Peut-on tirer bénéfice du doute ?

Café philo du dimanche 9 septembre 2012animé par georges Sefinal

 

PEUT-ON TIRER BENEFICE DU DOUTE ?

 

J'ai relevé l'expression « tire le bénéfice du doute» dans Philo Magazine comme une maxime du bien à transmettre d'un père à son fils. Elle a été retenue comme inducteur d'un débat aux phares que je n'avais pas fréquenté depuis des mois.*

Comme souvent, le jeu des associations d'idées et de l'analyse sémantique nous a conduit dans des registres de sens assez éloignés de l'acception première. Par exemple pour une participante,-nouvelle animatrice par ailleurs-, la connotation du mot «bénéfice  lui était totalement et définitivement suspecte, le «pour moi » clôturant la question.

Un autre participant -nouvel animateur lui- aussi- a affirmé tout de go que l'expression – elle nous vient du chanteur Bénabar- était « malicieuse» car alors,  les négationnistes pouvaient, eux aussi, tirer bénéfice du doute !

Quant l'acception psychologique du mot « bénéfice », elle est restée éloignée de la perception du sujet. Le «doute de soi» est resté «difficile» à envisager »...Pourtant ce doute-là ,en termes de bénéfices, précisément, nous mène à l'humilité et à la sincérité sur nous même. Idem pour la bonne foi dans nos engagements car assumer ses doutes nous procure force et courage. Ce doute vécu sur un mode réflexif, requiert des qualités morales pour le traverser et, une fois intégré comme nourriture à notre évolution, nous invite à tolérance, à la prudence et la circonspection.

Sur un plan sociétal, l'absence de repères, les croyance contradictoires, les valeurs conflictuelles sont le lit d'un doute existentiel qui affecte aujourd’hui,  un « individu incertain », « fatigué d'être soi» dans une « société du malaise »(Alain Ehrenberg).

Il y avait donc du grain à moudre dans ce café- philo et Georges a fait preuve de bonne volonté pour tirer la sujet  au- delà du doute philosophie même si on n'a pas manqué de faire le détour au XVIIeme siècle pour revisiter Descartes.

Mais si la question de  l’animateur  est « peut-on  tirer bénéfice du doute ? » c'est qu'elle doit renfermer  un paradoxe; une aporie. En effet, si le doute à des vertus pour la science et la raison,cela vaut-il encore d'en faire débat? Par contre, avoir un bénéfice de quelque chose de difficile à vivre, de dérangeant, ou d'anticonformiste valait pour moi un large détour.

Evidemment, abandonner les charges contre un inculpé «au bénéfice du doute »est littéralement approprié  Mais, comme  l’animateur l'a fait justement remarquer, tirer (pour soi) un bénéfice d'un doute ( en soi) n'est pas de même nature que de tirer avantage d'une incertitude chez les autres car il s'agit ici d'un principe juridique et non d'un rapport à la vérité.

Un point d'accord serait d'accepter que le doute est co-substantiel à notre conscience. Il marque  la distance et l'espace du « je » entre nous et le réel mais aussi entre soi et soi par  un travail de clarification interne. Par exemple :puis-je me faire confiance, qu'elle sont mes vraies motivations, dois-je croire mes émotions, puis-je m'engager ?

Le bénéfice du doute est la maturité par laquelle un choix délibéré éclaire notre intelligence et affermit notre volonté.

Dans nos grandes transitions existentielles ou affectives, notre réflexivité se fait souvent inquiète. Et c'est l'action, celle qui tranche, qui dénoue, dépasse, transforme, crée et sublime qui convoque notre liberté et nous permet de nous approprier notre vie. Sans ce couple questionnant du doute et de l'action, nous serions hors du temps, comme suspendus à notre histoire et condamnés à l'impuissance ou à l'insignifiance.

Pour finir, accepter que le mal puisse s'interpénétrer au bien, assumer ses limites et limiter ses exigences, cesser de contempler l'eau trouble pour regarder ailleurs une eau plus limpide sont des maximes issues du Tao. Dans cette philosophie, le doute est le repoussoir d’où se construit une vie en harmonie. Ne pas douter mais croire que rien ne puisse être tenu pour acquis est « la »voie. En annulant le doute par l'impossibilité de le poser sur un point fixe, il devient source de la sagesse.

Dernier mot : je salue Daniel, présent pour ce débat, qui nous a proposé une articulation possible entre le bénéfice du doute et l'abstention face à lui .Dans les deux cas, un savoir insuffisant est la question. Question sur la chose, ses ramifications et ses développements possibles. Le doute ici résume la tension dialectique entre méfiance et confiance  qui traverse notre responsabilité par notre posture existentielle. Tout autant pour la vérité de soi et du monde que pour le vrai de l'autre.

 

Gérard Tissier 

Pour vous éclairer sur l'entièreté des thèmes abordés, la carte mentale vous sera fort utile;(voir ci-dessus)

 

* le café-philo des Phares vient de passer le cap de son 20 eme anniversaire( septembre1992). Depuis juin 2011, il n'est plus animé par le collectif d'animateurs qui a fonctionné une douzaine d'années mais par des « animateurs maison » désignés par Pascal Hardy et Gunter Gorhan.

