La poésie nous sauvera-t-elle ?

Café philo des phares.printemps 2016

 

« Si rien ne nous sauve, la poésie, elle, nous sauvera».

Jean- Pierre Siméon)

 

Cette proposition nous vient d'un animateur invité. Elle est tirée d'une essai produit par l'un nos plus grands poètes contemporains, essayiste, romancier, et dramaturge.

Ainsi, la poésie serait salvatrice en elle-même autant que notre dernier recours?

Faut-il avoir l' âme d'un minoritaire pour oser cette assertion dans un monde où,  bien qu'affichée par bribe dans le métro parisien, la poésie n'a plus l'aura qui fut la sienne pendant cinq ou six siècles ?

Mais peut- être l'indifférence et la condescendance dont elle est l'objet n'est-elle qu'une apparence car la poésie porte en elle et en chacun - les forces de l'élan, celles de l'avenir,ce « quotidien du pauvre » porté par l'espérance dont nous parle notre poète dans l'un de ses recueils.

La thèse de son essai - La poésie sauvera le monde - nous redit -comme tous ceux  que nous n'écoutons pas assez- une monde  qui « perd ses boussoles, qui est celui de tous les abandons et qui nous vide le cœur et nous brise la nuque ».

De peur, sans doute, que nous la relevions.

Il nous parle «d'un enfermement dans ces heures poisseuses où l'on tient désormais la langue » Non pas celle qui porte notre agir mais celle qui fait trace et dont la marque devient de plus en plus indécise dans le relativisme ambiant.

Après un art de la forme, les inconstances du cœur dans le jardin des muses ou les résonances de l'intime à l'heure du romantisme, la poésie a été aussi celle qui marqua de grandes heures quand elle appelait les hommes à communier entre eux aux heures des grands combats.

On se souvient de Victor Hugo, de Lamartine et plus proches de nous : d'Aragon, d'Eluard, de Prévert.

Lorsque les mots érigent le langage dans ce qui nous transcende dans notre for intérieur, ils sont l'appel de l'âme ; un temps d'arrêt, une respiration, un souffle.

Ce peut être la question d'une vie sous son propre regard, la visite de secrets perdus et jamais oubliés ou le réveil d'un deuil pour un «baiser resté vide »..

Car « il est dur de vouloir durer » sans que les mots un jour, viennent toucher notre humanité en son profond.

Trouver une parole vraie dans une relation avec soi est pire qu'un amour ou une amitié profonde. Une terrible prise de risque. Et, selon l'expression d'Yves Bonnefoy, « franchir la mort pour que tu vives ».

Le romantisme s'est déployé dans l' affirmation du « je » et dans la volonté de visiter les tourments du cœur et de l'âme. Ce fut autant dans l'extase que dans le désespoir. Les poètes visaient « les étoiles et les fleurs » mais beaucoup furent éprouvés par la vie puis gagnés par l'amertume.

Nous reste-t-il quelque chose du Lac de Lamartine, de sa charmante Elvire et du temps qui passa  pour ceux «qui ont aimés»?

Que savons-nous donc encore de l'irréversibilité du temps nous qui le qualifions de réel ? Allons-nous pour l'éternité, nous inonder  d’ un présent divinisé, aimer et mourir en «live» ?

Jean-Pierre Siméon, dont le sermon reste, sommes toutes, joyeux et confiant, parle « de résistance aux forces qui poussent toujours plus en avant  la logorrhée contre un verbe habité, l'ingurgitation contre l'interrogation, la simplification contre la nuance.

N'est-ce pas, à juste titre, dans le désert du sens qui nous est  laissé après le désenchantement du monde que le langage se perd et que se déroulera, en fait, le  combat ultime  pour la vérité ?

Lisons ici un commentaire de l'essai de Siméon : « la poésie n'est pas la panacée à effet immédiat mais elle n'est pas moins indispensable, parce que chaque poème est l’occasion, pour tous sans exception, de sortir du carcan des conformismes et des consensus en tout genre, d’avoir accès à une langue insoumise qui libère les représentations du réel».

