Café philo à Santiago du Chili
Écrit par Daniel Ramirez   
01-01-2007

 Il est toujours un plaisir pour moi, une fois par an, animer un café-philo dans mon lointain pays, le Chili. Cela me donne l’occasion de prendre le pouls et de sentir l’état de la réflexion et du débat public ici. Cela se passe dans un restaurant végétarien très connu de la capitale, dont les propriétaires font partie depuis des décennies des mouvements alternatifs ; lieu de musique, de rencontres, d’écologie et de contre-culture.

C’est exaltant mais en même temps un peu angoissant : cela marchera-t-il ? Aura-t-il des participants, le débat s’engagera-t-il comme en France ? Et puis, je me rends compte aussitôt qu’il ne s’agit que d’un préjugé : comme si la rationalité dialogique était un privilège de la France ! Cela marche, comme ailleurs, comme en Suisse ou au Japon. Chaque peuple ayant des habitudes de communication que lui sont spécifiques, mais non pas une rationalité véritablement différente.

Il est vrai que pendant des années, après la dictature, un certain art de l’euphémisme, de la périphrase et de la litote, issus d’une longue habitude d’autocensure, ne facilitait pas la confrontation directe sur le plan des idées. Dans les systèmes où la liberté d’expression n’existe pas, l’intelligence populaire génère une sorte de langage de la dissimulation, personne ne doit vraiment savoir ce que l’on pense ni surtout quel est son bord politique.

Avec le retour de la démocratie les langues se sont déliées. Mais un autre écueil est apparu, que je croyait amoindri par les années qui passent, et après la première année (pas très facile) de la flambante nouvelle présidente, mais qui a été ravivé par la mort dans la décrépitude et dans la déchéance morale de l’ancien dictateur : c’est le clivage. Tous les points de litige semblent catalysés par l’alternative, bien plus forte que celle de droite / gauche, des partisans et nostalgiques (bien que minoritaires) de l’ancien dictateur et ceux qui lui attribuent tous les maux de la terre.

Ainsi, par exemple, un des sujets proposés au débat a été « pourquoi tant de différence entre les conceptions du bien et du mal ? » sujet de philosophie morale par excellence. Petite explication de la part de la personne proposant le sujet : comment cela se fait que quelques uns puissent penser que Pinochet a fait le bien et d’autres tout le contraire ? On n’a pas choisi ce sujet mais c’est illustratif du climat qui vit (encore !) le pays.

D’autres sujets –intéressants tous- ont été : « apparence (souci du paraître des personnes, chirurgie esthétique et autres) et réalité », « L’angoisse dans la vie contemporaine », « Qui gouverne le monde ? », « L’intelligence est-elle inversement proportionnelle au nombre (plus on est, plus on est con) ? ».

Finalement on a choisi par vote « Que célébrons-nous lorsque nous célébrons Noël ? ». Il faut préciser que nous étions le 20 décembre. Ainsi les premiers participants décrivirent avec éloquence les magasins déjà bourrés de monde, la pub qui battait son plein et la niaiserie se répandait par les rues où le décor des sapins enneigés et des manteaux baltiques rouges par 32 degrés, fait un peu plus évideSantiago du Chili (El Barrio Bellavista)nt que quelque chose ne va pas dans cette célébration qui tend à devenir mondialisée. Ceci est peut-être plus évident dans un pays où le catholicisme est encore bien présent. La frénésie consumériste fût dénoncée en même temps qu’un système qui oblige à faire des cadeaux partout, au travail, au comité de voisinage, à la maison, avec des procédés d’échange qui rappellent le potlatch qui M. Mauss avait décrit à propos des sociétés pré-modernes. Bref, une fête originairement destinée à la rencontre, à la générosité et à l’humilité (un enfant de lignée royal ou divine et à la destinée messianique est né dans une humble bâtisse parmi des animaux de la ferme), une occasion d’amitié et de retrouvaille en famille est devenu une farandole de la consommation et une fête du pouvoir d’achat. Quelques participants s’insurgèrent contre ce tableau, en arguant que nul n’était obligé de participer et de se plier à la stupidité ambiance, chacun pouvant donner à la fête  le sens et le style personnel qui voudrait. Deux problèmes nous posait cet position, la première, sa crédibilité : est-ce si facile de s’extraire d’une tendance collective si puissante ? Et le deuxième, de principe : Est-ce vraisemblable de donner sons sens personnel à un rituel collectif ? Justement, si cela s’avère possible, ne cesse-t-il donc d’être un rituel collectif ?

