Qui est responsable ?
Écrit par Carlos Gravito   
09-01-2007

 Tournant le dos à l’étoile qui les avait guidés jusqu’à la bergerie de Bethléem où, dans une mangeoire, avait été placé le divin enfant et au-dessus de laquelle des anges chantaient joyeusement : « Gloire à Dieu dans le plus haut des cieux et paix dans la terre aux hommes de bonne volonté », les trois rois mages venaient d’enfourcher placidement les plantureux chameaux de Mongolie qui devaient les ramener à l’orient, lorsque Eric Zernik, sans se laisser distraire par la céleste mélodie, discerna au loin la lueur qui, au Café des Phares, l’invitait à rejoindre « les enfants du paradis » fidèles admirateurs séduits par les éloquents attributs de « Sophie », afin d’y animer le débat du jour : « Qu’est-ce qu’est être responsable ? ».

Aussitôt, j’ai pensé à la chanson de Bob Dylan, interprétée en France par Graeme Allwright : « Qui a tué Davy Moore, qui est responsable, pourquoi est-il mort », mais Charles, qui avait proposé le sujet a, dans la foulée, donné le ton, avertissant que « prendre ses responsabilités ce n’est pas chose facile face à tous les emmerdements de la vie ». Pourtant, alors que d’autres parlaient de la responsabilité du géniteur qui ferme la poussette avant d’en retirer l’enfant, de la responsabilité civile, de la responsabilité pénale, de la responsabilité professionnelle, de la responsabilité de l’état, de la responsabilité collective et de tout être humain en général, je ne décrochais pas de ma ritournelle :

« Qui a tué Davy Moore ? Qui est responsable ? Pourquoi est-il mort ?

Ce n’est pas moi, dit l’arbitre, pas moi. Ce n’est pas moi, dit la foule en colère. Ce n’est pas moi, dit son manager. Ce n’est pas moi, dit le journaliste ». Toutefois, évidemment, les grands poncifs vinrent immédiatement à la surface : la Shoah, le Rwanda, l’Ecologie, le Tiers Monde, suivis illico des grands pontifes : Jonas , Jankélévitch, Lévinas, lorsque, se détachant du comptoir, surgit au milieu de la salle un inattendu buveur de champagne qui s’adressa au public avec emphase, force civilités et obséquiosités :

- Bonjour mesdames, bonjours messieurs, je vous salue avec tout le respect que je vous dois, mais je tiens à vous dire que vos réponses sont toutes faites et qu’on ne fait plus de philo dans ce café…

L’individu continua de déblatérer ainsi pendant quelques instants ce qui était une façon pour le moins étrange d’intervenir dans cet endroit et à ce moment du débat, alors quelqu’un cria :

- Dégage !

- Vous me demandez de dégager, reprit l’autre, parce que je dérange votre façon de faire l’intellectuel ; je suis un acteur…

- Va faire ton numéro ailleurs !

- C’est une provocation, ajouta Christiane, lui arrachant le micro de la main.

Comme pour éventer le lieu, Pirmin, arrivé à la rescousse de Christiane, entreprit de repousser l’importun tel s’il effarouchait une poule, afin de l’éloigner de notre quignon de pain, le sujet philosophique du jour en charpie, ce qui provoqua une vraie tornade dans une tasse de café ; les soucoupes valsaient, les carafes d’eau se renversaient, le moulinet triturait les graines répandant dans l’air un désagréable bruit de crécelle. La paisible discussion des « enfants du paradis » prit l’effervescente allure d’un poulailler en délire où des plumes volaient, laissant présumer l’éclosion d’une grippe aviaire et songer à la responsabilité à assumer sur la conduite à suivre afin d’éviter une pandémie.

- C’est ce qu’on appelle un événement, estima l’animateur.

Mais, la crainte de la virose contagieuse avait déjà troublé des esprits sensibles et on entendait la conversation de la volaille qui faisait l’opinion : « je pars, parce que c’est immonde ce qui vient de se passer ici ; ce lieu vient d’être profané. A quand une philo bio ? », ou touché d’autres belles âmes qui affirmaient : « mais comprenez-moi,  après tant de siècles de culture, je ne peux pas cautionner que l’on élimine des gens par la force ; c’est inquiétant et lamentable. Qui prend le pouvoir ? » C’était absurde, parce que, si l’on se regorge de responsabilité et on ne met pas les choses à leur place, c’est comme si on pissait dans un violon. En tout cas, il n’était plus question « d’hommes de bonne volonté » et, sous l’effet des désirables mamelons d’une « Sophie » qui se serait laissé impliquer, malgré elle, dans les fourberies d’un Lacenair, habitué des plats harcèlements de boulevard, les « enfants du paradis » furent plutôt témoins un bordel monstre, auquel Gunter mit fin, chassant le marchand du temple dans le plus pur style du far-west.

Dès que l’on parle de responsabilité, plus léger qu’une plume, le devoir, assorti d’une obligation juridique ou morale n’est pas loin pourtant, l’éthique est-elle plus maligne qu’une volonté irrationnelle ? Que dois-je faire ? se demandait Kant. Lorsque l’on ne sait pas quoi faire, on fait ce que l’on veut, c'est-à-dire que, la volonté étant aveugle, elle ne peut que vouloir sans se soucier d’autre chose et peut lui importe que ce soit le bien ou le mal. Le monde est une vaste somme de volontés qui, s’opposant les unes aux autres, ne font que fabriquer de l’histoire, chacun se croyant être le gogol, la victime, alors qu’il est en même temps le caïd, le bourreau de l’autre, à l’œuvre aussi bien dans guerre que dans la paix civiles, marques de l’humain.

 « Qui a tué Davy Moore ? Qui est responsable ? Pourquoi est-il mort ?

Ce n’est pas moi, dit son adversaire. Après tout, c’est le destin. Dieu l’a voulu ».

 

Écouter des extraits du débat : c'est ici.

 

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