la liberté peut-elle faire peur ?

Dimanche 26 janvier 2014. Animation Gérard Tissier



La liberté  peut-elle faire peur ?


Proposition de lecture du sujet par Annick Perrin


Question surprenante a priori car nous vivons dans une culture de la liberté, celle qui a conquis les différentes générations des droits de l'Homme (civils, sociaux et politiques), celle aussi où l'on voit actuellement une partie de ces droits régresser et se développer une idéologie de la liberté détournée dans l'individualisme.

Il est bon de rappeler que la liberté n'a de sens qu'en société et qu'elle engage donc celle des autres.

Ainsi la liberté comme libération de la tyrannie, de l'esclavage, de la misère ne saurait qu'être objet de désir pour les opprimés et moteur de révolution.Ce n'est certainement pas cette liberté qui fait peur si ce n'est aux tyrans eux-mêmes.

On voit d'ailleurs des individus, des groupes, voire des peuples préférer mourir plutôt que de d'y renoncer. Nous, européens, ne devons pas oublier que cette aspiration, presque toujours

liée au combat pour la démocratie, régime imparfait mais le mieux à même de protéger la liberté, concerne une large partie du monde.

Mais cette liberté en société (Le 18° siècle, avec Rousseau notamment, peut en revendiquer la conception philosophique ) est liberté limitée et réciproque, sur le modèle du Contrat Social , sur lequel, philosophiquement, nous vivons encore.

Hobbes souligne que c'est la peur de l'insécurité et de la mort qui amène l'homme confronté à la lutte de tous contre tous dans un mythique Etat de nature (où rien ne vient contraindre quiconque à quoi que ce soit), à renoncer à sa liberté absolue pour accepter la liberté civile, limitée par la loi, qui fait de lui un être social.

La liberté de tous est dès lors protégée par les lois qui empêchent tout empiètement non réciproque sur la liberté de chacun. Elle garantit non seulement la sécurité mais, par la vie de groupe organisée, le développement de la culture, de la morale, de la civilisation.

Ma liberté est donc strictement limitée par la liberté d'autrui. Lévinas va plus loin, avec une approche éthique net non plus utilitariste en écrivant : « Les droits de l'homme, c'est d'abord les droits de l'autre homme ». C'est parce que les autres ont des droits dont je me sens éthiquement responsable que mes propres droits sont aussi respectés.

A qui cette conception de la liberté fait-elle peur ? Aux « hors la loi » qui ne veulent rien sacrifier de leur toute puissance ?

Il n'y a donc que la liberté existentielle qui puisse légitimer la question posée. Chaque homme est libre du choix des valeurs qui vont orienter sa vie. Mais cela veut dire aussi qu'il est seul face à ce choix. Cette conception est le propre de la modernité car elle suppose l'effondrement des grandes idéologies (les lumières, le communisme ,etc.) , le déclin de la religion, l'affaiblissement de la structure familiale dans lesquels on pouvait puiser ses valeurs. Dans ce choix, l'homme n'a plus d'autre point d'appui que lui-même

Nous ne trouvons plus en face de nous des valeurs ou des ordres qui peuvent légitimer notre conduite. C'est ce qu'exprime Sartre en disant que l'homme est « condamné à être libre ». La liberté est indissociable de la responsabilité de chacun.

 Mais cette liberté est lourde à porter. Elle suscite de l'angoisse face à l'inconnu.

Kierkegaard, bien que dans le contexte de l'expérience de la foi, s'est fait l'analyste de cette angoisse qui accompagne nécessairement la liberté, car alors tout est possible. La liberté nous livre au vertige de l'infinité des possibles. L'être humain peut choisir aussi bien le mal que le bien, le divin que le démoniaque. Aucune morale, aucun ordre des raisons préexistants ne peuvent légitimer notre choix.

Par contre, l'angoisse est ce qui signe l'authenticité de la liberté, le combat de l'homme face au doute et le fait qu'il assume entièrement sa seule responsabilité.

Oui, cette liberté peut faire peur. Beaucoup d'hommes la fuient dans le conformisme et les modes de pensée propres à l'air du temps.

Elle est pourtant une dimension fondamentale de la condition humaine accomplie.

