Le bonheur : réel ou imaginaire ?

Article de Gérard Tissier suite à un débat au Bon Pêcheur

 

Il y a un café philo pour lequel  ce site est  très utile pour tenir ses adeptes au fait de  son programme car ce dernier  y est tenu à  jour dans la rubrique actualité. Il s’appelle « Au  bon pêcheur».  

Il a  cette particularité d’être animé par Claudine Enjalbert  qui présente, ou fait introduire  par un participant, des sujets décidés par avance  avec, en support,  des textes distribués aux participants .Ce café fonctionne  tous le dimanche à 18 heures.

Ce jour là, j’y suis  allé  car je voulais  connaitre à la fois le dispositif et son  lieu, niché  dans un des beaux cafés des Halles de Paris, au premier  étage, dans une salle  tamisée au luxe presque suranné. Mais aussi  parce que  le  sujet  titillait ma curiosité : le bonheur avec cette question taraudante pour moi ; que pouvait-on encore en dire ?

Il y avait deux textes. Un  de Kant qui pouvait se suffire à lui-même  tant  son articulation était dense  dans sa lumineuse  pertinence, et  un extrait  – trop court à mon goût- de Freud et tiré du " Malaise dans la civilisation", un texte  de 1929 où Freud utilise sa métapsychologie  pour l’inscrire dans le champ social. Il y pose la question de  savoir si la civilisation produit un progrès de l’humain à même de surmonter les pulsions destructrices qui l’animent.

 L’un -celui de Kant-  postule  le bonheur comme un  concept n’ayant pas d’absolu,  ne portant que sur des expériences empiriques  dont chacune porte sa limite voire son retournement en son contraire. Autrement dit, un  concept  qui reste particulier, subjectif,  et repose sur des représentations mentales.

 L’inventeur de l’impératif catégorique  traduit cette idée de bonheur , en termes d’ «idéal  de  l’imaginaire»  et nous instille  le  conseil  de n’en jamais faire un impératif  de réalisation et le  but  exclusif de notre existence.

De l’autre bord,  nous avions un texte – celui de  Freud-   affirmant   que l’Homme, depuis toujours, recherche son bonheur selon un principe dit « de plaisir », principe dont la preuve se fonde  dans le comportement de l’enfant. Il regrette –ou souligne ?- qu’une exigence  sociale réglementant les rapports interpersonnels  réprime les pulsions  par un jeu  d’opposition  conflictuelle entre un principe  de vie (Eros) et un principe de mort ( Thanatos).Et s’il parle de culture ou de civilisation c’est pour montrer l’appareillage symbolique  qui  masque pour lui cette ambivalence  par l’édiction de  règles morales voire d’injonctions sacrées et religieuses  (tu ne tueras pas, tu aimeras ton prochain..).

Soit, mais  si  deux grands  penseurs de  la réalité humaine  se sont trouvés  convoqués au Bon pêcheur, c’est  à titre d’inducteur à la prise de parole des participants, c’est le jeu  d’un café -philo. Pour moi et ici, ce serait  plutôt  pour exercer notre esprit critique ou pour convoquer aussi des penseurs tout autant  renommés.

Pour l’esprit critique, par exemple, est-il  si  vrai que, depuis toujours, l’Homme  a  cherché  son bonheur ? (si on le résume  à une satisfaction durable comme le dit le dictionnaire)

Est-ce vrai des civilisations archaïques et  sacrificielles ?  celles de la tradition chrétienne où a  prédominé la recherche du salut ? celle de  l’esprit des Lumières et du  XIX ère  avec le  poids  du devoir ? 

Mais si le bonheur  est ce trésor que nous poursuivons tous depuis toujours, alors pourquoi  ne sommes-nous pas  à même  de créer un consensus sur  un contenu universel ? Ne serait- il pas  un lieu de projection dans le temps, un espace  intime  imprégné certes de notre personnalité  mais aussi traversé par la sphère publique qui en donne les formes et les contours ?

Ne peut -on  postuler, comme  Nietzsche  dans sa généalogie  de la morale,  que , selon les temps et  les cultures,  les limites d'un ordre social répondant  à des logiques  de pouvoir  sont la source et la nécessité des représentations de la morale justifiant le bonheur ?

