La première fois

« La première fois »… Que de choses à raconter… ou à rêver ! Cette expression, porteuse de souvenirs et de promesses, a été choisie par Gérard Tissier pour notre débat du 18 juillet. Le sujet est-il plus « philosophique » que celui de la semaine dernière ? En tout cas il semble bon pour le moral…

 Le matérialisme a été complètement oublié : avoir pour la première fois un écran plat, un ipod, rencontrer pour la première fois un(e) milliardaire... C’est la preuve que, dans un café philo, la dimension initiatique de l’argent n'est pas reconnue...
Mais il y a un nombre incalculable d’échanges et d’écrits intimes sur le thème de la première expérience sexuelle. Emotionnellement, ce serait donc la plus forte… ou plutôt celle qui intéresse le plus et à laquelle l’expression est associée instantanément. Encore qu’il y ait quelques étapes à franchir : le premier rendez-vous, le premier baiser..., et que les points de vue des hommes et des femmes soient peut-être différents.

 Le mot « initiatique » n’a pas été prononcé, parce que trop anthropologique, trop général sans doute. Les témoignages de « premières fois » eurent spontanément une tonalité personnelle, et pas du tout dans le registre idyllique : toucher un cadavre par ex. Une première fois ne fait pas toujours rêver... Elle peut être aussi une expérience désagréable, voire traumatisante. Et tant pis pour le romantisme : la première relation sexuelle ne donne pas forcément du plaisir, angoisse parfois. Les traces laissées par une « mauvaise expérience » sont-elles indélébiles, ou bien d’autres viendront-elles en réparation ?

 Donc, un relatif désenchantement se dessine. L’animateur avait rappelé au début que la seule première fois « qui n’existe pas », c’est la mort. Impossible de s’en souvenir et de la concevoir ainsi, en effet !
« La première fois » n’est décidément pas synonyme que de légèreté et de joie. La vie en occasionne beaucoup qui devraient nous interpeller, nous faire réagir, par ex. lorsqu’on est témoin d’une agression. Mais la part de l’émotion entraîne une censure qui appauvrit notre capacité de réaction.
L’expérience mystique a été décrite comme une première fois « absolue », qui provoque un changement total et définitif de l’être. Elle n’est pas unique et peut être suivie d’autres expériences.

 Le libellé du sujet implique d’office une temporalité. Il suppose d’autres fois à venir, une accumulation d’expériences. On touche alors la délicate question du vieillissement : les premières fois se font de plus en plus rares, et il peut être bien tard pour une « première fois »... Nous voici plongés dans le tragique de la fuite du temps. Et contrairement à l’expression courante, ce n’est pas le temps qui passe mais nous qui passons dans le temps.
« L’expérience » est un grand mot : recouvre-t-il une sagesse, qui ferait autorité, ou un excès de présomption ? Richesse ou appauvrissement ? Les opinions sont partagées. Ou bien elle permet d’approfondir notre connaissance de soi et du monde, et constitue toutes ces étapes de la vie qui nous ouvrent des portes nouvelles. Ou bien la répétition et l’ennui nous gagnent, l’enthousiasme s’effrite, le désir d’inconnu et la disponibilité pour accueillir du nouveau déclinent inexorablement, et ce merveilleux privilège enfantin de la naïveté, d’une confiance aveugle en l’humanité devient irréversiblement hors de portée.

 Toutefois, il existe une planche de salut dans l’origine, à ne pas confondre avec le commencement et grâce à laquelle l’expérience est toujours devant soi. L’indice de la vie, c’est que chaque expérience, même répétée, soit vécue comme une première fois. Voilà de quoi nous réenchanter.
Il y a toujours du mystère dans une expérience, la répétition n’existe pas, mon regard peut varier mille fois pour une même personne, une même situation, une même œuvre, un même paysage. Et comme dit la chanson : « Tu peux m'ouvrir cent fois les bras / C'est toujours la première fois »… Dans ces instants d’éternité l’expérience est portée à une sorte d’absolu, se trouve hors du temps. Mais « première fois » est ainsi confondue avec singularité.

 Cette idée eut beaucoup de mal à se faire entendre car l’animateur l’identifia à « l’air du temps », c’est-à-dire à l’individualisme néolibéral qui selon lui conditionne les façons d’être des consommateurs que nous sommes. Or, cet individualisme se fonde sur une illusion d’autonomie, son héros est l’individu auto-construit qui « réussit » et, prétend-il, n’a pas besoin de l’autre. La singularité est tout autre chose, c’est la part d’’irréductible et d’incommensurable dans l’être, de radicalité dans l’instant vécu, dans l’acte, qui ignore le temps et les repères. Elle fait partie, espérons-le, de la philosophie !
Le fait de ne pas reconnaître dans chaque subjectivité une dimension universelle (quelque chose en partage qu’on appelle humanité) la condamne à un grave isolement et fait obstacle, entre autres !, à la pratique philosophique, mais réduire le « sujet » à un être exclusivement social, façonné par sa relation avec les autres, la société, la culture, n’est pas davantage pertinent, et me parait un principe totalitaire. Confondre philosophie et science sociale, sociologiser l’art, la littérature, la vie... (symptômes de l’air du temps), c’est très mauvais pour le moral.