 

Annick Perrin - participante

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. peut- on juger?
Ecrit par Gérard. 18-03-2014
Merci Annick de ce texte clair et bien argumenté. Et surtout de ta contribution à la vie de ce site .
J'aimerais y revenir par cette question :l'Homme a- t- il besoin de liberté ? Pour certains , majoritairement, son besoin est d'être encadré, rassuré, sécurisé et d'avoir sa place dans un monde régit par un ordre bien défini. Comment comprendre autrement en effet, que les structures autoritaires continuent de prospérer ?
Dans nos sociétés à forme individualiste ( qui met au centre l'individu ) on figure le " sujet-individu " de son temps comme, flexible, nomade, mobile et spontané. Ce faisant, on le culpabilise d'avoir peur de sa liberté, de ne pas saisir "les opportunités". Mais désirer la liberté à titre individuel, en clamer le droit sans la mettre en acte est sans doute le moyen de ne pas l'avoir, d'en faire un Graal de soi,.ce qui réduit la liberté à un "manque à être "plutôt qu'un lieu et une volonté..
Avoir peur de sa liberté, serait au fond préférer la plainte à l'angoisse. S’agit-il d’une mauvaise foi comme celle du garçon de café cher à Sartre qui s'exile à lui même dans son statut ? Sommes -nous tous également armés contre les passions, le tragique de l’existence ? Faut-il juger? Au nom de quelle supériorité ? morale? spirituelle? ontologique ?.
De fait, ceux qui ont touché la dimension existentielle de la liberté par des choix drastiques savent qu'elle nous y renvoie par une inquiétude indéracinable aussi douloureuse que feu le péché originel.
Dieu demandait à Adam " qu'as tu fais de ton frère ? L'ordre libertaro-libéral qui intronise l'individu comme maitre de son existence lui demande « qu'as tu fais de ta vie ? ».
L’avenir est sombre décidément pour ceux qui ne se posent aucune question.Si ce n'est de vivre dans leur rôle et dans des institutions qu'ils voudraient plus justes sans savoir rien n’y changer.
Entre "celui qui a perdu son ombre condamné à n'avoir de loi que la sienne " ( Sartre) et le "dernier des justes",il faut peut-être choisir...Au plus simple :est- on libre de ne pas aimer son prochain ?

2. le libre arbitre existe t-il?
Ecrit par DINAH. 19-03-2014
J'aimerais revenir aux questions qui ont été posées sur la peur ou le besoin de liberté.
Ces questions impliquent que la liberté individuelle existe.
Mais oὺ se situe notre liberté en tant qu'Homme? Dès le tout premier instant de notre création, la question se pose ; étions-nous libre de refuser de naitre?
La raison de notre venue au monde est bien problématique mais elle impose une question. Existe-t-il une liberté individuelle?
L'idée de liberté individuelle est un concept qui découle de la liberté sociale, culturelle, politique.
Mais l'homme, en tant qu'individu, est il libre de ses choix?
Entre l'éducation de nos parents et celles de nos professeurs, entre nos croyances religieuses et notre vie sociale, etc. oὺ est la place de la liberté?
Une vision religieuse du monde nous explique que celui-ci a été crée dans un but, quel qu'il soit, ce qui implique que l'Homme a été crée dans un but, même s'il faut très souvent plus qu'une vie pour découvrir lequel.
Qui nous a donné ce rôle et pourquoi?
Avons-nous le libre arbitre de le refuser? Décidons-nous vraiment du chemin à suivre? Avons-nous la liberté de choisir de vivre?
Y a-t-il une possibilité dans ce monde pour une réelle liberté individuelle?
Etre libre sur terre c'est y vivre seul sans Dieu et sans homme. Mais être seul n'est même pas une liberté puisque l'autre n'existe pas. On ne peut être libre que par rapport à quelqu'un! Le chanteur lui-même a trahit sa liberté pour une prison d'amour et pour sa belle geôlière! Car l'homme est un être social.
Je reviens donc à la question qui a été précédemment posée ; l'Homme a-t-il besoin de liberté?
Si la liberté n'existait pas, serait ce si grave?
L'homme en tant qu'être social a-t-il moins de mérite s'il n'est pas libre?