Mais si  toutes les choses auxquelles nous aspirons  ne sont que les moyens subalternes et provisoires par lesquels nous devrions atteindre « notre »  bonheur,  est-il, pour autant,  notre  fin dernière –« la cause finale » (Aristote), ce qui fait sens et donne sens  à notre existence ?  Proust  aurait-il pu  écrire «  longtemps je me suis couché de bonne  heure »...pour rêver à mon bonheur ?  La «recherche du temps perdu » n’est- elle pas ce par quoi le bonheur trouverait  sa  vraie nature : une illusion perdue  dès que retrouvée ?

Voyons Nietzsche : il  postule que la maximation du bien- être est impossible en vertu d’un  mécanisme psychologique qu’il  appelle la loi d’équivalence .Plaisir et déplaisir ne forment qu’un seul nœud si bien que quiconque veut avoir le maximum de plaisir possible doit souffrir au moins autant (Le gai savoir- « quiconque veut apprendre  à jubiler jusqu’au ciel doit se préparer  à être triste jusque la mort »)

Schopenhauer lui,  en arrive à la conclusion que la vie n’est  qu’un  combat perpétuel  pour l’existence,  avec la certitude d’être, à la fin,  vaincu. Et  ce qui, aux  hommes, leur fait endurer cette lute avec ses angoisses, ce n’est pas tant  l’amour de la vie, que la peur de la mort (cf. Le monde  comme volonté et comme représentation)

Et  Dieu ?- disons plutôt : le souci de la transcendance chez les philosophes ? Et l’apothéose de la volonté  par une force morale qui ne  nous fait désirer que ce qui convient ? Et le désir -maîtrisé en conscience-  du désir de l’autre et de sa reconnaissance? Bizarement, lors de  ce café- philo, je n’ai pas entendu parler  d’amour. Mais bon, j'avoue,j’ai dû partir avant la fin...

Si, comme le dit Rousseau, l’Homme répugne à voir son semblable  souffrir, c’est qu’il y a  une part de bonté  en  lui, c’’est- à- dire  une  unité de l’humain en lui, une générosité ontologique vers son semblable et pas seulement une agressivité.

Et si, pour  Freud,  « ses jugements de valeurs  sont dirigés inconditionnellement  par son souhait  de bonheur », alors, les valeurs formant de fait la culture et ses usages, trouvons- nous  là  où la culture met le bonheur. Ni dans l’art de jouir ou dans l’ascèse, ni dans l’individu  ou le collectif mais dans « une pensée du lien fraternitaire entre les êtres et entre les cultures » (cf. Alain Delourme in Le bonheur possible).

La «tendresse dans la civilisation (du même-invité au café philo du Select Montparnasse en 1996 ) et le partage  dans la cité valent  plus  que le plaisir et le pouvoir  à l’aune de l’idéal du bonheur. Car les  uns font l’être- ensemble et les autres, la solitude et l’angoisse. Celle  de la perte d’amour, source, selon la métapsychologie, de la culpabilité. Ainsi faut-il comprendre le « faîtes les gens heureux, vous les ferez meilleurs » de Victor Hugo.

Je conclus sur ceci : le bonheur est pensée, action et projet. C’est la vérité du projet de soi et non  un état puisqu’il est soit imaginaire, soit contrecarré par la souffrance. Il est, en vérité , à créer dans « sa » vérité..

Et si notre conscience à une  tonalité joyeuse d’exister, tout permet de l’inventer car c'est  là qu’on le trouve. Pour tout homme de bonne volonté, il  est, de ce fait même, déjà là.

Gérard Tissier. Décembre 2013

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. le bonheur un rêve nécessaire..
Ecrit par Annick. 21-12-2013
Je crois que presque tous les philosophes s'accordent pour dire que le bonheur est une notion (d'ailleurs typiquement occidentale, car les orientaux parles d'accomplissement de soi, pas de "bonheur") sans contenu déterminé, un idéal ou rêve de l'imagination.
En même temps ce rêve nous est peut-être nécessaire. Nous vivons des moments de gratification qu'on peut appeler la joie mais qui ne durent pas. Même chez les mystiques, plaisir et souffrance sont souvent liés. C'est pourquoi, en thérapeute philosophe, Freud rabat la question du bonheur sur la question pragmatique des différents moyens qui permettent de réduire la souffrance, aucun de de ces moyens ne parvenant à une efficacité totale. La civilisation réprime les pulsions mais en vue de la sublimation qui n'est pas renoncement mais déplacement de la satisfaction,quand elle est possible.

