Que faire des pertes subies ?

café philo du 18 octobre 2015. Animation Claudine Enjalbert

QUE FAIRE DES PERTES SUBIES ?

Même le silence est lourd de larmes écrivait Aragon. Certaines  minutes vécues dernièrement dans l’absolu du malheur qui rassemble  nous rappellent  que le tragique vient souvent nous réveiller avec le masque de l’injustice. Comme  si l’innocence des victimes était  la condition, autant  de la peur  que de l’horreur.    

Quand il y a mort d’hommes le lexique militaire parle de pertes. Ici, ce qui est perdu, c’est plus encore. C’est  la paix.   

Aussi s’interroger sur un « que faire des  pertes subies ? »  dans un café- philo était-il une  étrange question. Prémonitoire pour un 13 novembre et tout aussi prégnante tout au long d’une vie.

Je n’étais pas  présent et j’ignore la raison de la question posée mais je trouve, après coup, que la question vaut sérieusement d’être examinée.

Son emprise existentielle  est à la fois profonde,  douce et douloureuse. Comme celle qui scelle  nos amours. Que faire de celles qui nous sont à jamais perdues ? Aimerions-nous tant  les avoir oubliées  pour les extirper de notre existence ? Les classez dans la case « biographie» ou les porter en fardeau faute de leur avoir trouvé un avenir ?

Comme  le dit Jankélévitch, ce qui a été, jamais  plus  ne pourra ne pas  avoir été. Autant alors les voir comme un viatique pour l’éternité même si le pire et le meilleur s’y trouvent mêlés. Des gains et des pertes, la mémoire ou l’oubli en bornent les contours. Pour chacun, c’est selon.

Les gains  seraient des acquis  et les pertes peupleraient ce que Baudelaire appelait déjà notre arrière-monde... A moins- et tout est là - que nous en ayons fait quelque chose. Est-ce qu’un homme qui se serait ruiné (ou qui aurait été ruiné) vit son indigence comme un pauvre ? Certainement non car la perte nous transforme et s’agissant de nos possessions, elle nous rapproche de nous.

La clef  pour sortir de la perte et du sentiment qu’elle procure, est souvent le pardon dés lors qu'on lui laisse le temps de prendre le pas sur nos économies émotionnelles.

Pardonner ses propres manquements ou ceux de l'autre pour une chose qui, définitivement n’est  plus, c’est faire qu’elle  le deviennent soi. C'est s'en libérer, vaincre les attachements mortifères qui nourrissent le regret, le remord et le ressentiment, c’est être libre au présent car vouloir réparer revient à faire remonter à la  surface ce que la nuit des jours avait englouti dans ses profondeurs. Le présent n’est plus alors devint une situation à vivre mais un passé à reconstruire.  
Le roue de la vie est ainsi faite que nos expériences  d’arrachements  ou de renoncements forcés se recomposent dans de nouvelles formes. Ce sont les matériaux de nos scénarios de vie  mais vouloir renouveler le souvenir mène à l’impasse. Si le vécu a été total, tout est achevé. Il n’y a ni gain ni perte. La vie était dans son mouvement et tout était parfait.    

Pour  les psychanalystes, la perte est fondatrice. Il  y aurait eu une lettre restée en souffrance, une faille, une béance. Comme  si le chemin de  l’existence   gardait la trace d’un « avant » sculpté en creux dans nos esprits  où, plus tard, la quête du sens et de notre responsabilité existentielle nous délivrera  de la plainte.          

Mais la perte c’est aussi  un visage, un paysage, un nom oublié, une saveur et les odeurs de l’enfance.  La vie nous apprend  les rituels qui peuvent aider ;  écrire, chanter, pleurer, prier, parler, enterrer. De la peine et du désarroi, nous savons que nous allons en sortir car d’autres l’on fait.

Souffrir d’un chagrin , c’est peser dans sa chair le temps qui passe dans l’illusion douloureuse de sa fixité. Sa fin viendra mais nous n’y croyons pas.    

Mais la perte  peut être plus subtile voire plus pernicieuse. C’est  une occasion manquée  qui contiendrait  le possible attendu et perdu. Catherine Challier (in L'espoir)  pose la question : « L’espoir n’est-il pas, par essence, derrière nous ?».En effet, si le possible se confond à l’espoir, il n’existe pas encore.. Mais  celui qui est derrière nous, a existé  puisqu'il n’est plus.

Alors que faire  de ses pertes ? Faire le deuil de ses identifications, les observer avec lucidité et nourrir l’espérance de soi. Reformuler ses choix, transcender la réalité,  y mettre de l’humour et la distance nécessaire.  C’est notre créativité psychique  qui nous fait  franchir  les portes et retrouver la source intérieure quand  la vie à pu se briser sur des pentes trop fortes.   
Il existe néanmoins des pertes majeures qui se manifestent en cascade au soir de la vie. La sensation  du sursis s’installe et distille ses affres. La vie qui reste devient  comme un livre qui va nous tomber des mains Notre seule force est de commuer sa propre fin en la certitude de ce qui restera  pour les autres : l’amitié, l’amour et la fraternité .

