Incident incitant
Écrit par Daniel Ramirez   
09-01-2007

 Vous avez été témoin d’un incident un peu désagréable motivé par une attitude un peu désobligeante et une réaction un tant irréfléchi ?

Cela vous a incité à réfléchir. Voilà qui n’est sans doute pas à regretter, même si elle est regrettable. Je n’étais pas là, mais les articles de Marc et de Pirmin m’inspirent à mon tour quelques mots.

Je dois vous dire que ce n’est pas la première fois que cela arrive aux phares, qui certains auraient voulu transformer en « phare ouest », comme dit si bien Marc.

Dans les dix ans, depuis que j’anime ce café-philo, plusieurs troublions, provocateurs et aussi des personnes dérangées (dans le sens littérale : « non rangées », et dans le sens habituel aussi) se sont « produits » dans ce lieu, tels des artistes sans art ou de guerriers en manque de guerre. Parfois d’une façon douloureuse, avec de la violence inutile sur des personnes que nous estimons. Des fois, moi-même, j’ai été la cible. Parfois j’étais l’animateur, et là, la seule chose que l’on puisse faire si l’événement se déclanche très rapidement, c’est calmer l’assistance et leur rappeler le défi : nous sommes là pour faire de la philosophie, ce qui est une responsabilité et un privilège, par choix de chacun ; ainsi, ne nous laissons surtout pas déstabiliser ni même pas déconcentrer par ce qui se laissent, eux déborder par un trop plein de passion et un trop peu de sagesse. Mais ce n’est pas gagné d’avance.

C’est normal que cela arrive, après tout : c’est un lieu où il y a un public assidu, les statistiques oeuvrent en contre nous, c’est mathématique, cela se reproduira forcément.

Ce qui est intéressant, ce que cela nous fait réfléchir. À Marc c’est sur la responsabilité : qui intervient et pourquoi, pourquoi ne suis-je pas intervenu ? À Pirmin, c’est la question de la légitimité des actes qui lui pose des questions. D’autres réagissent instinctivement par un rejet de la violence (pas toujours injustifiée, même si toujours désagréable), d’autres se réjouissent secrètement du spectacle, d’aucuns s’amusent, d’autres s’offusquent, et toujours –c’est le plus regrettable– quelques-uns décident de ne pas revenir.

Il n’est pas ici question de liberté d’expression ou de répression d’une liberté quelconque. Il est question du viol d’une liberté et d’une volonté collective. Souvent, nous, animateurs, nous sommes tentés d’attendre stoïquement que l’orage passe, puisque c’est une personne qui s’exprime, peut-être souffrante et qu’on pourra lui répondre raisonnablement par la suite, mais c’est souvent inutile, même si cette attitude reste aussi souvent obligatoire.

L’événement surprenant et violent coupe la temporalité habituelle, il survient, inattendu, comme les tremblements de terre, il nous sort de notre état de conscience pour nous replonger dans une séquence imprévue d’actes, réactions, émotions, qui s’imposent par sa prégnance avec un goût de « réalité », comme si notre état précédent eût été une sorte de rêve. Parce que ce « réveil » est brutal, nous avons du mal à nous replonger dans l’état studieux, attentif aux idées et concentré du débat.

Et pourtant, c’est ce qui est le plus indispensable. Nous savons combien est difficile de créer et de pérenniser de tels lieux. Plus dramatique (je vais dans le sens de l’argument de Pirmin) : les diplomates savent combien est rare et difficile de concocter une table de négociations ; c’est pourquoi les terroristes savent comment il est facile avec une petite bombe bien placée, de boycotter des mois et même des années de travail patient et courageux. Comme en disant, « arrêtez de rêver, nous voici avec la dure réalité ». C’est ainsi que –et c’est malheureusement très rare– quelques hommes d’Etat savent qu’il ne faut pas céder à ces provocations.

C’est pour cela que le « passage à l’acte », la voie de faits, lorsqu’elle se présente, nous dérange, et nous laisse un goût amer (quel qu’elle eut été notre réaction, Marc). Mais elle nous incite à réfléchir, car elle nous met face à l’évidence, comme si besoin était, de notre liberté ; bah oui ! Parce qu’il est, à la suite de cela, plus évident que jamais, que nous aurions pu agir autrement, que nous n’étions pas obligés, que nous avions le choix.

Cependant le choix devant la violence est réduit, et parce qu’il est si réduit, nous avons conscience, en même temps de la fragilité de la liberté. Prévenir le fait violent, l’apaiser lorsqu’il est là, le penser lorsqu’il est passée, est nécessaire ; mais reprendre le cours de la scène interrompue, reprendre le fil des idées est indispensable et c’est un défi. Un Socrate, un Averroès, un Spinoza, les sages stoïciens, le savaient ; Unamuno le savait, en reprenant sa chaire à Salamanca, après un très long exil, en disant « comme nous disions hier… ». 

À nous d’en être à la hauteur.  

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