En définitive, il s'agit de ne pas démissionner et de s'assumer dans sa puissance transgressive. Partout où la vraie vie demeure dans et par le langage.

Surtout, de ne pas sombrer dans les abysses de l'indifférencié ce qui suppose de porter une parole qui puisse s'entendre d'un autre qui le voudra bien et auquel nous nous adressons : nous ne sommes pas aussi seuls que nous le croyons.

Regretter que  la proposition du poète soit angélique est conforme  à l'état des esprits sur la pensée de l’avenir.Mais reprocher à  la poésie qu'elle ne porte que « des royaumes vains » c'est comme reprocher «aux étoiles d'être trop loin».

Gérard Tissier

 

 

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. peut-on encore etre sauvé?
Ecrit par Alex. 15-10-2016
La philosophie a tout essayé pour nous sauver mais elle est tombée sur une impasse; montrant absurdité de notre condition.
la promesse de la religion etait aussi celle la : Bernanos "au dela du désespoir il y a l'espoir" mais elle est en train de s'autodétruire également tiraillée par ses démons; incapable de se détacher de ces dogmes de ses certitudes de ces illusions alors que la vérité universelle si elle existe elle ne nous est pas accessible et nous ne sommes pas en capacité de l'identifier.
La politique non plus n'a pas tenue ses promesses, on ne se refait pas, même la meilleur version de nous même ou d'un autre n'a pas permis de réaliser ces promesses ; nous sommes toujours en guerre; éclair froide ou économique , nous sommes toujours en guerre et nous en mourrons quotidiennement ! trop de pouvoir ou pas assez, l'absurdité prédomine toujours puisque 5% des gens arrivent à vivre avec 95% des ressources du monde indifférent à la misère des autres.avec la meilleur volonté du monde celle de Mandela par exemple, le chemin de la liberté de l'égalité et de la fraternité pour tous est un parcours sans fin que certain parviennent à accélérer c'est tout.
face à cette réalité la meilleur stratégie n'est elle pas la fuite, vers les étoiles, vers une vérité palpable et qui nous apporte une dose immédiate de bonheur, comme un doudou que l'on serre contre soi, la poésie nous transporte, elle n'a pas perdu non succes mais elle c'est élargie, le prix nobel donné à Bod Dylan le montre peut etre , la musique est une poésie.
Mais a-t-elle pour autant ce pouvoir de nous sauver ? Dostoievski n’avait il pas dit lui aussi « la beauté sauvera le monde » pourquoi avait il dit cela ? comment pourrait elle nous sauver?
Il n’est peut etre pas si vain de s’émerveiller devant les étoiles.
Et si la beauté déclenchait en nous le meilleur de nous même comme la poésie comme la femme aimée nous transfigure en la meilleur version de nous même (film à voir "la délicatesse")! et nous permettait de nous réinventer. Et si elle avait, comme le disait P Bobin, puissance de résurrection ?!

2. le salut est dans le regard ?
Ecrit par Gérard. 25-12-2016
le sens du beau aurait été le premier sentiment ayant émergé d'un magma de pulsions et d'émotions qui pouvait habiter les hommes homo sapiens. Ce serait ce qui explique la travail scriptural dans le caverne apparu 20 000 ans avant JC.( entendu sur Arte récemment)
Pour le philosophe Grimaldi, la beauté se fait rencontre avec notre sensibilité par la nature et les femmes.'
Pourquoi la femme que nous aimons, nous la trouvons belle ? et pourquoi est- "elle debout sur mes paupières et pourquoi s'engloutit-elle" dans mon ombre comme une pierre sur le ciel" ? (Eluard)
L'amour du beau, le beau de l'amour ne sont- ils pas ce qui élève et donc ce qui nous sauve ?
La fuite dans les étoiles dites vous ? Ne serait ce pas absurde de leur reprocher d'être trop loin ? (A . Chenier)

