Ton devoir est de sauver ton rêve

 Café-philo du 23 août 2015.Animation de Christophe 

 

"Ton devoir est de sauver ton rêve"

 

 La citation est de Modigliano ( 1884-1920) et il faut, pour y voir clair,  la restituer  dans son entièreté :

«Ton devoir est de ne jamais te consumer dans le sacrifice. Ton devoir réel est de sauver ton rêve… Je voudrais au contraire que ma vie soit comme un fleuve très riche qui coule avec joie sur la terre».

"Modigliani a eu une vie brève mais intense. Il boit aussi  frénétiquement qu'il peint sans jamais connaître le succès. Il vit d'une richesse artistique et culturelle impressionnante qu'il partage souvent dans des délires avec  : Braque, Picasso, Cendrars, Jacob» 

Voilà pour le décor en arrière-plan. Ceci dit, ce sujet nous invite à emprunter la métaphore du rêve pour une vie, rêve sensé fournir la trame d'un existence ou le point nodal de son accomplissement .

J’ai entendu les mots «engagement  et «sujet». La référence implicite à l’authenticité est subliminale comme souvent dans ce lieu.Par contre, le poids du sens constitué par le  mot "sauver" à échappé à presque tous les intervenants.

J’ai, pour ma part lancé la notion d' espérance comme étant ce qui reste quand l’espoir est perdu  mais qu'il reste  l'amour par la foi ( st Paul )mais je n’ai pas suscité d’échos.Tant pis..(le fait religieux est quasiment ignoré aux phares, malgré l'histoire..) 

Ceci dit, " le devoir de sauver" "son" "rêve", n’est-ce pas déjà ce que nous enjoint  l’individualisme ambiant dans sa propension à  voir comme finalité ultime de la société l’épanouissement de chacun ? En d'autres termes , le rêve de soi ? sa forme accomplie ?

« La société se tourne vers  une forme de bonheur  où chacun à la possibilité de réaliser et d’exprimer  ses désirs, ses rêves et ses fantasmes, voire de les exhiber sans restrictions majeures »( cf l’Homme sans gravité.Charles Melman  )
 
Pour ce psychanalyste reconnu, il semblerait que le droit bascule vers la protection du sujet à rechercher  une harmonie non plus avec un idéal mais avec un objet de satisfaction.Cela est sans précédent.C’’est la démocratisation de la jouissance » dit-il. (le droit -et la revendication- à pouvoir changer de sexe est éclairant à ce propos)  
 
Etrangement personne n’a contesté  l’idée de « devoir » alors que le mot soulève très souvent le rejet, voire le refus épidermique du genre : « je n’ai pas demandé à naître, donc… je ne dois rien ».
 
Sauver ne serait -ce pas en somme le concept de salut comme un défi lançé à l'impossible ? ? Aller au bout de ses rêves n'est -ce  pas  réaliser  qu’il faut s’alléger de beaucoup pour se sauver de l'insignifiance? Et devoir sans cesse donner à sens à l'existence, n'est-ce pas se priver de  la joie de vivre ? .

 "Sauver  pourquoi" et  "sauver de quoi " me semblaient  constituer des  problématiques assez riches. Mais malgré les efforts louables et très nourris  de l’animateur, ils n’ont pas été évoqués.

Je pensais au  dévoiement de sa route initiale et  les compromis douteux, le « sacrifice » inadéquat et la morale creuse, les empêcheurs de tous poils et les infidélités que nous faisons  à nous même avec la tentation de l’innocence.

L’écoute attentive de ce café -philo incite à penser que  le rêve de beaucoup n'est pas celui d’un artiste, pas plus que  ceux des adolescents. Il est celui que nous offre l'histoire du temps : exister et pas seulement vivre pour mourir d'ennui.
 
Mais attention : pour citer Cynthia Fleury (son dernier livre) l’enjeu au combien légitime de la création de soi par le sujet se perd souvent dans «la grande falsification de la reconnaissance ".
 
Facebook en est le symptôme : beaucoup s'évertuent  à faire croire que son rêve incarné est plus grand que celui du voisin.C'est le piège tendu par ceux qui vivent des rêves des autres.

Peut -être qu'en effet, ce dont notre vie mérite d' être sauvée, c'est la prétention à n'être que nos rêves.

