c'est précisément pour cela que je dois me montrer tel". Ce sont des qualités humaines nécessaires à la 3ème obligation de l'échange.
Il faut noter que dans les définitions du verbe "rendre" on trouve : "remettre une chose à quelqu'un à qui elle est destinée". "je me rends à Bordeaux" c'est "je rends moi à Bordeaux" c'est à dire : "je remets à Bordeaux ce moi qui lui est destiné". Le sens est donc plus fort que dans "je vais à Bordeaux où Bordeaux n'est que destination. Quand les 2 premières obligations sont remplies alors la 3ème :" B doit s'y rendre" doit s'entendre en tant que destinée.
En identifiant le rendez-vous à une activité sociale observée dans de multiples sociétés, nous sommes amenés à écarter les expressions "rendez-vous avec soi-même" et "rendez-vous avec la mort" (le sens commun n'utilise cette expression qu'à l'imparfait : on se projette dans le passé avant l'évènement et à ce point on fait comme si on connaissait le futur...).

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