Ceci nous a menés justement à nous interroger sur le caractère rituel d’une telle manifestation : qu’est-ce qu’un rituel où la composante sacrée a été ôtée, où l’on n’y croit plus mais on continue de se plier ? Une habitude collective sans âme ni sens, mais que peut-être encore plus de ce fait, prend force d’obligation. Nous avons essayé de définir quelles étaient les valeurs propres à la fête de Noël ; pour cela nous a  fallu aborder la questions des valeurs en générale, el celle de la source des valeurs, telle que l’expose, par ex., Nietzsche. Bien de choses furent avancés et les demandes de paroles devinrent abondantes et passionnées.

Je ne peux tout rendre ici, et en plus l’ambiance, la chaleur, le sourire des gens, le plaisir d’échanger avec respect, de prendre un peu de hauteur par rapport au clivage mentionné plus haut, la joie de réfléchir ensemble, dans un cadre non officiel, non encadré par une quelconque institution, étaient évidents. Au bout de deux heures dans cette chaude soirée d’été, les gens avaient, comme il se doit dans tout café-philo, plus d’interrogations que des réponses, mais la certitude d’avoir échappé bel et bien, pendant au moins deux heures, à la furie marchande et aux emprises diverses qui furent dénoncées lors du débat.          

Seul regret personnel : je ne reviens pas avant plusieurs mois pour animer un autre débat et apporter ce savoir faire si parisien parmi mes compatriotes. Toutes les personnes présentes s’accordèrent sur le fait que des moments de réflexion comme celui-ci sont une des choses qui manquent le plus dans des sociétés qui cherchent encore leur voies, pour se retrouver elles-mêmes dans un monde qui change si vite, pour bâtir un avenir libéré des anciens douleurs mais non pas aliéné dans ce que la post-modernité délirante a de plus bête.

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. Bonne Année aux Cafés Philo
Ecrit par fzanone. 02-01-2007
Il y a une carte géopolitique du monde sur le tapis de souris de mon ordinateur. Dans l’hémisphère nord je vois l’Europe, petite péninsule bigarrée du grand continent euro-asiatique.

Je distingue à peine la Grèce, étrange presqu’île biscornue dans la méditerranée entre l’Italie et la Turquie.

A l’autre bout de la terre, dans l’hémisphère sud le Chili est un étroit littoral vert, colonne vertébrale de l’Argentine, qui reçoit sur son immense longueur les vagues du Pacifique sud.

A cet instant, l’ancien et le nouveau monde des grandes découvertes géographiques et inversement le nouveau et l’ancien monde des découvertes intellectuelles se trouvent juste sous ma souris.

L’ancien monde culturel, celui de l’humanité première décrite par Tristes Tropiques qui se trouve aussi sur tous les autres continents, et le monde de la seconde humanité, fille de Platon et d’Aristote dont les avatars modernes, comme un tsunami, déferle sur la planète pour le meilleur et pour le pire. J’ai soudain conscience de ça un peu plus que d’habitude.

Sur cette vague gigantesque qui exporte pêle-mêle, Noël,la pollution, la télé et la philo populaire, notre ami Daniel, pèlerin philosophe, est parti fonder les cafés philo à Santiago du Chili.

N’étant pas un produit de consommation classique qu’est-ce qui pourrait faire le succès des cafés philo dans le monde ?

Est-ce le fait qu’on y parle parfois d’un universel collectif, déclaration ou valeurs, concept dominateur problématique, mal défini, qui cherche péniblement sa légitimité planétaire ?