 

Gérard Tissier

 

 

 


 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. vous avez dit "devoir "?
Ecrit par Pierre Yves. 07-09-2015
N’ayant pu assister au débat et y participer -ah, les aléas!- , ayant néanmoins et par compensation pris connaissance du l’énoncé du sujet et de la prestation de notre poète Gilles, je prends l »initiative de revenir sur un ancien débat qui roulait, et s’est déroulé, sur la notion précise de « devoir ».
Ce terme, « devoir », à mon sens recèle un « piège cataclysmique abyssal »-si si j’assène et j’assure- où le monde saute à pieds joints et périt donc, hélas, sous la noyade subséquente.
En effet, c »est un infinitif substantivé; Or, la dérive culturelle est d’en faire un participe passé substantivé. C’est là l’erreur. Et là -poum!-, le piège cataclysmique abyssal s’ouvre, le cyclone se double du tsunami, le piège cataclysmique abyssal se refermé, bref c’est la totale avec, en guise de cerise , la noyade assurée; là-haut sur le gâteau,; de tout un pan potentiel de lucidité, IE de « lumière intellectuelle élucidante ».
Pour exposer ici un éclairage de synthèse en perspective sur ce mode de perception qu’est le « voir », avec ses trois sens « vue », « vision », « regard » et ses enrichissements par les préfixes
« voir » donne « avoir » et « savoir », puis « revoir et « devoir »
« vu » donne « eu » et « su », puis « revu » et rien-du-tout-!, euh… si!, « dû »
« dû » donne « dette » et « don » donne « dot »
« garder » donne rien-de-rien-!, puis »regarder » et rien-du-tout-!
J’en ai fait trop dans le « abstrait, abstrus, abscons » ou dans l’amphigourique ?
Alors je vais focaliser…
Pour faire plus clair et surtout plus simple et plus précis, le devoir n’a strictement rien à voir -justement!- avec le dû et la dette.
Devoir quelque chose à quelqu’un, c’est avoir une dette envers lui, pense-t-on.
Soit. Donc j’en conclus que devoir est une manière particulière d’avoir.
Mais c’est un avoir tel que si je l’ai je ne peux le donner, car personne ne veut le recevoir.
Et si je ne puis donner ce dont je suis doté, que dois-je faire pour m’en débarrasser ?
Résumons. Je dois quelque chose à quelqu’un, j’ai donc une dette dont je suis doté. Je dois faire quelque chose pour m’en débarrasser, et ce quelque chose c’est quoi ?
Cela s »appelle régler ses dettes, ou si on est très très chanceux, faire qu’un très très bon ami régle ces dettes à notre place. C’est seulement là qu’intervient le verbe infinitif substantivé « devoir ». Régler ses dettes est un devoir; Ouf! J’ai eu chaud , j »étais à moins une de tourner en rond !

Autre logique. Voir, avoir un rêve, voir une vision. Puis désirer regarder ce rêve comme une réalité, un événement, un fait. Mais comment faire ? La « the question ». Car qui veut garder ce qu’il n’a pu re-garder ? Le regard autre, avec les deux yeux de son visage, le droit et le gauche, ne peut voir ma vision. Cette vision que j’ai eue, et que j’ai été seul à re-garder même si j’en ai parlé à mes proches et à d’autres, je me dois de la garder pour que d’autres la re-gardent enfin, et la garder c’est la revoir et la revoir et la revoir encore. Cela je me le dois je le dois à mon rêve, je m’en fixe le devoir car j’en ai le désir. Et où est-il ici question de dette, de dû, et de que sais je encore ?
Devoir, c’est désirer. Devoir ‘revoir’, c’est désirer ‘faire regarder’. Et le travail acharné, le vouloir industrieux, du magicien avant son passage en scène, personne n’y verra jamais rien
.Jamais rien. Sauf que…, Georges Méliès ?
Merci, Martin Scorcese merci Hugo Cabret.
Personne, donc, sauf peut-être les magiciens nantis d’un devoir, que dis-je, d’un vouloir supérieur. Car l’un des quatre commandements de tout magicien, n’est-il pas de vouloir, au lieu de désirer ?… Je laisse répondre le magicien Alphonse-Louis Constant, qui aurait sorti paraît-il de son éternité rêvée le philosophe itinérant Apollonius de Thyane.
Jamais rien. Que du Feu. Et c’est très bien.
Le devoir fait donc couple, -que dis-je- corps, avec le revoir.
A y penser ainsi, cela n’a rien de surprenant;
Cette thèse n’ayant probablement pas été soutenue lors du débat, je me suis dû de la soutenir ici, afin ce puisse être su, et par le plus grand nombre

