La première fois
Débat du 18 juillet 2010 animé par Gérard Tissier

                

Compte rendu rédigé par Elke Mallem


C’est le quatrième dimanche que mes pas me mènent au café des phares, profitant de la solitude estivale pour vaquer aux occupations futiles qui n’en sont pas moins utiles. J’ai un peu de temps devant moi et je me manifeste une dernière fois pour laisser des traces du dimanche dans l’espoir d’en trouver sur le site quand je ne pourrai pas venir.
Je compte sur vous pour l’enrichir, transformer, critiquer…. !
Le sujet choisi par Gérard : « La première fois ».
Bien entendu, je n’étais pas la seule à penser à «la » première fois : cela fait toujours rire, et en même temps, chacun garde son jardin secret. Il me semble d’avoir entendu le témoignage d’une génération qui a vécu la désacralisation du sexe : le sexe pour le sexe est d’une banalité effrayante. Ce qui génère la tentation puritaine ou l’entêtement à renouveler l’expérience dans la recherche effrénée de l’extase à la hauteur des attentes démesurées qu’on a pu rêver.
Il y a donc « La première fois » initiatique qui clive les étapes de la vie, qui fait parler d’un avant et d’un après pour évoquer les expériences structurantes de la vie qui se suivent dans un ordre plus ou moins prévisible: la première dent, le premier jour d’école, le premier flirt… Dans la banalité de la vie, ces premières fois reçoivent leur saillance par le fait qu’ils marquent un nouvel état, inaccessible avant, et qui ferme la possibilité de revenir à l’état antérieur.
Nous évoquons la possibilité de renouveler la première fois en changeant le regard par le truchement du souvenir, ou alors par l’attention porté au moment présent qui peut ouvrir vers du nouveau, vers l’inattendu, l’inconnu. C’est un peu « la vie inaugurale », un éternel commencement. Cela renvoie à l’unicité de chaque instant.
Il paraît intéressant d’introduire la question de la temporalité qui distingue le problème des origines et du commencement. Est mis avec ses termes la distinction d’une première fois individuelle dans le commencement de son histoire qui ne fait que répéter une première fois originelle. On parle dans ce contexte de l’expérience en tant que lanterne qui nous éclaire dans le dos, mais qui ne montre pas le devant, ce qui invite à faire le lien avec la démarche créative qui invente le future plus qu’elle ne répète. On pouvait évoquer alors la place du roman du 19iècle qui structurait les attentes de ses lecteurs en focalisant sur la « première fois » comme si une fois c’était « la » fois.
De façon nostalgique arrive l’évocation des « première fois » avortées : quand l’expérience structurante n’a pas pu avoir lieu dans la trajectoire d’une vie humaine.
Nous cherchons l’ancrage de la première fois dans les fondements du cerveau humain avec son appétence naturelle pour la nouveauté. On évoque des événements qui ont marqué l’histoire : les pas de l’homme sur la lune et qui transforment les représentations collectifs d’un rapport au monde
L’apparition de la mort dans le débat a retenu mon attention à trois fois puis qu’elle a induite à chaque fois une certaine rupture dans le débat.
1iere intervention : le témoignage de l’effet d’avoir vu la première fois un cadavre l’animateur invite de ne pas charger le débat avec du vécu personnel, on n’est pas là pour cela. Cela a créé une détour du débat pour redéfinir la vocation de la philo au café des Phares : pourquoi venons nous au café philo ? Ce dimanche, l’animateur aurait bien voulu nous utiliser pour son combat contre la pensée individualiste. Ce qui m’a fait sortir de ma bienveillance habituelle : j’aime me battre pour quelque chose, je n’aime pas me battre contre…
2ième intervention : l’affirmation qu’il n’y a pas de « première fois » pour la mort puisqu’on ne peut mourir qu’une fois. Cet apport apporté par l’animateur est présenté comme non négociable : la mort est définitive. S’il a raison pour la mort finale, je pense qu’on aurait pu trouver une petite espace pour introduire les différentes façons de mourir dans notre société. On meurt plusieurs fois à soi avant de mourir. Mais je pense que cela a été abordé avec la notion de deuil qui est associé bien souvent à la première fois.
3ième intervention : le témoignage de l’effet d’avoir embrassé un cadavre froid vers la fin ; ce témoignage est accueilli avec indulgence, puisque c’est la fin. Mais j’observe : l’animateur ne fait pas le résumé habituel de la séance….
J’en fais une conclusion peut-être hâtive : il est difficile de garder une position de neutralité pendant le débat. L’animateur trie les informations avec la grille de lecture de son réel, et plus le contenu touche un terrain mal défraîchi, plus les tendances vers des habitudes normatives refont surface. Cela ne nourrit pas forcément la démarche formative, mais cela ne l’empêche pas non plus. N’exagérons rien ! Chacun se forme, de toute façon, son opinion en sortant du débat.
C’est en gros la trame que j’ai retenu de ce dimanche. Il me semble qu’on aurait pu introduire la notion du traumatisme. Cela aurait peut être permis d’explorer un peu plus la distinction entre une première fois qui ouvre et une première fois qui ferme. Vers la fin m’est apparu la distinction entre un évènement et une expérience. L’effet de l’événement dépend bien entendu de la capacité de travail de l’organisme de l’intégrer dans son champs d’expérience. Cela aurait peut-être pu mettre un plus de lumière sur l’implication du sujet dans la première fois. La question de sa position passive ou active a été relevée brièvement mais sans trop de résonance chez les locuteurs. La place de l’émotion dans ce travail est essentielle. L’animateur y a vu également une piste pour poursuivre.

