Existons-nous en dehors des rôles que nous jouons ?
Les phares le 13 juillet 2014 

 Existons-nous en dehors des rôles que nous jouons ? 

Animation : Gérard Tissier 
 
 
Tout comme  mes collègues, lorsqu'il m'est donné d'animer le café des phares, le sujet  continue de cheminer dans mon esprit. Au point ici, de  vouloir en savoir plus. Je propose  à votre lecture quelques éléments de réflexion issus mes recherches et de mes lectures.

Examinons d’abord  la problématique de la supposée et induite «non-existence en dehors des rôles »? Si le rôle attendu ou le rôle que l’on se donne ne retire aucune réalité concrète à l’individu, c’est que la question est ailleurs. S'il s'agit de rôles que nous jouons, la question est de savoir s'il s'agit de rôles donnés  par la généalogie, la profession ou les institutions sociales ( école, famille..)

Soit ces rôles sont donnés, père, mère, frère, soit ils ont été choisis ( mari, épouse, tuteur..).Dans les deux cas, il s'agit des structures de la relation au monde et aux autres et  nous restons conscients d'être ou non dans le devoir de jouer ces rôles .Cela  suppose un sujet de la conscience qui est conscience  a minima de son d'environnement et par conséquent,  un sujet qui "existe".Nécessairement.  

Il faudrait donc entendre comme problématique que les rôles ne seraient pas nous, qu’il y aurait non pas un dédoublement de soi (au sens ou Pascal l’entendait entre "qui on est" et "qui on est pour qui ", mais entendre que ces rôles nous font perdre contact avec notre "moi", voire le diluent dans notre moi social.
 
Notre " Je"  cesserait  de l’être (à l’état pur?) au profit d’une figure du monde ( notre identité pour autrui,  l'image que le sujet  perçoit de lui-même chez les autres ce qui renvoie à  la définition du Moi, de  G.H Mead -un des créateurs de la psychologie sociale  )

In fine, la question posée  semble  plutôt relever de l’authenticité qui revêt de nos jours  le caractère d’une valeur,celle précisément d’être soi. Elle est souvent  posée là, dans un café-philo comme élément de langage, sans que ses composantes, attributs ou définitions, soient clarifiés. L’individualisme communément partagé suffit à la justifier.   

Ainsi, nous serions tous différents et nous avons un  moi "personnel  et/ou profond". Donc, être ce que l’on est  ou qui on est  ( dans le but d’ être soi) serait l’objectif de notre auto -réalisation si ce n'est son but ultime(au delà  des valeurs que nous incarnons ou réalisons dans notre vie). 

Je ne caricature presque pas ici la naturelle évidence du soi-devenir soi. Je pointe seulement  le réseau d'injonctions et de contradictions  qui entraîne  la crise identitaire  dont il est question ici et là.(cf  la fatigue d'être soi - Ehrenberg  ou la déliaison sociale –Robert Castel.
 
La psychanalyse est passée par là et a laissé quelques traces dans les esprits. Le "deviens qui tu es" aussi sans parler du " connais-toi  toi-même " qui revenait  en fait à savoir se situer dans le monde et l'univers, à être à sa place dans la hiérarchie du monde.   

Voici quelques auteurs que l'on peut visiter  pour avoir une idée de la complexité de la question et les divers champs théoriques qu'elle traverse.  

« Entre un « empirisme radical qui ne verrait qu’un poudroiement d’identités dans la plasticité du sujet au travers de ses relations sociales et la vision d’un soi « hors situation » et invariablement gardien d une unicité, il y a la pluralité des contextes sociaux et des répertoires d’habitude. » ( B. Lahire-L’homme pluriel)

Dans la réalité de l’individu en société, le clivage est celui d’un soi privé versus un soi social. Cela marque bien la difficulté actuelle « non pas d’un monopole du moi ou du cœur dans la sphère publique ou sociale mais l’équilibre précaire entre le rôle officiel qui doit être effectivement joué et le droit de rester soi même ? » (de Syngly)

Selon  des observateurs de la société actuelle; cet état de l’individualisme trouble la logique de séparation entre le public et le privé issue des Lumières Cela crée du «continu» entre les deux sphères. Si notre identité est maintenant une qualité que l’on peut conserver c’est aussi une qualité  ou que l’on peut vouloir défendre contre ce qui menace de la détruire.  