 

 

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. LA CARTE MENTALE DU DEBAT
Ecrit par Bruno. 27-09-2012
Voici ma carte de synthèse.
http://cognitive-projects.com/ressources_publiques/bénéfices_du_doute.svg
(s'il ne fonctionne pas, copiez-le dans la barre adresse de votre navigateur )
Je rapelle que le clic droit/gauche fait avancer un diaporama.J’ai pensé bon de mettre en bout de branche des questionnements ouverts.Cela permet de voir ce qui nous resterait à explorer, à développer.
J’ai vraiment apprécié la manière d’animer de Georges Sefinal.Pertinent, de bonne humeur, avec une volonté de structurer/synthétiser le débat.


http://cognitive-projects.com/ressources_publiques/b%C3%A9n%C3%A9fices_du_doute.svg

2. Incapacité de douter
Ecrit par Daniel Ramirez. 30-09-2012
Merci Gérard pour ce compte-rendu!
A mon avis, et c'est un peu ce que j'ai essayé de dégager pendant le débat, notre société n'est pas bien prête à tirer du bénéfice du doute. D'abord, on n'aime pas trop douter. On valorise la conviction, être "un homme (ou une femme)de conviction" est condition nécessaire pour faire n'importe quelle campagne politique. Ensuite, le "bénéfice du doute" n'est pas accordé à l'audace, à l'expérimentation, à la création. On préfère ce qui est déjà éprouvé, vérifié. L'exemple plus frappant est le fameux "principe de précaution", dans lequel la maxime est plutôt "dans le doute abstient-toi".
J'ajouterai que le doute (pas forcément cartésien: on a eu du mal a sortir de là dans le débat, peut-être parce que c'est une référence tellement connue que ça rassure) est consubstantiel à la philosophie, depuis Socrate, qui instillait le doute dans les convictions des athéniens (cela lui a coûté cher). Pourtant nous avons le plus grand mal à nous mettre à douter sérieusement, radicalement du système politique et économique actuel, de l'ordre du monde, qui s'impose comme si c'était un "fait", inébranlable, inaltérable. Cette incapacité à douter signe la véritable "défaite de la pensée".

3. La science est vraie parce qu'elle fausse ! Ne doutez pas !
Ecrit par Geo Brux Belg / Geor. 04-10-2012
Selon Popper, une théorie qui n'est réfutable est dépourvue de caractère scientifique. Tant que le faux n'est pas réfutable, il prend l'apparence du vrai !
Cela veut dire que tout scientifique qui ne doute pas que la vraie théorie du big-bang est fausse est dépourvu d'esprit critique.
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New ! Pétition philosophique...pour l'abolition des symboles animaliers dans l'exercice de toute forme de pouvoir. http://philopetition.skynetblogs.be/archive/2012/07/07/homepage.html

4. et la foi ? Cela n'existe pas ?
Ecrit par the observer. 05-10-2012
J'ai regardé la carte mentale réalisée par Bruno.Intéressant et instuctif sur ce que produit un café-philo. Comment se fait-il que personne n'ait "osé" parlé de la foi et son rapport au doute? N'y-a-t-il pas dans son coeur, dans on noyau le plus profond, un doute torturant?
Ce doute qui, précisément, fait mesurer la profondeur de ses incertitudes ? un doute qui mesure l'étendue de son ignorance par son immensité?.
Savoir ou croire que Dieu existe ne nous dit rien de lui qui ne soit la paroles des hommes.C'est un savoir dont le contenu ne nous dit pas plus que celui de l'athée sur la question.
Entre un croyant et un athée, lequel tire le plus grand bénéfice du doute ?

5. Une croyance douteuse c'est quoi ?
Ecrit par Geo Brux Belg. 05-10-2012
Paradoxalement, le croyant et l'athée ont quelque chose en commun, la naïveté; ils croient tous les deux gagner au loto. Ceux qui tirent le plus grand bénéfice de leur croyance douteuse, ne sont-ils pas les organisateurs de la loterie ? ...et par la suite, la philosophie au povoir tirent aussi un autre bénéfice; savoir ou se faire avoir, tout en payant son minerval ! ;-)

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6. Oublis importants?
Ecrit par Passant (ex De passa. 10-10-2012
Personne n'a osé parler de la foi, dit 4. Comment ça se fait qu'on oublie de choses si importantes pour un tel sujet? C'est ce qui arrive quand on confie l'animation à des personnes sans grand préparation philosophique, même s'ils sont de bonne volonté, ce qui était le cas. Des deux, les athées et les croyants, je pense que les premiers sont moins aptes à tirer le bénéfice du doute car si le croyant peut être pris par le doute, l'athée est sûr que Dieu n'existe pas et cela ne l'intéresse pas de douter sur ce plan.

7. la foi n'est pas ce que l'on croit quelle est ..
Ecrit par Gérard. 13-10-2012
Je reprends le commentaire(4) que je trouve très à propos sur la question de la foi et du doute.
Kant dans la critique de la raison pure affirme "j'ai dû suspendre le savoir pour faire place au croire "Dans ce sens, la pensée reconnait son dépassement. Cela veut dire que la foi par exemple n'est pas une défaite de la pensée qui veut savoir mais un accomplissement.
Si le non suppose un oui qui le précède ( une foi qui le précède),ce renoncement à l'avoir de la foi c'est l'acceptation d'un manque, d’une perte, d'une maitrise impossible. Et ce manque est une grandeur.
Et puis si « sans Dieu tout est permis » alors c’est que sans lui aucune valeur ne me transcende et ne vient justifier mes actes.
Sachant que nous ne sommes que nos actes dans un monde sans Dieu, celui qui nie Dieu, l’affirme en posant que la valeur est ce qui le fonde par ses actes. (C’est la religion laïque)
Et celui qui nie toute religion sans se poser la question de cette question est comme celui qui croit à une religion parce qu’elle est celle de sa famille ou de son pays.Ill refuse de prendre au sérieux les doutes et les incertitudes des autres. Il se ferme à des renouvellements possibles.Il clôt l’histoire de ses certitudes.
Ainsi le doute est fondateur de soi en tant créateur de sens.
Il mérite qu’on en tire bénéfice car un « que sais-je vraiment?» vaudra toujours plus que l’ignorance quand elle se fait, dans notre ciel et à mon sens, plus arrogante que jamais.


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