2. bonheur et destin ?
Ecrit par parler -vrai. 21-12-2013
Est-ce que la question du bonheur ne se résume pas à la question de notre destin ? Qu'est ce qui nous sauve ,, qu'est- ce qui nous perd ? Autrement dit, nous sommes heureux, le temps où nous sommes dans le bon coté de l'histoire.. L'imaginaire ? c'est notre futur,celui que nous vivons au présent.Et un futur imaginé n'est-il pas forcement idéal ? Franchement je crois bien qu'il est difficile de se passer de cet idée de bonheur.

3. c'est le présent
Ecrit par en passant. 21-12-2013
Je suis d'accord. Ne pas vouloir le bonheur c'est maso. OK, il y a des gens qui ont sacrifié leur bonheur pour lutter contre une injustice ou pour une vérité. Mais on n'est pas forcément Mandela ou Gandhi ! Le paradis il est "là où je suis"C'est une citation,.je ne sais plus de qui mais c'est juste pour moi.C'est dans le présent.Voilà.

4. …commentaire à ne pas suivre !
Ecrit par Geo Brux Belg. 22-12-2013
Les deux citations « le bonheur est ce trésor que nous poursuivons » et « Le paradis il est "là où je suis…" » font l’apologie du verbe suivre qui est en contradiction avec le verbe être. La logique avec son côté désagréable, dit que « l’absence complète d’esprit critique nous nous permet pas d’en percevoir les contradictions »...ça alors !

:-)

5. le bonheur sans y travailler ?
Ecrit par gtissier. 25-12-2013
« Si le désir de bonheur est essentiel à l’homme : il est le mobile de tous les actes » (St Augustin), il y a plusieurs questions à se poser.
D’abord, savoir si un bonheur profond et surtout durable peut exister dans notre existence ce qui signifierait que nous le ressentions dans cette durée. Et si sa présence se manifeste seulement par l’absence de malheur, alors peut- on dire qu’on le ressentirait davantage ?
Autrement dit, la seule preuve de son existence ici-bas, serait qu’on le recherche, que nous l’ayons trouvé sans le savoir ou qu’il soit encore loin de nous sur un horizon qui reculerait sans cesse..
Dans un autre registre, s’il n’y pas lieu de ne pas récuser le bonheur terrestre, n’y a t-il pas d’autres valeur a avant lui : l’amour, la justice, la vérité ? Beaucoup de vies exemplaires peuvent en témoigner
Et puis si le bonheur se résumait non pas par un état, une situation, un statut ,mais dans un niveau de l’être où celui-ci se déploie et s’épanouit, (ce que nous dit Spinoza) comment se fait-il que si peu l’atteignent ? Si cet état était accessible sans travail comment serait-il possible qu’il soit négligé du plus grand nombre ?
Peut être parce que ce qui est précieux est aussi difficile que rare..

6. le bonheur: réel ou imaginaire
Ecrit par Hamm Robert. 26-12-2013
Avec un peu de réflexion il devient évident que le sens d'un tel mot n'est qu'une naïvité...D'autre part il est antiphilosophique,de même de s'intéresser pour son contraire:le malheur...En lisant ce mot chacun peut comprendre sa valeur uniquement psychologique et la "parade" en conséquence de même caractère.Ainsi seul le stoìcisme permet de se mettre à distance des deux: refuser le bonheur pour refuser le malheur afin de ne pas changer d'humeur,bien sûr....Telle à toujours été la sagesse philosophique: privilégier la connaissance d'un équilibre permettant peut-être une certaine paix,ni plus,ni moins....

Tout le reste ne peut être que d'une sombre naïvité ignorante....


