En dépit du bon sens
Écrit par Marc Goldstein   
31-12-2006

 « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. » Ironie ou simple constat ? Le message de Descartes (dans son Discours de la Méthode) est double : si le bon sens est également partagé entre tous les hommes au point que personne ne souhaite en désirer davantage, c’est au niveau de son bon usage qu'apparaissent des différences.

Et voilà les participants des Phares, pour le dernier rendez-vous dominical de l’année, partis pour en découdre avec le bon sens ! Mais tout d’abord, le bon sens se rattache-t-il à la perception ou à la connaissance ? Les avis divergent. C’est une connaissance issue de l’expérience, disent les uns. « C’est une référence à mon expérience personnelle, à laquelle je fais confiance. » Pas du tout, c’est la perception bonne, répondent les autres. L’animateur remet la balle au centre en évoquant le juste milieu cher à Aristote. Nous voilà bien partis, mais pour aller où ?

Pour faire le lien avec la science. Le bon sens serait l’ingrédient principal du chercheur, la boussole qui lui permet de ne pas se disperser et d’aller rapidement vers ce qui l’intéresse. Bref, le bon sens, en distinguant le bon grain de l’ivraie, serait le garant de la pertinence. Non content d’aider la science, il pourrait dès lors s’enrichir de ses progrès : la Terre n’est pas plate ; le Soleil ne tourne pas autour ; il ne faut pas mettre de chat dans le micro‑ondes… Le chercheur aime donc le bon sens, mais ne lui fait pas pour autant une confiance aveugle. Qu’en est-il de l’artiste ? Qu’en est-il du paysan ? Si la création exige parfois de l’artiste qu’il défie le bon sens – la tour Eiffel, gigantesque puzzle de vingt-cinq millions de rivets, tient toujours sur ses pattes ! –, la vie quotidienne trouve en lui un allié pragmatique indispensable : l’expression « vie chère » sera comprise du paysan comme de tous, sans avoir besoin d’un cours d’économie sur l’inflation.

Il n’empêche que le bon sens a quelque chose de rudimentaire et de schématique. Il s’apparente à une pensée qui ne va pas très loin au-delà de la perception immédiate. « Qui ne va pas très loin… » Au fait, c’est quoi la bonne portée pour une pensée ? D’où le lien que je fais avec cette remarque pleine de bon sens de Maeterlinck (dans la Vie des Abeilles) : « Le bon sens est excellent et nécessaire au fond de notre esprit, mais à la condition qu'une inquiétude élevée le surveille et lui rappelle au besoin l’infini de son ignorance ; sinon il n'est que la routine des parties basses de notre intelligence. » Reconnaissons au moins une vertu au bon sens : il permet d’assurer sa sauvegarde. Qui traverserait la place de la Bastille au beau milieu de la circulation sans perdre le sens commun ? On peut donc s’y fier de façon limitée dans la mesure où notre perception nous paraît sensée.

Mais est-ce bien notre perception ? L’accumulation des bons sens individuels ne produit-elle pas ce qu’on appelle l’opinion publique ? Le bon sens se serait alors forgé au fil du temps par agrégation plus ou moins consciente d’idées répandues, chargées d’idéologies et relayées par les coutumes, les médias, la majorité... Quel sens est le bon pour moi, finalement ? Et le bon sens de répondre : « Celui qui est bon pour tous. » Le bon sens serait dès lors fabriqué en masse, à l’instar des produits pharmaceutiques, pour devenir du « prêt-à-porter de sens ».

Alors, existe-t-il un bon sens universel, qui serait propre à la vie et au-delà des cultures ? Marion, une participante, en doute pour qui le bon sens asiatique consiste justement à se taire ! À croire qu’aux Phares, on a parlé pendant deux heures pour ne rien dire, ou… en dépit du bon sens.

 

Écouter des extraits du débat : c'est ici .

 

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