Dinah Taieb


3. peur ou besoin de liberté ?
Ecrit par esprit critique. 20-03-2014
Il y a beaucoup de questions intéressantes dans ce post.Surtout celle-ci " On ne peut être libre que par rapport à quelqu'un!" Cela pose la liberté de soi d'abord sur un socle politique ce qu'elle fut d'abord , mais surtout dans sa dimension éthique du rapport à l'autre. L'important n'est pas de faire ce que l'on veut mais de faire ce que l'on doit faire.
Par rapport à cet impératif moral (civique et citoyen ) la peur de la liberté ne viendrait pas de la multitude des possibles - totalement décalé avec la réalité extérieure que nous vivons -mais serait une peur venant de référents : ses devoirs.
Ces derniers devenant contestables faute de contenu clairs on lui substitue une liberté individuelle tout aussi problématique dans ses frontiéres. Où est le gain ? Les hommes en sont-ils plus heureux ?
Le conformisme hyper-moderne c'est d'en parler sans cesse, de vouloir abolir les contraintes ( surtout économiques ! ) sans compensation pour d'autres. La liberté que je devais conquérir en termes de reconnaissance car je me réclamais de l'égalité devient un droit que je revendique auprès des autres comme si ces derniers en devenaient les serviteurs.
La question de Dinah, reste en effet ; si l'Homme ne se sent pas libre c'est que cela correspondant plus à un désir qu' à un besoin. Et puis en voulant être libre de quoi veut_ il vraiment se libérer ? Des autres dans une solitude mortifère ou de lui même, de ses névroses, de ses angoisses ? La liberté pour tous est une valeur dès lors qu'elle s'articule dans un espace commun.Autrement, elle risque de n'être qu'un jardin d'Eden en forme de miroir aux alouettes.

4. Philosophie et liberté
Ecrit par Daniel Ramirez. 28-03-2014
Je me réjouis du ton vraiment philosophique de ces échanges. Je n'étais pas là pour ce débat, donc je ne peut juger que de vos écrits. En général lorsqu'on évoque la question de la liberté, il arrive assez vite la question pour la réalité de cette liberté, face d'une part aux lois, institutions et limites de toute sorte, et aussi face au déterminisme, face aux conditionnements, etc... C'est comme si le débat sur la liberté renvoyait nécessairement à la non liberté, car même lorsqu'elle est reconnue ou supposée, on en vient à se demander si elle peut faire peur. D'abord le libre arbitre n'est qu'un postulat nécessaire pour comprendre tout ce qui est lié à la liberté pratique et réelle de l'homme. Cette dernière est évidemment limitée, parfois évitée (la mauvaise foi), redoutée et bornée. Mais si elle peut être l'objet de toutes ces prédications, c'est parce qu'elle existe, évidemment. C'est parce que c'est une réalité essentielle et essentiellement problématique. C'est propre à l'homme de se questionner par rapport à sa liberté.
Personne ne peut croire à une "liberté sans limites", puisque, on l'a dit (évoquant Lévinas), la liberté se fonde d'abord dans l'attitude éthique et que celle-ci est d'abord douci de "l'autre homme". Comme dit Dinah "On ne peut être libre que par rapport à quelqu'un"; mais cela signifie aussi que tout rapport à quelqu'un est basé sur la liberté (même celui du maître et l'esclave, comme bien l'a montré Hegel), même l'amour, malgré qu'on ne soit pas libre de ne pas tomber amoureux, on est libre de nourrir et cultiver ou non cet état et d'en faire un sentiment qui accompagne des choix de vie.
La liberté est un concept limite. Tout ce qui la nie l'affirme d'une certaine façon.

5. est ce que l'arbitre est libre ?
Ecrit par Rebond. 28-03-2014
« La liberté est un concept limite. Tout ce qui la nie l'affirme d'une certaine façon " ( D.Ramirez) Jolie formule! Bien qu’évidement, ce qui est nié existe nécessairement. Il reste que si ce que nous décidons est le produit de forces qui le rendent nécessaire, notre liberté consiste alors à faire ce que nous faisons. Sinon, cela voudrait dire que nous agissons sans raisons.En cela je suis bien d’accord.C’est un concept « limite » au bord de l’absurde et pourtant profondément vrai.

6. question de bon sens
Ecrit par lactance. 02-05-2014
Spinoza disait avec raison, la liberté est la nécessité de l'intelligence, il ne me semble donc pas vraiment utile de développer plus avant, puisque c'est vrai.

Que peut produire un aliéné ?

C'est d'ailleurs en introduisant " une forme " de liberté dans ses usines que Ford à réussi son pari ( voir les travaux de l'école de Chicago.

La liberté de plus, ne commence pas où s'arrête celles des autres, elles commencent avec les autres car, sans les autres nous ne sommes rien.