7. qu'importe le bonheur pourvu qu'on ait l'ivresse..
Ecrit par contradicteur. 28-12-2013
Votre avis est pour le moins tranché. Ce que vous appelez "parade" se dit stratagème, évitement ou défense chez Freud qui veut apporter la preuve que si la souffrance s'oppose au principe de plaisir dans la conscience que l'on en a,(ce qui différent du ressenti de la douleur)c'est bien que la voie perçue comme juste et logique est celle de la satisfaction, donc du bonheur si celle-ci est durable.
Opposer le psychologisme (de la recherche du bonheur) à un effort de la volonté comme chez les stoïciens, c'est penser les affects et surtout le Désir comme extérieur à cette volonté.Supprimer les passions n'est pas forcément un idéal.D'ailleurs ceci aussi imaginaire que peut l'être le bonheur.Sauf qu'un homme animé d'affects,de passions et de désirs est un homme fait de chair et de sang et pas de la philosophie..Il a en lui un moteur, un élan animant.
La doctrine des stoïciens est conforme à l'esprit des antiques: l'histoire est déjà écrite et le mieux est d'aimer le destin qu'elle nous fait! Heureusement que depuis, les Hommes sont arrivés à une vision inverse.Cela a voir avec la modernité et avec le monde qui est le notre. Cordialement

8. le bonheur , une idée nécessaire ?
Ecrit par Gérard. 29-12-2013
Entendu ce matin sur france-inter dans la revue de presse : "on reconnait le bonheur au bruit qu'il fait en partant".Dans le même esprit, cette citation de Voltaire :" l'acte de naissance du bonheur, c'est son acte de décès". Le bonheur serait donc une "conscience de " et comme souvent, c'est le manque ou sa perte qui le révèle comme pouvant être le désir. Et si le bonheur est un désir permanent, c'est que son manque l'est aussi.Sauf par moment (les fameux moments de bonheur)J'ai lu de je ne sais plus qui, un petit livre : leçons sur le bonheur". L'argument qui m'a le plus frappé était celui-ci :comment pourrions- nous vivre en conscience un état de bonheur total et en même savoir qu'il ne durera pas ? le bonheur semble donc ressembler à horizon d'attente tout en se présentant à nous, nécessairement, comme devant rester temporaire épisodique, momentané ou fugitif. une grâce pourrait-on dire puisque s'il devait découler d'oeuvres, de moyens ou de techniques. Comme le dit (6) la sagesse serait de refuser le bonheur pour refuser la souffrance.Y a -t-il un bonheur à ne rien vouloir ? Peut être mais alors cela ressemble à de la sublimation des pulsions chères au Freudisme. Ou bien encore, à cette idée que le bonheur est ailleurs :dans le nivarna ou dans le Royaume..

9. ? E.KANT était-il malade du kantisme ?
Ecrit par Jacques. 02-01-2014
Me semble que la vie humaine même est alternance...et à tel point qu'on ne respire point : tantôt respire-t-on, tantôt espire-t-on : c'est un absolu ondulatoire : cesse-t-on d'onduler, qu'on meurt absoluement !?!
Respirer tranquille pourrait être le bonheur parfait si nous-mêmes étions les fruits de l'ordre et du savoir...mais non : nous avons aussi besoin de l'imprévu et du doute...mais lorsqu'Emmanuel KANT dit que le bonheur ne saurait être un absolu, il veut simplement dire que la vie qu'il s'est faite, lui, l'ennui !?!

10. civilisation et bonheur
Ecrit par gtissier. 14-01-2014
« Malaise dans la civilisation » ( le texte dont un extrait a été soumis aux participants du café philo au bon pêcheur ) , en situant le sentiment de culpabilité au niveau d’une fonction culturelle (de la répression des instincts) invite à considérer l’accomplissement t de l’homme comme un être moral, capable de se mettre à la place de l’autre et de détourner le sens de son agressivité en l’intériorisant.
Cette représentation est proprement tragique car elle pose comme antagonistes, le bonheur individuel et les progrès de la civilisation. Pour Freud, les maladies de la culpabilité sont des révoltes désespérées et vaines contre est exigences de la civilisation impossibles à satisfaire. Ce serait fructueux d’en discuter.

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