Dieu est-il soluble dans l’univers ?
61. La phrase de Nietzsche...
Ecrit par Daniel Ramirez. 18-01-2011
Ce débat aurait pu être mené sous l’intitulé « Dieu est-il mort ?». On le fera peut-être une autre fois. La phrase de Nietzsche, peut-être une de plus importantes de l’histoire de la pensée moderne ne veut pas dire « Dieu n’existe pas », évidemment. Mais quel est donc son sens ? Ce n’est pas évident. Si l’on évoque le ton très dramatique dans lequel s’exprime cet « insensé », on peut en déduire qu’il s’agit d’une expérience ontologique tragique, celle de la perte du sens du monde. La cosmologie antique, soit platonicienne, soit monothéiste (deux versions du même pour Nietzsche) concevait une unité de tous les êtres, dans une sorte de hiérarchie, une chaîne cosmique où tout a sa place et le tout a un sens. Lorsque la croyance en Dieu cesse d’être l’expérience ontologique fondamentale, lorsque la source du sens du monde s’éclipse, se retire du champ de la conscience, le monde apparaît comme vide. « Comment avons-nous fait pour effacer l’horizon », s’écrie le personnage dans le fameux aphorisme §125 du Gai savoir. « Ne sentez-vous qu’il fait de plus en plus froid, de plus en plus noir ? ». C’est une façon de décrire ce que le penseur appelle le « nihilisme », cette mortifère perte du sens et de la saveur du monde, due au fait que l’on avait concentré le bien, le beau, le vrai, tous ce qui a de la valeur dans l’image d’un Dieu ou d’un principe transcendant qui communique tout cela au monde (Nietzsche l’appelle le « trans-monde ») ; une fois que l’on perd de vue cette source, on perd aussi l’expérience elle même du vrai, du beau, du bien. Le bébé jeté avec l’eau du bain. « Le désert croît - dit-il dans une autre occasion- malheureux celui qui abrite un désert ». C’est l’homme moderne qui abrite le désert du nihilisme, incapable de récupérer le sens du monde après la « mort de Dieu », il ne reste qu’un vide, qui peut-être lu par diverses notions des philosophes qui ont suivi, comme la perte des valeurs, l’instrumentalisation du monde des objets (y compris le propre corps humain), l’empire de la technique, etc. Le vide, qui laisse, d’ailleurs la porte entrouverte aux totalitarismes. Dans un sens, ce sont tous de post-nietzschéens.
Ce n’est pas tout à fait Dieu dissout dans le monde, mais le monde vidé d’un Dieu déjà dissout en lui (dans le sens où on l’a dit dans le débat, c'est-à-dire un monde qui garde la trace du divin, un monde plein de sens). Penser après cette expérience est penser dans le vide, penser « dans des temps de détresse », selon le mot de Hölderlin. C’est pourquoi il faudrait pour affronter ça un surplus d’homme (c’est une autre version possible du mot Übermensch), un dépassement de l’homme, en tout cas une démultiplication de la volonté ou force vitale pour récréer ou retrouver, dans le réel lui-même, une source aussi vive que celle de l’image perdue du monde onto-théologique. Cela reviendrait à transfigurer la vie, en créant de nouvelles valeurs (« transvaluation de toutes les valeurs ») comme la volonté d’artiste crée de nouvelles formes dans la plasticité de l'être. Son agir est toujours nouveau, sa lumière est celle de l’aube. Aveuglante pour les consciences malheureuses, insupportable pour les esprits chagrins, force est que cela suscite des réactions violentes, de réflexes de protection. Tout ce qui est subversif fait peur.
Daniel

62. Des émissions contre l'ignorance
Ecrit par Andrea K.. 19-01-2011
Merci à Daniel pour ces éclairages qui élèvent finalement le niveau. Je ne suis pas sûre d’avoir tout compris, mais on voit que ce sujet de la mort de Dieu est un labyrinthe de questions profondes et que ce philosophe ne peut pas être expédié avec deux ou trois préjugés et une moitié de connaissance. On a tendance a confondre tout ça avec l'athéisme tout simple.
Le hasard fait bien les choses : à écouter la superbe série des « nouveaux chemins de la connaissance » de Raphaël Enthoven cette semaine dédiée à Nietzsche. Peut-être que Raphaël Enthoven et ses très érudits invités sont aussi des machos qui se laisse embobiner par les balivernes des dieux de la philosophie puisqu’ils étudient Nietzsche et « et ils en bavent encore » comme disait très élégamment la championne de l’émotivité sur ce site en 27 ?

63. Nietzsche mon amour ?
Ecrit par gtissier. 20-01-2011
Oui,moi aussi, j'ai écouté ce matin cette émission.J'en ai retenu que pour Nietzsche selon l'invité, la perte de l'ordre du monde venant de la mort de Dieu ne supposait pas création d'une nouvelle téléologie,d'un ordre ontologique mais qu'il revenait à tout homme de mettre en scène son existence, de donner à sa vie un style sur un plan esthétique.
N'est-ce pas une préfiguration du dandysme et plus tard, du narcissisme individualiste ausculté par la sociologie depuis son apparition dans les années 70?
Faut-il s'arrêter à cet auteur pour penser le vide que laisse toujours et encore la disparition de Dieu ( comme ordre du monde,sens et signification)
Lipoweshy avec son "empire du vide", Castoriadis avec "la montée de l'insignifiance", Gauchet avec "le désenchantement du monde" ne parlent ils pas de choses plus près de nous et que nos pouvons voir? Sans aphorismes brillants certes mais avec autant d'acuité sinon de profondeur.

64. Mais non !
Ecrit par Daniel Ramirez. 20-01-2011
Mais, Gérard, il n'y a aucune raison pour que la réflexion de quiconque s'arrête à Nietzsche ou à quelqu'un d'autre. Les apports des penseurs de la société ou de la politique que tu mentionnes sont importants. On pourrait ajouter celles de Max Weber (auteur de la formule "le désenchantement du monde", Michel Foucault et de tant d'autres. Mais ils sont tous des héritiers de Nietzsche. Les notions que tu évoques n'englobent pas l'idée de nihilisme de Nietzsche, elles la reprennent, la développent, ou l'appliquent à des champs précis d'étude. Cela ne fait qu'augmenter son importance, et c'est là qu'on voit la différence entre un géant de la pensée et des apports variés de chercheurs, si compétents soient-ils.
Quant au dandysme, non, Nietzsche ne le préfigure nullement puisque le dandysme existe dès le XVIIIe siècle en Angleterre et dès Balzac (La comédie humaine) et Baudelaire en France, c'est-à-dire, avant l'oeuvre de Nietzsche. L'individualisme narcissique de la dernière partie du XXe aurait été considéré par Nietzsche comme un ridicule baroud d'honneur de ce qu'il appelait "le dernier homme", attaché à ces petitesses et même les idolâtrant. Donner à sa vie un style ou en faire une oeuvre d'art est bien plus que le règne de l'apparence ou de la mise en scène du narcissisme déjà prévu par Rousseau; c'est plutôt une machine de guerre contre la morale décadente du ressentiment négatrice de la vie et du corps, principal bête noire de Nietzsche.

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