Tout ce que j'ai le droit de faire est juste

Café philo du 18 juin 2017 Animation : Daniel Ramirez


Tout ce que j'ai le droit de faire est juste.


 

Le sujet proposé et repris par l'animateur fut ce dimanche un sujet du bac 2017 série L. Je propose ici un corrigé , proposé par Patrick Ghrenassia, professeur de philosophie à Paris, corrigé accessible sur le net. Je le remercie d'avance de nous autoriser à reprendre sa plume.

A noter  une autre articulation que l'on peut trouver sur la rubrique  " bon prof" sur youtube.Cette dernière souligne l'articulation entre le légal ( le droit dit positif) et le légitime.Cela renvoie à la question de la Morale en tant qu'elle est un consensus sur ce qu'il convient de faire ou d'être. Mais cette  morale peut -elle  être le fondement du droit ? Non car il existe  un relativisme culturel dans l'espace et dans l'histoire.

Il ressort de ces  principes et de leurs limites qu'il faudrait les dépasser par une  notion de catégorie supérieure : le droit naturel qui lui, renvoie à un idéal de la nature humaine.Il comporte des droits fondamentaux qui s'expriment par exemple par les déclarations de droits.  

Voici le texte  ( légèrement raccourci) du corrigé proposé :       

  «Il m'arrive, et il nous arrive, de faire ce que nous n'avons pas le droit de faire: Nous savons alors que nous n'en n'avons pas le droit, mais pouvons trouver que c'est tout de même justifié: Ici la question demande le contraire:  ordinairement, nous faisons ce que nous autorise le droit, les règles et normes communes à une société, mais est-ce juste pour autant? Autrement dit, le droit est-il toujours juste? Ou ce qu'imposent les lois positives est-il toujours conforme à la justice? 

C'est donc la question de la conformité ou de la contradiction entre droit et justice qui est posée. Pour Antigone, il était juste de faire ce que le droit interdisait (enterrer son frère). Ici, à l'inverse, il s'agit de savoir si la justice peut interdire ce qu'autorise le droit. 

Première partie: ce que j'ai le droit de faire est juste

Ce que j'ai le droit de faire est tout ce que les lois autorisent ou imposent, ou tout ce que la loi n'interdit pas de faire. Le sens et la logique du droit se fondent sur une conception du juste qu'on trouve par exemple formulée dans les "droits de l'homme". Il est juste de pouvoir s'exprimer librement, par exemple, injuste d'être censuré. 

C'est ce qu'on appelle une conception "positiviste" qui réduit la justice aux lois existantes: est juste ce qui est défini par les lois en vigueur. C'est la conception soutenue par Hobbes, dans le Léviathan: il n'y a pas de justice en dehors ou avant les lois positives. Seul l'Etat définit ce qui est juste et injuste. Logiquement alors, tout ce que j'ai le droit de faire selon la loi est forcément juste! 

Deuxième partie: tout que j'ai le droit de faire n'est pas forcément juste

Comme on l'a vu une bonne conscience trouve un motif de justice supérieur au droit, qui m'en dispense et et me place au dessus des lois mais on peut aussi y trouver de la mauvaise fois pour se trouver facilement des excuses pour faire, en toute bonne conscience, ce qu'on sait au fond de soi ne pas avoir le droit de faire. Ou de ne pas faire ce qu'on a l'obligation de faire, par exemple de porter secours à un noyé parce qu'on a peur de se mouiller.  

Plus sérieusement, le cas d'Antigone ne relève pas de la mauvaise foi, mais d'un réel conflit tragique entre le droit et la justice. La loi du roi de Thèbes, Créon, interdit d'enterrer le corps de son frère traître à la cité, mais Antigone le fait quand même au nom d'une justice morale et divine, supérieure au droit humain. Pour Antigone, tout ce que j'ai le droit de faire n'est pas juste. Ou, plus exactement, il y a certaines choses que le droit m'impose ou m'interdit qui sont injustes à mes yeux. C'est ce qu'avance également le déserteur ou l'objecteur de conscience. 

La question se concentre donc sur le "tout": en général, ce que les lois me donnent le droit de faire est juste; mais il peut arriver que ma conscience morale et ma conception du juste se révolte contre ce que dit le droit. Par exemple, j'ai le droit de manger de la viande, mais certains trouvent que c'est injuste au nom de la souffrance animale que cela implique, ou j'ai le droit de rouler en voiture, mais certains trouvent que c'est injuste au regard de la pollution engendrée et du sort menacé de la planète. 

Troisième partie: que tout ce que j'ai le droit de faire soit juste n'est qu'un idéal

La diversité et la relativité des lois et des droits, à travers l'histoire et la géographie, montrent que ce que j'ai le droit de faire peut paraître injuste à un autre, quand ce n'est pas à moi-même. "Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà", disait Pascal pour résumer cette diversité contradictoire des lois et de la justice humaines. Chez les Aztèques on avait le droit et il était juste de pratiquer les sacrifices humains, chez les descendants d'Abraham, c'est interdit. 

On constate donc que ce que j'ai le droit de faire n'est pas toujours juste à mes yeux, et que c'est encore plus souvent le cas aux yeux d'étrangers ou d'autres cultures. 

A titre exceptionnel, tout ce que j'ai le droit de faire dans ma société n'est pas forcément juste. Mais, si l'on élargit l'examen à d'autres sociétés et à d'autres époques, tout ce que j'ai le droit de faire ici et maintenant risque de paraître injuste à d'autres cultures. Que ce soit en matière d'habillement, d'alimentation, de religion ou de famille, les ethnologues et les historiens ont assez montré la diversité des coutumes et des lois qui montrent que ce que l'un a le droit de faire est bien souvent injuste pour un autre. 

Pourtant, on peut supposer un sens commun et un droit naturel (recueilli dans "les droits de l'homme") qui définisse une universalité du juste, de sorte que ce qu'on a le droit de faire, ici ou ailleurs, soit juste. Qu'on considère le droit naturel comme une utopie ou un idéal, reste cette ambition de rapprocher le droit du juste, pour faire que le plus possible de ce qu'on a le droit de faire, sinon "tout", soit le plus juste possible. Le droit obéit alors à un "idéal régulateur" du juste, selon la formule kantienne. 

Conclusion

Tout ce que j'ai le droit de faire, que ce soit à mes yeux ou au regard de la loi, n'est pas toujours juste. La diversité des lois et l'arbitraire du jugement individuel dans l'interprétation du juste creusent toujours un écart entre le droit et une conception supérieure de la justice. 

On peut répondre soit de façon "cynique" que cet écart ne sera jamais comblé, et que la contradiction tragique symbolisée par la figure d'Antigone est consubstantielle à la nature humaine, soit qu'on peut réaliser une conformité stricte du droit à la justice de deux façons: en réduisant le juste au droit positif et aux lois en vigueur (Hobbes), ou en tentant de ramener le droit au plus près de l'idéal de justice (Kant) ». 




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