Nicolas Grimaldi dans ses « Théorèmes du moi » rappelle que "'le moi est le sujet de sa représentation et s’éprouve comme conscience". Il faut bien que la conscience s’assigne un objet dans lequel elle peut se reconnaître et auquel les autres puissent l’identifier. Le moi qui choisit, c’est donc la conscience en tant qu’elle se projette vers le monde.

Dans ce processus, c’est la sensibilité qui tend à s’exprimer dans la manière dont on envisage de se projeter. Cela donne la tonalité de la distance entre le monde et la conscience. Le rôle que nous jouons volontairement  détermine ainsi le personnage que nous sommes.Comment ? En choisissant un style de relation avec les autres qui soit une structure affective primordiale. Par Structure, il faut entendre ce qui est grosso modo,  la personnalité. Tout simplement. Disons un style qui s'affirme à travers et par la conduite, un « habitus-habitude » face aux autres. 

Reste la question d’ un « moi profond »  rempart pour défendre l’idée d’un moi abstrait et  personnel qui a été invoquée  à plusieurs  reprises dans le débat sans que j’ai pu, en tant qu’animateur, obtenir un explication précise ou des références utiles pour les autres.C’est dommage     

On trouve cette idée de "moi profond "chez Bergson mais doit être comprise dans une relation dialectique avec un moi superficiel. Ce qui change tout dans la compréhension car il n'existe, ce moi, qu'en relation, dans l'interaction d'un rapport intérieur/extérieur. C’est un moi qui surgit et traverse la « croûte » lorsque la vérité du sujet est en jeu.

Egalement chez Proust on trouve l’idée d’un moi constant qui relie le présent au passé par des «émotions ou des sensation qui font que le présent et le passé sont vécues en même temps ». Par le jeu d’une mémoire particulière et dont il témoigne dans son œuvre, il y a  l’expérience d’un temps « perdu » ..et retrouvé ( par sa recherche) .

Pour Bergson, le seul à parle d’un moi profond, le fameux moi est « dupé par le langage » qui réduit ce moi à une ‘structure  » alors qu’il est le produit d’un processus de modification continuelle .

J'invite aussi  à se reporter à Vincent Descombes  « Aux embarras de l’identité ». Retenons que pour devenir un individu normatif ( qui puisse être qualifié en tant que tel  par des attributs distinctifs comme pour un artiste ), il faut se livrer à un travail sur soi. Car, pour donner un contenu à ce moi, il faut « se détacher par la pensée et l’imagination de sa place contingente dans la société en s’appliquant d’es exercices de définition de soi ». On voit ici que l'évidence de soi est trompeuse si on se contente de désocialiser ses conduites et d'extirper de son intérêt personnel l'idée que l'on "existe" dans des structures sociales   

Le droit de la subjectivité dont parlait Hegel semble être  devenu un devoir d’être soi. Cela suppose de considérer ses rôles comme optionnels ( on aurait pu être ceci ou cela ) mais comme on  ne peut partir que de ce que nous sommes  dans la société, soit  on est conduit à changer de rôles (en fait de vie ) ou de se les réapproprier. 

C'est ainsi que l'existence  ne peut se détacher des rôles assignés et choisis et qu'il est difficile, dans un café -philo de trouver une vraie réponse à une fausse question  

Gérard Tissier

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. une question peut en cacher une autre
Ecrit par Gérard. 09-11-2014
Peut on voir une contradiction entre la " conscience d'être », disons le "je" et les "rôles". Le rôle est le « jeu » que les autres attendent de moi en fonction de la part de moi avec laquelle ils sont en relation.
( étant entendu que cette part de moi est la totalité qu’il appréhendent dans la situation ).Ils attendent que je sois dans mon rôle, ils s’y attendent et tout manquement à cet égard sera déstabilisant voire critiquable.

