Vivre selon son désir
Écrit par Carlos Gravito   
12-12-2006
 Deux jours après la bourrasque qui avait soufflé sur Paris, parce que c'était dimanche, je me suis dirigé au Café des Phares et m'étonnai de voir que l'enseigne "1er bistro philo" tenait toujours sur la banne, lorsque j'aperçus Pascal Ranger qui, manivelle à la main, serrait le treuil enrouleur des stores, tel un endurci skipper calant les voiles à l'aide de ses winches, sur la surface houleuse du commerce inéquitable, exposé au vicieux crachin de la pensée unique.

Le carré était déjà empli des proposés à une croisière de plus dans l'archipel familier des mêmes îles de toujours: la vérité, la liberté, le désir, l'amour, la vie, l'autre, le sens ou le bien, alors, une fois communiquées les annonces les plus pressantes, on décida de revisiter le désir, navigant autour de "Peut-on vivre uniquement selon son désir ?", le timonier étant Daniel Ramirez.

Nous voilà embarqués dans l'aventure et, au cours d'une période d'adaptation, il fut essayé de définir le mot désir, nous accordant sur le sens tiré du langage marin, le privatif "de", plus "sideris", ce qui veut dire "cesser de voir l'étoile", c'est à dire, un manque plus qu'une plénitude.

Ensuite, à petite allure, on se demanda instamment si on pourrait encore être libertin, puis on a remarqué que le désir rend la vie plus agréable et que, rapprochant le corps et la parole, il était cause d'émerveillement, bien que formaté par les préceptes de la loi et des principes moraux, oeuvre de la raison.

Le ciel étant dégagé, tout allait bien à bord, jusqu'au moment où un participant, indigné de la confiscation de la parole qui lui revenait, hurla d'un ton de protestation:

- Non!!!

- Pourquoi on aboie, grogna alors l'animateur, une manière frigide d'étouffer le désir de l'autre; le désir, devenu nécessité, que tout soit comme il est convenu que ce soit, d'autant plus que l'on venait de dire que le désir est le lieu de "rencontre du corps et de la parole" mais, on en dit tellement dans nos cénacles... En tout cas, la mise à distance de la raison répond au besoin d'éliminer l'inconcevable et il n'est pas indifférent que la volonté déborde ou pas l'obéissance face aux "araignées porte-croix, l'ardeur, dit Nietzsche, qui assiste le philosophe comme les guerriers aident leur chef, demandant que le sujet rétablisse l'intégrité de son être fourvoyé, pour que chaque élément soit à sa place. La répression sociale n'oblige pas au sacrifice du désir, qui doit empêcher tout conflit de stagner à l'intérieur de soi.

Comme on venait de mettre pied sur le sable mou de la plage, nous nous sommes trouvés au coeur de la question car le désir ne tient pas du haussement d'épaules et pour moi le sujet prit donc une coloration autre, pour ne pas dire des aspects sidérants. Certains essayaient de ramasser des coquillages, stupéfié pourtant, je me dis que l'ardeur est un affect, en fracture avec la raison sur laquelle le désir règne en maître, le "coeur ayant ses raisons que la raison ignore". Parmi les plus constantes aspirations de l'homme, le plaisir est une impulsion naturelle et la bienveillance un souhait rationnel, deux sentiments qui s'opposent, sans contradiction, dès que tous deux sont suscités par la raison.

Pour finir, la satisfaction du désir se prolongeant par des artifices, une heure et demie après, on assista à l'Entrepot, à la projection d'un film d'Ingmar Bergman, "Cris et chuchotements" et tous ceux qui l'ont vu, ont vu Agnès ou le désespoir du désir souffrant, Maria ou le désir blessé qui bat de l'aile, Karen ou l'âpre désir de l'anorgasmie. Ils ont aussi entendu que tout ce que l'on dit "n'est qu'un tissu de mensonges", les cris peut-être moins que les chuchotements, car nous ne pouvons pas supporter le silence bien que "personne n'entende que quelqu'un pleure sans arrêt", comme le rappela la bienveillante Anna, au milieu d'une telle mise en échec du paraître.

Sujets connexes :

- Peut-on vouloir ce qu'on ne désire pas ? par Carlos ; par Marc
- Est-il raisonnable de vivre sans idéal ? par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. ..Il va sans dire..
Ecrit par toto. 12-12-2006
..que Carlos a du talent et avec son superbe papier dominical, le café-philo des phares peut de devenir l'endroit où l'on dit "la chose" et où il " se passe toujours quelque chose " Je n'ai pas trouvé entre ses lignes quelque allusion à Platon ou à Freud mais c'est vrai qu'il y a ceux qui parlent et ceux qui font. A l'aune du "Sex and Fun", l'air du temps n'est plus a ressasser la pensée des morts, il est au "just-do-it".Ce qui, au prix du Viagra, n'est déjà pas donné à tout le monde. Bref le manque nous colle à la peau comme la condition humaine et sans les phares et sans Carlos,la morosité nous assommerait d'ennui.

