La violence
Écrit par Carlos Gravito   
16-01-2007

 Faisant un osé travelling sur tous les thèmes proposés, Gunter Gorhan, qui animait le débat du 14 janvier au Café des Phares, l’arrêta un moment sur la question : « Comment se passer de la violence sans être violent » et, dans le souci de ne pas s’éloigner du contenu de la scène jouée une semaine auparavant, il adressa derechef ce plan d’action aux méninges des présents qui, le serrant au plus près, ont aussitôt prêté le flanc à l’idée, étant donné que l’on n’est pas là pour faire de la figuration mais pour dégrossir son esprit critique.

Le fait d’être violent génère plus de violence encore, précisa Victor, le Mexicain qui avait proposé le sujet, mais, si on la relativise, ça permet d’en diminuer la pression. Au Mexique, ce type de réaction est relatif et peut engendrer plus de brutalité qu’en France.

L’animateur insinua que l’on devait se tenir au bon usage de la violence, se demandant : « comment faire la distinction ? » toutefois, Mel Gibson et son « Apocalypto » furent évoqués tout de go, ce qui provoqua des manifestations d’écoeurement pour un tel produit, si bête, du cinéma hollywoodien et le débat se poursuivit, portant dès lors sur la soumission ou la violence, c'est-à-dire, se résigner ou se battre. Finalement, quelqu’un suggéra que l’on ne peut pas ne pas être violent, mais que pour s’en débarrasser, l’on se devait de transformer la violence par le sport ou franchement la sublimer par l’œuvre d’art, en d’autres mots, « transformer le plomb en or », pour accompagner la surenchère de Gunter.

Tiens donc ! André Breton répétait que l’acte surréaliste le plus simple consisterait à descendre dans la rue, révolver au point et à tirer au hasard dans la foule. Les chants de douleur, tels que « Le lamento d’Ariane » de Monteverdi, ne font que remuer le couteau dans la plaie. Mêlant détails cruels et érotiques d’êtres hybrides, une forme de Jérôme Bosch engendre une autre plus terrifiante que la première, la tête, par exemple, d’un agneau suscitant par ressemblance celle d’un loup, puis carrément le loup. Non. Ni l’art, ni le sport, ni la magie du cirque, ne sont « des K.O. de rêve » où Mister Hyde gagnerait la respectabilité de Docteur Jekyll ; c’est autre chose qui a à voir avec l’intellection et l’épanouissement.

Ressort structurellement nécessaire dans le règlement ou représentation de conflits et antagonismes, la violence est une énergie constituante de l’univers, réalité multiple et insaisissable de rapports entre sujets et objets dans leurs stratégies de défense et d’attaque, dans leur volonté gratuite de faire mal ou de se livrer au plaisir, dans l’effroi ou la goguenardise du corps qui se tient à un seuil paramétré qu’il ne peut pas altérer. Du « tu accoucheras dans la douleur » en passant par le meurtre initial d’Abel, rapportés par la Bible, la violence fut objet de la réflexion de beaucoup de penseurs dont Platon, pour qui « les gens ne pratiquent pas la justice par goût d’elle-même mais de peur de ce qui leur arriverait s’ils ne l’observaient pas » et, comme le fit remarquer Daniel « l’emploi de la contrainte, parfois nécessaire, reste tout de même un acte violent » ; affligeant, martyrisant, tourmentant, la violence se trouve aussi bien dans l’amour que dans le crime, à en juger par la légende rapportée par le disciple de Socrate sur « L’anneau de Gygès », qui a permis à ce berger de séduire la femme du roi, assassiner celui-ci et prendre enfin le pouvoir. Konrad Lorenz n’y voit que des avantages qui ne sont pas spontanément rationnels ni accessoirement déraisonnables.

Multiplicité de points de vue sous lesquels la réalité s’exprime, la violence est un fléau que la société tente de circonscrire, corriger et maîtriser pour rendre aux citoyens une existence convenable alors que la menace ne fait que se nicher ailleurs où la mise à genoux se poursuit sur d’autres chemins de croix pour contenir des besoins aussi violents que la faim. Démocratique ou pas, l’état est le résultat d’un rapport de forces ; « les droits de l’homme » se foutent éperdument de moi et me vouent aux orties, si je ne monte pas la garde  moi-même ; que je brûle d’amour pour mon prochain ou qu’il soit mon souffre-douleur, la difficulté d’être est une violence où rien ne subsiste sinon la mise en abîme des illusions idéologiques.

Nous sommes démunis de griffes, c’est donc notre cerveau qui fait tout. « Homo homini lupus », écrit à peu près Plaute dans « La comédie de l’âne », deux cents ans avant le Christ ; le meurtrier campe en effet dans le primate et la lubie de tuer n’est étrangère à aucun de nous. Les 900 cm3 de plus qui distinguent le cerveau de l’humain de celui de la bête sont en mesure de produire chez le premier certes une insoupçonnable force poétique mais aussi les outils d’une irrépressible conduite suicidaire. Partagés entre la vie qui nous fuit et la mort que l’on refuse, les meilleures intentions peuvent, sous le même souffle, provoquer la plus vindicative des violences, engendrant par-delà le bien et le mal, l’espoir et le désespoir, seuls sens dans le terrible non-sens de l’existence.

Et pour cause. De retour des « soldes », un copain m’a rejoint au café, les yeux au beurre noir. Surpris, je lui ai demandé : « Qu’est-ce qui t’arrive ? ».

- Cet œil, me dit-il indiquant le droit, c’est une brutale gifle que, se retournant, m’a envoyée une jeune femme alors que, comme elle montait devant moi l’escalier roulant, j’entrepris de tirer délicatement un faux pli de sa jupe, resté coincé dans la raie de ses fesses.
- Et l’autre, l’oeil gauche ?
- Ça, c’est une furieuse taloche qu’elle m’a flanquée ensuite, lorsque, pour me racheter, j’ai voulu remettre doucement, le plissé de la jupe, là où il était auparavant. 

Tel si, en quête de vertiges, la recherche du bonheur était à l’origine du malheur.

 

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