Du Bonheur
Écrit par Carlos Gravito   
28-12-2006

 Le quatrième dimanche de l'Advent, le jour où la nuit est Noël et une crèche est installée dans tous les foyers où il y a un bambin et où l'on fête la félicité et la lumière dans l'égoïsme le plus pur, parce que mérité, Gunter Gorhan, l'animateur du débat au Café des Phares, a bien voulu nous entretenir du Bonheur. C'était un peu kitch mais, dans cette occasion festive, ça m'a évoqué une boisson un peu retro, le "Dubo...Dubon...Dubonnet", un vin cuit, au quinquina, dont je garde un nostalgique souvenir, non seulement par sa saveur comme par la pub singulière étalée en lettres noires sur fond rouge dans les stations de métro et continuant désinvolte le long de ses tunnels. Tout ça, parce que Charles, s'ayant fendu de lire deux livres que, je vous donne en mille, vous ne soupçonnez pas ("Les bienveillantes" plus "Nathalie et les autres"), au lieu de se payer un gorgeon du fameux appéritif, se rappela que, lorsqu'autrefois il arrivait à l'aéroport de Montpellier, sa chienne en chaleur venait l'accueillir avec sa femme, lui faisant une fête d'enfer, après avoir balancé tout en l'air au passage, dans une aérogare si petite que le moindre désordre suffit pour déranger l'ensemble du trafic aérien de la région. Peu importe, il garde une inoublable impression d'une telle jubilation et en déduit que le bonheur doit être quelque chose comme ça, bien que l'on soit heureux, plus en raison de la mémoire de l'instant priviligié (voir le Dubonnet) que des événements du moment où tant de vécu s'accumule. 

Immédiatement après son introduction, les participants au débat se sont collés à la tâche, définissant d'abord le bonheur tel que son étymologie le suggère (bon augure), en d'autres termes, une randomisation du destin qui, pareil à une veste, ne vient pas de nous, ou un eudémonisme qui dépend de nous comme de nous découlent nos insolentes lâchetés, pour rappeler ensuite l'ataraxie des stoïciens, une tranquilité de l'âme que rien ne trouble. Bref, pour les uns nous fabriquons du bonheur de la même manière que l'abeille produit du miel, pour les autres il arrive du dehors égal à un superbe roi mage. 

Il y en a eu aussi qui, au hasard de la fourchette, ont fredonné un "mon petit bonheur à moi c'est toi" et en dehors de ça plus rien n'existe, même pas les mauvaises surprises, c'est à dire, le fait de prendre son pied tirant des petits coups au petit bonheur la chance, sans plonger dans des questionnements subsidiaires, contrairement à ce que firent toutes les grosses pointures de la pensée antique, représentées dans "L'école d'Athènes", la fresque de Raphaël que l'on peut admirer dans la chambre de la Signature au Vatican, se demandant : "est-ce bien du bonheur là où l'on ne tient qu'à deux ?" 

Le bonheur est en effet essentiellement de la poésie, ce qui veut dire littéralement "action", un amour pris dans la chaleur des actes comme ceux d'un enfant qui bâtit dans le sable ce que la mer va balayer de suite. On se trouve, à un moment donné, face au bonheur ; si l'on y rentre on ne l'est plus. Le bonheur est un état, dont on désire la durée, alors que, si le plaisir s'y mêle, on en sort, car il s'agit là d'un sentiment passager.  

Puis, alors que, dans un café plus que jamais mondialisé, Victor, le mexicain, mettait la souffrance et le bonheur sous le même sombrero, Marion, l'asiatique, entendait que nous, les occidentaux, partons toujours dans de mille directions différentes. "Lorsque je me trouvais en Corée, dit-elle, j'avais le sentiment que tout était confus en raison de notre langage basé sur des images-repères fixes et solides ; à présent, je vois bien autrement et je pense que tout est plus compliqué ici que là-bas, où les choses sont simples, finalement". 

Faisant une éloquente distinction entre le radical  "haeng" ou "mouvement", joint à la racine "un" voulant dire "destin" et le même radical "haeng" uni à une autre racine "boc" signifiant "argent", Marion termina, nous laissant comprendre que le premier terme se réfère au malheur alors que le deuxième désigne le bonheur, ce que l'on appréhend d'emblée dans son pays, sans y réfléchir, instaurant ainsi une rotation (mouvement) des désirs et des souffrances indéfiniment enchaînés. Lorsqu'il affirme que "le bonheur repose sur le malheur et le malheur couve sous le bonheur", Lao Tseu ne dit pas autre chose, en fait. 

Conclusion, Démocrite inséra l'art de vivre heureux dans une éthique puis, au terme d'un long cheminement, Kant démontra que le monde dans lequel l'homme vit, tourne autour de lui-même, sans autres repères que le plaisir et la douleur, indices du bien et du mal. La recherche du bonheur passa alors à être vécue sur le mode de l'absolu et, gardant vifs dans sa mémoire ces instants heureux, le sage puise dans l'amitié, l'harmonie et la vertu, l'énergie nécessaire pour réaliser un destin, quel qu'il soit, mais auquel il consent.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. chaque semaine,quelle aubaine !
Ecrit par toto. 28-12-2006
La vie nous apparait
comme une aubaine
Riche bien plus que sa peine
dans 'attente chaque semaine
du flambant esprit que voilà
quand sa prose fleurie
vient chanter dans nos coeur
la vraie philosophie.

2. Bravo pour le style !
Ecrit par Pirmin Lemberger. 28-12-2006
Les longues phrases on coutume de m'énerver. Celles de Carlos, par un miracle que je m'explique mal, gardent pourtant toute la légèreté qui sied à une évocation un tantinet ironique et détachée de nos débats hebdomadaires.

Et en plus il renouvèle l'exploit chaque semaine ! Bravo !

3. Nietzsche
Ecrit par Thomas. 29-12-2006
Du Zarathoustra!
"Voici ! Je vous montre le dernier homme. 'Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu'est-ce que cela ? '. Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l'oeil. La terre sera devenue plus exiguë et sur elle sautillera le dernier homme, qui amenuise tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps. 'Nous avons inventé le bonheur', disent les derniers hommes, et ils clignent de l'oeil."

Dans le sens ou la recherche du bonheur est une recherche de confort, donc d'une vie sans véritable remise en question. Thomas

4. j'ai pas compris
Ecrit par gtissier. 31-12-2006
En fait il y a des chose obscures dans ce qui est dit de Marion. si c'est pour dire qu'après la bonheur il a un truc qui n'en n'est pas, cela,je le savais. Toute la question est de savoir par quoi on commence et quel effet cela fait quand ça dure !

5. La question reste ouverte !
Ecrit par F.Claebots. 07-03-2008
C'est toujours abstrait ! Il me semble que P. Bruckner et M. Onfray fusionnent trop le plaisir et le bonheur, la douleur et le malheur, l'hédonisme de l'eudémonisme. Une confusion judéochrétienne très regrétable qui généra hier les "contempteur du corps" et aujourd'hui, une légion de paumé !

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