2. Une philosophie d'adolescent
Ecrit par Daniel Ramirez. 08-09-2015
Je n'ai pas été présent à ce débat, mais il me semble bien symptomatique d'une forme de dérive psychologisante et nombriliste qui touche le café-philo depuis un certain temps. Pourquoi faudrait-il sauver son rêve? Si "son rêve" veut dire ses idéaux, l'intitulé du sujet contient une affirmation: on perdrait ses idéaux, probablement avec l'âge, parce qu'on s'adapte ou parce qu'on est façonné par l'éducation, la société, etc. On peut remarquer d'ailleurs, le singulier LE rêve, "ton rêve", c'est à dire UN idéal, une image qu'on s'aurait fait de la vie qu'on voulait avoir. C'est quelque chose propre à l'adolescence de penser qu'on a UN rêve et que la vie consiste à le réaliser. Une certaine littérature "new age" bon marché comme celle de Paulo Coelho stimula fortement cette idée, qui me semble assez nuisible: si les idéaux sont l'expression d'UN rêve, personnel, révélé dans l'adolescence à chacun de nous. L’idée selon laquelle « ton devoir est de le protéger », implique qu’aucun autre idéal pourrait venir se substituer à cette intuition liminaire et qu’on passe tout droit de l’adolescence « idéaliste » au cynisme de l’âge adulte et à la désillusion. Si par « ton rêve » voulait dire, d’ailleurs, « tes illusions », il serait bienvenu de les perdre.
Le romantisme, à la suite de Herder, a instauré cette idée de l’authenticité : que chacun a une façon totalement propre de vivre sa vie et que tout autre ce serait inauthentique.
Le concept de devoir qui est employé dans cette formule ajoute à l’étrangeté de la chose. Le devoir est souvent considéré comme une catégorie morale, voire juridique. C’est-à-dire que si on a des devoirs, c’est envers les autres, envers des institutions, envers la société, voire envers Dieu. Il est pour le moins spécieux de voir utilisée cette expression vis-à-vis de l’authenticité de la personne individuelle, qui aurait cette forme de devoir envers soi-même. Mais la phrase étant formulée à la deuxième personne (« ton devoir… »), on ne comprend pas d’où, de qui peut venir une telle injonction. Une possibilité aurait été de changer le devoir par le désir et il y aurait quelque chose de plus compréhensible à dire « ton désir est de protéger ton rêve », quelque chose qui aurait pu être illustrée par des poètes romantiques, même par Nietzsche. Mais cela ne dédouane pas de la nécessité d’expliquer en quoi quelque chose comme « ton rêve » serait au centre de la vie, et non pas les idéaux, les convictions, la volonté ou le projet, sans que l’on plonge dans cette vision d’adolescent (plutôt cocasse, vue la moyenne d'âge des l'assistance au café-philo) ou de vendeur de littérature new age.

3. quel devoir ?
Ecrit par gtissier. 11-09-2015
Cet éclairage s’appuie sur des remarques pertinentes sur l’air du temps dans un café philo ( le devoir- être- soi c'est-à-dire l’authenticité, valeur nodale de l’individualisme puisque la société des individus confère à chacun le droit -et donc le devoir d’en user- à être soi et à construire sa vie.

Ce n’est pas une mode c’est un changement de paradigme dans la compréhension du processus civilisationnel en cours en occident . Pour nombre de chercheurs et d’acteurs dans la champ des sciences humaines, la crise multiforme que nous connaissons y prend sa source

En effet Daniel, refuser les sources éthiques ou religieuses qui fondent la vie morale et ses responsabilités dans la société oui vis-à-vis d’autrui pour reprendre- paradoxalement- le verbe « devoir » avec un autre prédicat ( sauver son rêve ) est typique des glissements de sens que l’on entend partout si l’on tend l’oreille.

Il y a cependant une chose que l’on pourrait ajouter et qui serait la notion de "projet primordial" dans l’existentialisme Sartrien.En gros : l’homme n’ayant pas de nature définie a priori, il est libre lui-même de se définir par son projet. Cette liberté implique une responsabilité qui est celle de l’homme en ce qu’il est exemplaire de l’humanité, responsabilité qui l’engage parce ce que, avec lui, l’humanité ne sera plus comme avant ; le cas Hitler mais aussi Abraham .

Si ce devoir-exister au plan universeln’exclut pas le rêve de soi ou de l’œuvre, on peut lui accorder aussi du crédit au niveau individuel sous la forme de son envers : la culpabilité existentielle.
Plus la société des individus érige des normes qui obligent le sujet à extirper de sa «puissance d’agir » et de sa singularité concrète (et non ontologique) cela produit la souffrance.Celle du manque à devoir-être.

Celle qu’on ne veut pas voir tant que l’on déroule une certaine doxa individualiste dans un café- philo. Qui peut refuser l’idée d’être soi et d’avoir un rêve et de vouloir le sauver? C'est tellement évident pour la plupart que l'on voit mal comment il peut en être autrement. Vouloir le regretter par les temps qui courent, ce serait comme vouloir sauver un rêve..

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