Si je suis un fils, un père, un ami, un frère, un époux, un amant, je ne peux pas être tout cela à la fois. Dans certain cas, cela est prohibé ( la question de l'inceste.

Il y a un « je « relationnel qui est "en situation". Donc, opposer une fixité de l'existence ( je ne cesse jamais d'exister) à une variation de situations -où je cesserais d’exister- est pour le moins, étrange.

A moins que ce qui est questionné dans ce café philo soit l'authenticité opposée au rôle en s'appuyant sur l'évidence que l’acteur n'est pas le personnage. Dans ce cas, cela veut-il dire que l'acteur existe quand il ne joue pas ? Non ? .Alors il peut exister en jouant. Plus encore : plus il joue, plus il existe.

Si la vérité de soi incarnée en jouant est cette vocation -reconnue socialement- à être des personnages au point qu'on oublie qu'il est celui qui joue, et que cette vocation conduit l’acteur à se mieux incarner ses personnages en puisant chez lui les émotions du personnage, on pourra sans doute parler d'un surplus d'existence dans le fait d'être dans un rôle.

Mais le rôle n’est pas seulement relationnel dans la sphère privée, il est social. Si je suis président d’une association, je parle au nom de la cause que je représente, des adhérents qui partagent la même finalité. Et si je suis salarié, j’ai un devoir de loyauté envers mon entreprise que je ne peux dénigrer n’importe où même si j’ai de bonnes raisons. Ma vérité porterait préjudice à autrui

Y- a- t-il pour autant une limite dans le rôle qui aliénerait ma légitimité à exister en tant que moi-même ? Sans doute .Et ce serait peut -être une meilleure formulation pour la question posée dans ce café philo.

2. comment peut- on ne pas exister ?
Ecrit par curieux. 14-11-2014
c'est quoi "exister"? C'est différend de vivre? J'aimerais bien savoir. je suis sûr d'être vivant et pourtant je n'existerais pas? Vraiment bizarre.

3. En début de réponse à "curieux"
Ecrit par Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir 25-11-2014
Vous etes sur d'exister par identification au petit moi
En fait c'est alimenter ce moi qui n'existe que pour lui-même et en réalité n'est pas vous (votre être profond)
Si vous observez ces "mécanismes" alors vous vous détachez de l'identification
et ce qui vous apparaitra comme de l'inertie derrière sera en fait une porte entre-ouverte (seulement mais tout de meme)
à la découverte ...de soi qui est autre...
Rimbaud: "Je est un autre"
Comme il avait raison ! ...par-delà la raison

4. une autre réponse
Ecrit par le petit philosophe. 19-12-2014
Dans cette théorie du petit moi et du soi ( qui est autre) je ne vois pas la preuve d’une existence. Le raisonnement de Descartes est plus convaincant.
" Je pense donc je suis" et si, pour être sûr de penser, je pense que je pense en doutant de ce que je pense comme objet du doute, alors je suis puisqu'il n’y pas d’autre que moi dans le rapport de ma pensée à elle- même. ( on dit de nos jours que la pensée de l’Homme est réflexive )
Si ma conscience n'était jamais que "conscience de quelque chose" ( comme par une perception des sens) alors qu’est ce qui me prouverait que cette chose existe et donc que moi, qui la pense, j ’existe ?

Descartes nous dit :"ce que je pense est peut- être faux, mais il est absolument certain que je ne peux penser sans être.

Une petite recherche sur google peut monter que le « moi est un autre » de Rimbaud n’a pas le sens qu’on lui prête ; En tout cas, il s’oppose à la conception cartésienne du sujet ( maitrise de soi et pole d’identité )Rimbaud veut dire qu’en tant qu’artiste il ne maîtrise pas ce qui vient à son inspiration, « à l’éclosion de sa pensée » Il y a un autre moi en lui ( Baudelaire parlait lui d’arrière monde)




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