Et ne me parlez pas de Sartre, qui prônait le racisme de l'intelligence, avec ce " types " de propos, on ne fabrique que des peones*

*Peones : Paysan pauvre qui n'avait pas de cheval.




7. trancher le noeud Gordien
Ecrit par lactance. 02-05-2014
La sagesse c'est le début où la fin de la parole ?

Liberté c'est le concept des physiocrates. L'homme est libre de circuler, mais uniquement pour vendre sa force de travail.

Le reste est une notion fortement polysémique ..Rousseau disait : < L'homme nait libre, et pourtant, partout il est dans les fers.

Donc, nous sommes libres mais dans certains limites. C'est aussi le cas de Diogène qui pisse sur les tapis de Platon, et lorsque Platon lui demande pourquoi, il répond : -< Tu me considères comme un chien, je me comporte comme un chien.

A trop tourner cette moisson essentielle du concept de liberté, c'est la liberté qui nous tient par les couilles. Vivons la, tout simplement, et oeuvrons pour qu'elle demeure , c'est le message de Rousseau.

Libre, mais...Dans les limites ( Droit Romain, code Justinien)

8. la vérité est nulle part sauf dans la bouche des enfants
Ecrit par sourire and co. 02-05-2014
Ah oui, "La sagesse c'est le début où la fin de la parole ? " l'indicible et l'ineffable sont la fin de toute chose en tant qu'elle puisse se dire.(comme le temps par exemple).Et, au début il y eut le verbe selon st jean et son prologue : le Verbe du dire est l'ordonnateur du discriminant, et de la dualité.Pour pour qu'enfin du Chaos émerge l'ordre et la beauté ( le Cosmos)

l'amalgame en forme de trait d'esprit est un entre deux.Il a son charme.Dans ce registre on peut en faire des tonnes et c'est parfois plaisant.Des humoristes s'y sont essayés.

J'aime bien mais je n'ai pas perçu la profondeur de "Liberté c'est le concept des physiocrates. L'homme est libre de circuler, mais uniquement pour vendre sa force de travail" Je dois être collé à une vison bassement historisiste des concepts dans le genre : les physiocrates n'ont rien pensé du prolétariat qui vient plutôt au XIX eme siècle.

la mayonnaise prend mieux si l'oeuf a été chambré et puis dans l'art de faire trop de pas assez, plus on pédale moins vite moins on avance davantage.
Quant au noeud gordien, ( le titre de la contribution en rafale qui réanime le site ) je dirais: il se mange en fines tranches après l'avoir passé sous l'eau bouillante;cela rentre comme dans du beurre...

9. La vérité juché sur son socle d'erreurs.
Ecrit par lactance. 02-05-2014
La mayonnaise en prend pas mieux avec un oeuf chambré..Elle prend si tout les ingrédients sont à la même température.C'est le principe même de l'alchimiste;)

Rigolo , j'ai commencé par un CAP de cuisinier puis ,je suis devenu chercheur en sciences humaines, passons....

Le problème c'est qu'un discours de droit, l'emporte sur le discours de sens donc, dans notre belle république, la liberté c'est uniquement pour vendre sa force de travail.

Il n'y à pas si longtemps, nous avions encore le délit de vagabondage. Le maire de la Rochelle à même essayé de le replacer en 1998.. (Lire la métamorphose de la question sociale de mon ami Robert Castel, malheureusement parti faire un tour sur l'Olympe... ) Il me manque.

Lapassade, Pierre Bourdieu, Tout mes maitres de recherche sont morts.

D'accord pour le noeud, le beurre, les tranches ,et tout et tout.Suis pas contrariant.

Sinon, comment fait on pour poster un sujet ?, j'ai un truc sympa à proposer sur la dette, histoire de changer.

10. le désert
Ecrit par lactance. 03-05-2014
des tartares ?

11. rIRE,HUMOUR ET LIBERTé
Ecrit par Elpidophore. 23-05-2014
A donf !
Dans la tragédie, comme dans la comédie, ce qui est ainsi en jeu est la finitude humaine et la manière de se rapporter à cette finitude. L'homme n'est pas simplement un être fini, il a le pouvoir de se rapporter à sa finitude et donc de la transcander... jusque-là, ça va ? Je continue or no ?

12. "Difficile Liberté"
Ecrit par Personne. 20-07-2014
Et si la liberté n'était une chimère mais à la fois ce qui permettait à l'être d'agir selon sa propre éthique…non pas la morale mais par éthique vu par Lévinas?

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