3. L'amour du beau a double tranchant
Ecrit par Alex. 29-01-2017
Oui la beauté possède sur nous un pouvoir incomparable, irrésistible, qui peut nous transformer mais aussi nous perdre.
Dostoievski dans l'"idiot" montre cette dualité, Le prince Mychkine aime la jolie et fragile Nastassia d'un amour pur et respectueux qui contraste fortement avec la passion destructrice que Rogojine pour la même femme.
la beauté peut donc aussi nous perdre.
"A travers ce contraste entre Mychkine et Rogojine, nous comprenons déjà que la beauté n’est pas entièrement significative en elle-même. Elle ne trouve tout son sens qu’en fonction du mystère qu’elle évoque et du contexte qui lui est associé. Autrement dit, la beauté se voit dans la lumière – ou dans l’obscurité – de celui qui la contemple. Derrière le beau visage de Nastassia, Mychkine devine une âme humiliée et meurtrie, qu’un amour oblatif pourrait guérir. Ce même visage inspire à Rogojine une folle passion, égoïste et meurtrière."

"Pour le philosophe Nicolas Berdiaev, l’art est un acte par lequel l’homme répond à l’acte créateur de Dieu. L’artiste prolonge l’œuvre du Créateur; il la poursuit et se l’approprie. Mais ne voyons-nous pas, aujourd’hui, tout un courant «artistique» qui, à l’inverse, s’associe à l’acte destructeur de l’Adversaire? Où est alors la beauté?
« Jusqu’il y a peu, l’art et les artistes se voulaient en recherche du beau, même s’ils le donnaient parfois à voir dans des réalités pénibles, douloureuses ou violentes. Les romans à la fois sombres et lumineux de Dostoïevski en sont une illustration. Mais notre époque a radicalement pris distance par rapport à cette conception. Un art «postmoderne» se donne souvent pour projet, non seulement de dénoncer, mais de moquer et de détruire, déniant à l’homme toute espérance de salut." Non, l’art, la beauté véritable, apaise, guérit, restaure l’harmonie, fût-ce en dérangeant et en secouant. «La beauté authentique ouvre le cœur humain à la nostalgie, au désir profond de connaître, d’aimer, d’aller vers l’Autre, vers ce qui est au-delà de soi. Si nous laissons la beauté nous toucher profondément, nous blesser, nous ouvrir les yeux, nous redécouvrons la joie de la vision, la capacité de saisir le sens profond de notre existence, le Mystère qui nous enveloppe et auquel nous pouvons puiser la plénitude, le bonheur et la passion de l’engagement quotidien», affirme encore le pape dans son discours aux artistes. »
j'ai repris ces idées qui me parlent même si elles sont celles d'un pape déchu, je les trouve interessantes.
et pour finir y a peut être aussi une autre voie pour percer le mystère de cette phrase qui était en fait une question posée par Hippolyte Terentiev, «C’est vrai, prince, que vous avez dit, une fois: ‘C’est la beauté qui sauvera le monde’?» ; dans La guerre et la paix (t. 2) - de Léon Tolstoï il y a cette réponse : "La beauté ne fait pas l'amour, c'est l'amour qui fait la beauté."
en inversant la proposition on peut entrevoir une autre approche de la beauté et aussi pourquoi pas de la poésie.
la beauté serait avant tout dans notre regard, "on ne voit bien qu'avec le coeur" (saint Ex.)... comme La poésie est peut être autant dans l'inspiration de l'auteur que du lecteur. cette poésie c'est peut être a nous qu'il reviens de l'écrire, de la produire dans le filigrane de notre vie, comme dans "à la recherches des poetes disparus" pour lacher prise pour s'autoriser a être enfin soi-même, en vérité, à vivre imparfait libre et heureux.


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