Peut-on se fier au bon sens ?
Écrit par Carlos Gravito   
02-01-2007

 La vieille année commençait, depuis quelque temps, à sentir le sapin. Il avait les boules puis, au moment où les aiguilles de la pendule se mirent à paniquer et celles du conifère à lâcher, entraînant dans leur chute des poignées de lamelles argentées, à l'heure de l'inventaire donc, au Café des Phares on s'apprêtait à accueillir le dernier débat annuel et, avant que les jeux de lumières, de pétards et de ripailles ne se soient déclenchés dans des réveillons servant de détonateur au premier de l'an, qui allait sans surprise prendre la place du dernier, Gérard Tissier, l'ange du jour, choisit pour thème : "Peut-on se fier au bon sens?", Jacques, qui l'avait proposé, arguant que "le calcul a raison contre le bon sens".

Il n'y avait pas là de quoi fouetter un philosophe mais, pour que 2007 démarre en fanfare, il fallait que 2006 finisse en beauté, et la "bona mens" de Sénèque pouvait faire l'affaire, le fait étant que si moins de gens prétendaient avoir du bon sens, le monde en serait plein, d'où manque. Pourtant, pourquoi s'en défierait-on, que diantre, si chacun de nous possède, avec sa capacité de juger, une appréciable qualité qui nous donne de bonnes raisons de croire à l'évolution de l'humain.

D'après le linguiste Noam Chomsky, toutes les langues parlées sur terre obéissent à un même répertoire grammatical universel de base, résultat d'un câblage neurologique qui cerna le cerveau de l'homme au cours de l'évolution, capable de lui permettre d'apprendre les langues les plus complexes, seul l'environnement décidant si ce sera le français ou le chinois. Cette idée fut portée par deux des élèves du chercheur-philosophe sur le plan de l'éthique, ce qui explique que, depuis Aristote, l'homme est défini comme animal rationnel aussi bien que moral.

Chez nous, Pirmin suggéra que le bon sens ne peut pas distinguer le vrai du faux, ce qui reviendrait à la science, mais à peine l'utile de l'inutile, ce qui le conduirait directement à l'essentiel, et un autre participant insinua qu'il est produit par la psychiatrie et les molécules de l'industrie pharmaceutique, d'où résultera inéluctablement un bon sens de masse.

Pour Marion, l'asiatique, une telle réalité allait de soi, car le bons sens, en orient, est vécu par le groupe, au sein duquel il n'y a pas de place pour le "je", comme en occident. Elle me dit qu'une telle notion est sans contradiction chez elle, n'a pas de définition en coréen et reste insaisissable dans sa langue natale où les principes de pensée sont assez mécaniques et biologiques. Comment nomme-t-on le bon sens, lui demandai-je, en absence de notion ? Marion me répondit que la sagesse est un bien que chaque membre de la communauté est susceptible d'avoir et de partager, ce qui renvoie à l'aspect positif de la "doxa" grecque et au constat que nous avons une très longue expérience de l'orient, sans le comprendre, tandis que les asiatiques en on une assez concise de l'occident, tout en cherchant à le cerner.

Le bon sens étant raison incarnée, l'animateur chercha à alléger les mots de leur lourd poids afin qu'ils fussent, dès lors, mieux partagés et d'aucuns se sont alors demandés si, au lieu de sécher son chat dans le four de la cuisinière, le bons sens ne commanderait pas de le faire plutôt dans micro-ondes, et s'il ne serait pas plus sage de pêcher à la ligne dans sa baignoire au lieu de se déplacer jusqu'aux bords de la Marne.

Il se trouve que là, on est dans le domaine de la logique enfantine, indiquant une certaine parcimonie de l'intelligence, ou de la sottise, d'où ressort le chiche du jugement.

Alice se demande, dans son pays des merveilles, "quel sens ? quel sens ?" et la pertinence de sa question ébranle une cohérence qui tient à ce que le propre du sens soit de n'avoir qu'une décision/destination à la fois ; est-elle la bonne ?

Quelque chose en nous est toujours à même de dévier du bon sens nos paroles et nos pensées, comme il arrive à la raquette du tennisman de le faire. Chaque intuition se laisse surmonter par d'autres arguments lorsque l'on s'en remet au verdict de la raison supposé juger sans passion, pourtant, la raison, peut-être parce qu'elle est pure, se fait elle aussi naïvement blouser. Chaque décision comporte tant des intuitions que des fourvoiements et on a déjà trouvé même des tripes dans la raison, il suffit de se référer au jugement du sage Salomon.

A la soupe de lentilles qui pourrait séduire les noceurs de fin d'année, Zénon conseillait d'additionner douze mesures de coriandre "mais, s'avisa-t-il d'ajouter, c'est selon". En effet, le bon sens est dans l'arbitraire de la mesure et pas dans la recette.

Enfin, je vous souhaite à tous une délicieuse année, même si cela ne se voit que dans la trace des jours et pas dans la nature de mes meilleurs voeux.

 

Écouter des extraits du débat : c'est ici .

  

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