Elke Mallem


LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Deux comptes-rendus, c'est tant mieux!
Ecrit par Daniel Ramirez. 17-08-2010
Je me réjouis d'avoir un deuxième compte-rendu de ce débat. Pour ce que n'y étions pas, c'est plus d'information sur ce qui a été dit, bien sûr. Mais aussi, cela illustre que nous ne percevons pas et nous ne retenons pas exactement les mêmes choses, sans doute en fonction de notre sensibilité, notre attention, notre culture et nos intérêts. Du genre aussi? C'est une question à développer (Judith Butler aurait de choses à nous dire). Mais à l'époque on avait souvent deux rapports alternatifs, de Marc et de Carlos, presque toujours complètement différents (!), malgré qu'il étaient du même genre.
Peut-être nous vivons tous une expérience assez différente et que toute tranche de vie et expérience de conscience est irréductible à une autre. Un débat n'échapperait pas à cela. Faut-il se taire, donc, comme l'a une fois suggéré Wittgenstein? Je ne le crois pas. Le passage de l'oral à l'écrit, affaire de la philosophie à l'époque de Socrate et Platon, malgré les réticences du premier s'est réalisé avec un certaine succès et la philosophie est devenue une activité principalement de l'écrit.
Je relève cette réflexion d'Elke, à propos d'un autre article:
"...Les mots écrits déclenchent moins le processus de penser, je trouve. Mais ils étayent mieux la pensée. C’est assez intéressant d’observer cela. La participation au café philo est parfois violent, éprouvant émotionnellement, mais toujours fécondant. Participer à la communication écrite peut apaiser alors parce qu’elle permet d’ordonner le « brouillon »."
Ainsi ces comptes-rendus -je profite pour remercier leurs auteurs- relèvent un peu d'une certaine quadrature du cercle: comment rendre effectivement le côté vivant du "brouillon" sans qu'il se perde aussi sa cohérence (lorsqu'elle existe, ce qui n'est pas évident pour tous les débats), ou comment se poser, étayer et organiser, sans perdre le côté vivant...
Malgré tout, ces comptes-rendus nous montrent qu'il est possible, que nous pouvons avoir une impression de ce qui se passe lors d'un café-philo et ils nous permettent de poursuivre certaines réflexions. Ce va et viens, ce passage entre l'oral et l'écrit est un défi des plus stimulants et ceux qui fréquentent les cafés-philo devraient surtout pas se priver.
Nos colonnes (virtuelles) sont ouvertes à vos expériences dans ce sens.

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