Le courage
Écrit par Carlos Gravito   
24-01-2007

Pareil au mois du blanc où l’on assiste, dans les grands magasins, à l’étalage de toutes les couleurs de linge allant du grège au vert, au turquoise, au rouge et même aux feuillages multicolores l’important étant d’oublier le gris du ciel, au café des Phares il y avait aussi, le 21 janvier, des thèmes dans les tons les plus divers mais Daniel Ramirez, comme s’il choisissait un bon vin pour célébrer l’animation de son premier débat de l’année, opta pour le rouge, symbole de l’ardeur, de la lutte et du sacrifice, se déterminant en faveur du sujet  « Le Courage ».

Pirmin, qui l’avait proposé, donna le coup d’envoi insinuant que, « dans l’échelle des vertus, le courage semblait avoir la connotation d’une valeur ringarde », mais la balle n’alla pas bien loin, l’animateur l’ayant interceptée afin de poser publiquement la question : « Le courage est-il ringard ? » On avait 90 minutes pour en découdre.

L'homme de Tiananmen (1989)Sachant que le grec « aretê », excellence du cœur, est le superlatif de « bon » et qu’Aristote considérait qu’on pouvait le dire aussi bien d’un médecin modèle que d’un voleur accompli, après avoir été mis en balance avec les autres vertus cardinales (prudence, justice et tempérance), traits du caractère résultant du désir et pas de la raison, quelqu’un fit remarquer que, « pour le philosophe, le courage évoque immédiatement le débat platonicien du « Lachès » où il est question de la bravoure des militaires. De nos jours, c’est vrai, on s’en fout, a-t-il ajouté ; les généraux, à Verdun, envoyaient sans état d’âme leurs troupes à l’abattoir ».

A propos d’abattoir, on peut se demander, qui est courageux ? Celui qui attrape le taureau par les cornes, comme on le fait dans les corridas au Portugal, l’est-il plus que l’animal qui assaille s’affrontant à l’homme, tel que l’envisagea Socrate pour la truie ? Par ailleurs, si l’on s’accorde au jugement de Shakespeare lorsqu’il dit que « quand le courage empiète sur la raison, il ronge le glaive avec lequel il combat », faut-il tenir la témérité pour de la sagesse ou de l’élan ? Celui qui appréhende le danger et l’affronte, fait-il preuve de plus de hardiesse que celui qui se jette dans la sanglante bagarre sans se soucier des conséquences ?

L’animateur mentionna entre-temps l’observation de Voltaire : « je ne crois pas en ce que vous dites mais je me battrai pour que vous puissiez le dire » (se souvenant peut-être que le même déclara aussi « l’audace est une qualité commune aux scélérats et aux grands hommes »), Gunter évoqua les héros ordinaires du quotidien donnant comme exemple la « Mère courage » de Brecht et Alfred aborda l’indifférence des Ponce Pilate qui s’en lavent les mains. D’autres intervenants ont estimé, enfin, que le courage consiste dans l’affirmation de soi, à aller au-delà du défi, à transgresser la loi, à mettre ses propres valeurs en cause, à se promener avec des banderoles dans les manifs, à réenchanter le monde par la pensée ou à se lever le matin tout simplement.

Certainement afin de faire diversion, Michel rapporta alors l’histoire de l’élève qui, interrogé à l’écrit sur « C’est quoi le courage ? », rendit une copie vierge à laquelle il avait à peine ajouté « Le courage c’est ça ! », ce qui a fait marrer tout le monde. En effet, il ne suffit pas de répéter « Du courage, du courage, du courage ! » comme le clama Danton, pour garantir le succès ; pour réussir il faut avoir la chance et la ruse de son côté, sinon… patience ! Sinon… tant pis ! Sinon… gare à la baraka !  Sínon, était le sycophante athénien qui persuada les troyens à faire rentrer le cheval de bois à l’intérieur de leurs murailles et Machiavel, partisan du vice dans la bonne conduite de l’état, écartait le courage de la vertu y voyant plutôt un rapport au hasard auquel il faudrait se plier, une temporalité qui avait également l’adhésion des romains pour qui la fortune aide les audacieux, et qui se fiaient candidement aux dés à la veille de chaque combat, sans s’en remettre toutefois à la morale de La Fontaine dans « Le lion et le chasseur » : « La vraie épreuve du courage n’est pas de toucher le danger du doigt, mais de s’enfuir aussitôt qu’on le voit ».

Est-ce, ce que l’on fait aujourd’hui, comme on l’a entendu ? Est-ce qu’aujourd’hui, au lieu d’un sang de révolutionnaires on n’a que du ketchup dans les veines ? En tout cas, dans un dialogue de « La République », chez Polémarque, répondant à Thrasymaque qui affirme : « la justice n’est que la duperie des faibles », Adimante et Glaucon ironisent : « il suffirait alors d’avoir de l’audace pour ne pas craindre le châtiment » ; hélas, à présent, le courage politique parait reposer effectivement sur des promesses et flatteries qui entraînent le veule souverain dans les aventures les plus douteuses, confirmant de surcroît le jugement d’Aristote dans « L’Ethique à Nicomaque » : « le courageux se tient entre le couard et le téméraire ».

Or, le courage ne demande pas à se mortifier soi-même, mais à s’aimer et à faire ce qui nous est utile. C’est un jeu qui cherche à rassurer l’être autant qu’il le peut et dont la mise en action correspond à un espoir de gain ; comme au poker, il procède d’un acte plus spontané que déterminé, par lequel la finalité est l’expression du bonheur dans l’estime de soi, dernier repli de l’ego.  

Le temps réglementaire de la partie étant écoulé, l’animateur la donna comme terminée pourtant, bruyante et acariâtre, Nathalie obtint la prolongation de quelques minutes pour tisonner, dans une grincheuse invective contre la mâlegent : « le courage s’oppose à la culture de la mort, propre à la lâcheté des hommes et, au nom des fem-mes, je défends les valeurs fé-mi-ni-nes ! Les valeurs de la vie ! », un discours rappelant le dialogue décrit par Bernard Shaw :

- Vous êtes un tel poltron, reprochait une dame à son interlocuteur, que si vous étiez mon mari, j’ajouterais du poison à votre soupe.
- Si vous étiez mon épouse, riposta le concerné, j’aurais le courage de la manger. 

Allez ! En attendant de gagner la « bravitude », encore un petit effort. Bon courage et bonne chance ; bisous à toutes et à tous.

 

Écouter le débat : c'est ici.

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