Un début de réponse est peut être moins dans le siècle des lumières que chez les grecs encore pour qui l’universel est un concept qui va du particulier au général et non du général pour s’imposer au particulier comme on a un peut trop tendance à le faire en France.

Chaque individu particulier est à la fois sentiments et raison à des degrés divers, ce qui fait que dans l’humanité se sont des choses universelles, comme d’avoir deux jambes, une tête et deux bras. De la capacité de raisonner en tant que capacité de vivre selon la raison, naît la philosophie, l’amour de la sagesse.

Tout cela pour dire que le succès possible des cafés philo dans le monde réside peut-être du besoin particulier universel (drôle de chose) d’exercer les ressources de la raison pour régler les problèmes générés hors la raison.

Bonne Année au Cafés Philo !!!.

Francis


2. se habla espanol ?
Ecrit par rodriguez. 10-05-2007
Ojala pase algo que te borre de pronto / Una luz segadora, un disparo de nieve / Ojala por lo menos que me lleve la muerte / Para no verte tanto, para no verte siempre / En todos los segundos, en todas las visiones / Ojala que no pueda tocarte ni canciones ! Fidel Castro ahora ! ! ! Ramirez = APAL ? CSD ? PPDHC ? ? ? ?

3. A propos de 3. Se habla espagnol...
Ecrit par Invité/Visiteur. 14-05-2007
En dehors de la question de la langue, pouvez-vous nous dire ce que c'est : APAL, CSD, PPDHC ?

4. parmi les dizaines d'associations des années 1990
Ecrit par journaliste. 14-05-2007
CSD = courant socialiste démocratique , APAL = celui des avocats , PPDHC = parti pour les droits de l'homme à Cuba.

5. rectificatif
Ecrit par journaliste. 14-05-2007
un collègue avec qui je viens de parler des problèmes cubains me dit que l'APAL n'est pas le sigle des Avocats, mais celui des Artistes ("association pour un art libre" or something like that). Enfin je parle anglais et lui espagnol, alors je ne comprends pas très bien ce qu'il m'explique sur les prisonniers politiques. Votre Ramirez a l'air de faire comme si Cuba était une île mer veil leu se , et que seuls des jaloux pouvait lui faire le reproche d'y vacancer un peu. Adios. Un journaliste qui voyage beaucoup et qui n'envie personne, surtout pas lui rassurez-le !

6. Mais alors...
Ecrit par Invité/Visiteur de 5. 18-05-2007
Si je comprends bien, le texte N°3, de Rodriguez accuse Ramirez d'être = APAL, CSD, etc., c'est-à-dire des opposants au régime. Et d'autres l'accusent de cautionner le régime en allant ouvrir un café-philo... C'est à ni rien comprendre. Quelqu'un pourrait m'éclairer la lanterne ?

7. Pourquoi Cuba ?
Ecrit par Robert. 18-06-2007
C'est bien curieux que des intervenants échangent ici des informations sur des faits politiques à Cuba. Il s'agit d'un café-philo qu'aurait eu lieu à Santiago du Chili ! Pourquoi ce rapprochement? Et pourquoi les voyages de Daniel Ramires agacent certains intervenants ? N'est-ce pas une tentative pour polluer le site ?

8. réponse au grand robert
Ecrit par 21.6.07. 21-06-2007
de quoi je me mêle

9. Santiago du Chili et Cuba
Ecrit par Invité/Visiteur. 28-07-2007
Quand Ramirez retourne à Santiago ou à Cuba, c'est probablement une question de langue. Et c'est aussi la raison pour laquelle beaucoup s'étonnent qu'il soit réfugié en France et non en Espagne : les émigrés d'Amérique du Sud vont presque tous en Espagne, pour parler la même langue( total = 3/4 les immigrants, plus nombreux que les arabes et les noirs alors que l'Afrique est plus près) Robert est rassuré ? ce n'est pas une tentative de pollution, c'est une information.

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