Si la vie n’est close qu’en ses débuts, elle reste et demeure ensuite entrouverte, comme dans une aventure.(Jankelevitch)  Quant à son terme, l’inévitable du commun propre à chacun, il faut garder confiance en l’inconnu ou, comme le pensait Lucrèce, « quitter la table en convive rassasié »

 

Gérard Tissier 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gérard Tissier

 

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. sur la recherche de l'objet perdu..
Ecrit par Gérard Tissier. 30-03-2017
En visitant quelques fils de discussions de ce site je suis tombé sur ce texte signé de Hélène Perron et qui figure dans le fil relatif au sujet " Vivons-nous sous l'emprise de l'objet " Voir rubrique ""article 05-02-2011).

Il est un peu difficile mais éclairant. J'en fais ici un copié-collé pour ceux que décidément; les rapport entre le désir ,le manque,la perte, les renoncement, l'absence, la privation sont des matières à réflexions plus enrichissantes nets que le plein de bonheur,de plaisir - et surtout de soi - promis par la pub. Voici le texte :

"En psychanalyse, l'emprise des objets peut devenir pathologique pour diminuer les angoisses.
Cette emprise des objets peut se traduire de différente manières :
Les achats compulsifs en témoignent c'est parfois par manque d'amour que l'être humain compense ce manque par des achats. La possession de l'objet devient une compensation de la frustration.
Le pervers chosifie l'autre pour satisfaire ses pulsions. L'autre devient son objet.

« Le terme d'objet doit ici s'entendre en général selon la signification vectorielle de ce qui est visé par une certaine dynamique dont la source est nommée « sujet » : ainsi l'objet du désir, l'objet de la pulsion, l'objet d'amour (on notera toutefois que Lacan parle de « sujet du désir », mais non de « sujet de la pulsion »). Mais, s'agissant du désir, la visée de l'objet implique toujours une médiation qui rende cet objet désirable.
Cette médiation est l'ordre symbolique (la chaîne associative des représentations) par lequel un objet est désiré parce qu'il représente, à l'insu du sujet conscient, un autre objet antérieurement désiré (cf. le désir de Descartes pour les jeunes filles « louches » [Lettre à Chanut, 6 juin 1647]). L'objet empirique du désir n'est donc jamais désirable par lui-même mais toujours en vertu de ce qui l'associe, symboliquement, à un autre objet. Si donc ce que désire le sujet est toujours ce qui lui manque, ce manque que le sujet cherche à combler par l'objet occurrent de son désir est toujours relatif à une expérience de satisfaction antérieurement vécue.
Voilà pourquoi Freud pouvait énoncer cette sorte de théorème : « Trouver l'objet sexuel n'est, en somme, que le retrouver » (Trois Essais sur la théorie de la sexualité, III, 5). Si l'objet du désir est toujours un objet retrouvé, cela signifie que ce qui fait la valeur désirable de l'objet empirique du désir est toujours autre chose que cet objet même ; plus précisément : cette autre chose est le véritable objet du désir, son objet en quelque sorte caché.
Il faut un élément intermédiaire qui soit, d'un côté, de l'ordre de la Chose et, de l'autre, de l'ordre de l'objet sans être pour autant objet empirique, c'est-à-dire sans être soutenu par du signifiant.

Cet élément est ce que Lacan appelle l'objet a (notation qui se lit : « objet-petit-a »). D'un point de vue simplement structurel, cet objet a est le strict équivalent du schème kantien.
Mais, au-delà de l'abstraction structurelle, il faut préciser à quoi renvoie cet objet a. D'un côté, cet objet a peut être dit objet chosique en tant qu'il n'est pas un objet empirique visé symboliquement par le désir ; c'est un objet toujours séparé de l'ordre symbolique où s'articule le désir du sujet, et donc, à ce titre, un objet toujours déjà perdu. D'un autre côté, cet objet a est lié - non pas identifié, mais lié - à ce qui, dans l'ordre empirique, est également de l'ordre de la séparation. Il s'agit d'une part du sein et des fèces, avec lesquels, dans sa vie pré-empirique, le non-encore sujet était confondu, et qui n'ont accédé au statut d'objets empiriques qu'après leur séparation, leur perte (on retrouve là la thèse de Freud sur l'indifférenciation originaire du sujet et de l'objet). Il s'agit d'autre part du regard et de la voix dont se soutient le sujet dans son rapport au monde mais qui ne sont pas eux-mêmes des objets empiriques que le sujet puisse viser comme tels (le regard est ce qui ne peut pas se voir ; la voix est ce qui ne peut pas se dire). L'objet a est donc ce singulier objet non objectivable, par la médiation duquel la dynamique de la pulsion (le pur manque qu'est la Chose) peut se rapporter à des objets empiriques de désir. »
« Le concept d' « objet » en psychanalyse : Bernard Baas, professeur de philosophie. »


Il me semble que c'est quand nous faisons de l'objet un sujet que nous sommes sous l'emprise de l'objet. L'analyste selon la pensée lacanienne et la philosophie nous amène à mettre en interaction le savoir, le réel et la vérité pour comprendre et pour analyser :
Savoir l'objet : c'est penser l'objet,
Le réel : c'est se cogner à l'objet,
La vérité : c'est l'existence ou l'absence de l'objet.

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