2. plus classique
Ecrit par Alain. 12-12-2006
Bonjour,

Sans citer Platon ni aucun philosophe, je ne serai pourtant pas original comme Carlos. Je me contente de donner classiquement mon point de vue sur le "désir".
Ma définition : c'est ce qui porte vers l'autre, qui transcende la simple recherche de satisfaction. C'est donc ce qui donne la vie, ce qui permet d'être vraiment dans le don (contrairement aux impératifs moraux). D'où un niveau d'implication qui comporte évidemment un risque : le désir ne se joue pas seul mais (au minimum) à deux. Le désir, c'est le "désir de l'autre", mon désir pour l'autre et le désir que l'autre a (ou non) pour moi.
Jeu d’altérité donc, rapport à l’autre, transcendance humaine appartenant, elle, au monde réel et pouvant être opérante.
Mais le désir fait peur car il renvoie à l’inconnu, celui de l’autre, le mien.
Que penser d’un homme ou d’une femme qui n’assume pas son désir ? Est-ce un signe de lâcheté, d’immaturité, l’expression d’une triste finitude humaine que rien ne transcende ? Ou doit-on être plus indulgent : on ne peut pas tout !
Le désir donne-t-il un sens à la vie ? Je ne crois pas, mais si l’on est dans le désir, la question ne se pose pas. A-t-on besoin d’un « sens de la vie » ?
A quelle échelle s’applique-t-il ? Au niveau individuel, je vois une preuve que l’amour (éros+philia) engage beaucoup plus que l’amitié : on peut avoir plusieurs relations d’amitié en même temps mais une seule relation d’amour. Au niveau collectif, cela signifie que l’on ne peut s’empêcher de s’engager dans le monde, indépendamment d’hypothétiques satisfactions et sans obéir à un quelconque impératif moral.
Le désir, c’est le principe premier.
Veni, vidi, vici

Alain

3. Peut-on vovre selon son désir ?
Ecrit par claudine. 12-12-2006
BRAVO, magnifique l'article de Carlos !
Pour moi, le désir ne fait pas parti d'un "manque,plus qu'une plénitude. Le désir est élan.
Oui, il y a les désirs libertins, le désir de l'autre avec toute sa force et sa profondeur. Et aussi tous les petits désirs ou plutot envies : ah comme j'aimerais manger une glace maintenant....
Et le désir n'est pas toujours tourné vers un autre être.
Un vrai désir est un pur élan de vie. Pour moi il se trouve dans la peinture que j'ai "en tête" nécessaire à réaliser, aboutir (aboutissement non sans combats : il y a toujours un moment ou l'on se bat avec sa toile).
De toute façon, nous sommes des êtres de désir, sinon, c'est que nous sommes morts.

4. (suite claudine)
Ecrit par claudine. 12-12-2006
Scusate.... pour la belle faute du titre....!
C'est fort bien, et tout, et tout, de trouver article, forum, lorsque l'on n'a pu venir au café-philo, et aussi cette fois à l'Entrepôt pour le film de Bergman (Je l'avais vu, certes, à sa sortie), mais votre débat me manque.

5. pourquoi ce sujet détient le record ?
Ecrit par gérard tissier. 08-12-2008
Un certain disciple de Freud, Paul Diel, à construit une philosophie de la la motivation dans laquelle, il est question de "désir animant". Au tant dire que le concept de Désir est complexe et multiforme.Par contre,"ses désirs" est beaucoup plus clair.C'est peut être pourquoi cet article détient le record de clics.D'ailleurs les propositions de sujets voire, les sujets retenus parmi eux témoignent d'un pragmatisme à venir aux phares: une attente entre la vie en philosophie ou la philosophie de la vie. A moins qu'il s'agisse d'un certain tropisme des thématiques de l'individualisme ambiant ce qui ouvrirait une autre question :veut-on mettre en débat une affirmation contemporaine ( la liberté a pour finalité de permettre à chacun de vivre selon ses désirs)pour réassurer sa posture existentielle qui serait plus ou moins culpabilisante ou bien veut-on susciter une critique réfléchie de valeurs ambiante que l'on ressent comme non conforme à un déploiement de l'humanité dans l'histoire ? cette question me parait plus ouverte à chacun ici sur ce site que sur celles relatives à la posture authentique ou non ( encore del'déologie individualite )des animateurs ou celle encore plus bizarre du fait de son origine, de la pensée réellement singulière ou non des intervenants ce qui procede encore du même tropisme individualiste.
Paul Diel parlait de la voie de l'introspection pour explorer les contours de son psychisme. Si pour certains, tout parole parle de soi, alors ne vaudrait-il pas, selon un sujet que j'ai tenté d'explorer en tant qu'animateur, savoir lucidement, "d'où on parle"?

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