 - Explorations -

 L’internet étant décidément d’un attrait irrésistible, voici comment l’actualité du livre y décline le sujet :
La première fois que je suis née
(une cinquante de « premières fois » : se déguiser, voir une étoile filante...)
Le livre de mes premières fois
(celles de bébé : premier sourire, premiers pas...)
La première fois j'avais six ans...
(inceste)
Coacher
(sic) pour la première fois (neuf cas de « première fois » pour des coaches)
La première fois, on pardonne
(sur la violence conjugale)
La première fois que j'ai eu seize ans
(confession d’adolescente)
Les toutes, toutes premières fois – comment tout, ou presque, a commencé
(l’humanité !)
Annoncé chez Casterman pour le 25 août 2010 : Vie de merde - les premières fois.

 L’histoire du monde comporte tellement de premières fois... comme le montre l’info la plus récente :
Pour la première fois, des Etats africains ouvrent le défilé militaire du 14 juillet à Paris.
Pour la première fois, un ministre allemand des finances participe à un conseil des ministres français.
Bocuse ouvre pour la première fois son capital à un investisseur extérieur.
United Airlines passe dans le vert pour la première fois depuis trois ans.
Marée noire : pour la première fois depuis avril, BP annonce avoir stoppé la fuite de pétrole.
Jennifer Hudson évoque pour la première fois le meurtre de sa famille.

 Nous prêtons attention aux « premières fois » techniques et scientifiques qui autrefois nous émerveillaient et aujourd’hui nous angoissent : le premier vaccin, le premier téléphone, le premier spoutnik, la première greffe du coeur (aujourd’hui du visage), le premier clonage...

 Et il faudrait parler d’art et de littérature. Les premiers romans, soit dit en passant, ont leurs festivals à Laval et à Chambéry, leur prix Goncourt, leurs fans chez les bibliothécaires parisiens (cf. http://b14-sigbermes.apps.paris.fr/userfiles/file/Publications/1erRomans2009.pdf). Mais la conception d’une œuvre est toujours, telle que je l’imagine, une « première fois ».

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. La première, vraiment?
Ecrit par Daniel Ramirez. 14-08-2010
C'est un très beau sujet! Je regrette de ne pas avoir été là. Je ne sais pas si Gérard se rappelait, au moment de le choisir, que ce sujet fût l'une des "premiers" choisis par Marc Sautet, (pas le premier, peut-être le 4e) en tout cas la toute première année du café-philo: 1992. Il en fait un compte-rendu synthétique mais qui prends tout de même deux pages de son livre.
Pour ce qui le possèdent, voici le référence (il est aussi intéressant -l'Internet n'est pas tout- que dans l'exploration sur le web qu'Alain a fait, cette référence n'y est pas):
Marc Sautet, "Un café pour Socrate", Robert Laffont, 1995, pp.22-30. Si quelqu'un a un peu de temps, on pourrait les copier ici comme commentaire. Certains choses évoqués par Alain s'y trouvent, d'autres non.
Ce serait une idée, une expérience à faire de prendre de temps en temps de sujets qui ont été pris cela fait des années, comme celui-là. Encore que c'est peut-être mieux comme ça, sans le savoir. Petit paradoxe produit ainsi: le sujet sur "la première fois", ce n'était pas la "première fois" qu'il a été traité au Café des Phares.
Bon débat avec Claudine, demain!
Daniel

2. C'est la première fois qui compte...
Ecrit par Antoine. 29-12-2011
L'avènement d'un événement marque parfois un tournant irrémédiable et...inespéré, comme par exemple la disparition des dinosaures, il y a 65 millions d'années laissant le terrain libre pour les mammifères.
Savoir comment les événements importants ont commencé, c'est comprendre pourquoi nous en sommes là.
Je vous invite à écrire la suite de l'histoire, vos histoires qui marquent un tournant dans votre vie personnelle et parfois bien plus sur www.lestoutespremieresfois.com

Ecrivez votre commentaire ici:

Titre
Écrit par
Code aléatoire
Vérification du code aléatoire
 
< Précédent   Suivant >

Qui est connecté

Il y a actuellement 1 membre en ligne
  • dvdgett3

personnes ont visité ce site.