Vexer et être vexé
Écrit par Carlos Gravito   
29-01-2007

Le roi Midas et ses oreilles d'âne Flattés de nous trouver entre amis, de la sagesse, ce dimanche 28 janvier dans la tiédeur du café des Phares où l’on attend d’ordinaire les diverses acrobaties orales des uns et des autres, périlleuses comme toute réalisation humaine, chacun s’est délesté de son idée de débat et Sylvie Pétin, l’animatrice, fouillant dans le chapeau qui les contenait, en sortit une sur laquelle la philosophe frémit d’intérêt : « A quoi ça sert d’être vexé ».

La raison pour centre de gravité, lampes en poche, nous sommes alors partis là-dessus comme si on allait à la chasse au dahu, l’animal imaginaire censé avoir les deux pattes d’un côté plus courtes que celles de l’autre, à l’affût duquel on met un gogo, pendant que le restant des braconniers se tient les côtes pouffant de rire.

Nous avions une heure trente pour peindre la bête et aussitôt Victor, qui avait proposé le sujet, avoua sa perplexité faisant allusion à la facilité de se vexer « dès que quelque chose nous fait mal, alors qu’il nous est difficile de savoir ce que l’on protège ; est-ce une force ou un handicap ? », voulait-il savoir.

- Oui, en effet, on peut se sentir intellectuellement agressé, opina l’animatrice, ou provoqué et vexé physiquement.

- Je veux dire, intellectuellement, précisa le mexicain.

A partir de là, les langues se délièrent dans le but de mener à bien ce qui fut aussitôt regardé comme une fenêtre ouverte sur soi pourtant, la question initiale étant « Ça sert à quoi ? », soucieuse de tenir le public en haleine, Sylvie demanda quelle est l’utilité du négatif « vexer », mais tout le monde s’appesantit plutôt sur les aspects funestes (trahi, écorné) d’un pareil « tourment », car tel est le premier sens du mot, qui « touche la totalité de ce que nous sommes », comme allégua un participant, alors qu’elle-même penchait davantage pour « une route vers la sollicitude ».

Parce qu’elle ne finissait pas de râler, on assista ensuite à une confrontation cacophonique avec Nathalie qui, enragée de voir plombés ses trois sujets proposés, déclara avec force et sans se laisser interrompre que « ça sert à ne pas rééditer la reconnaissance de ce mâle abominable, animé par des pulsions de mort ». La bouche abondamment teintée de poisons écarlates broyés dans un cœur sclérosé mais capable d’inventer le préservatif poreux pour ceux qui comme elle aiment la vie, la poétesse de la hargne se délecta à porter le vexille de la haine lyrique, poursuivant interminablement son inaudible monologue ravageur.

Après cela, afin de faire résonner le sujet autrement, l’animatrice nous aiguilla sur « l’humiliation » ce qui amena quelques-uns à s’attarder sur la susceptibilité, tenue par d’autres pour pas très utile ou constructive, et Jean Ansen confia que les humains sont des mille pattes au niveau des émotions, ce qui fait qu’ils ont plusieurs talons d’Achille de ce côté-là, d’où résulte une très grande sensibilité aux chatouillements de toute sorte, la caresse comme la cravache.

Se référant à Rousseau et aussi bien à l’amour propre qu’à l’amour de soi, Daniel prétendit qu’il n’y a pas de « vexateur » mais bel et bien de « vexé », selon l’image que l’autre a de sa proie, jusqu’à l’offenser ou que l’on a de soi au point de se froisser, ce qui provoqua un vif malentendu avec l’animatrice, alors que déjà un autre interlocuteur évoquait l’introverti qui en fait tout un pataquès et l’extraverti qui s’en fout comme de sa première chemise.

Puis, cédant encore aux insistantes récriminations de Nathalie, Sylvie lui céda le micro et elle nous gratifia à nouveau d’une fielleuse intervention annonçant que « déjà chez les grecs il y avait des ondes de vie » pour, hypnotisée par le sexe jusqu’au délire, nous refaire ensuite son laïus du début. Franchement, vous savez, sans en être ulcéré, le récurrent et outrancier féminisme de l’intervenante me fait penser à une annonce, signée aussi Nathalie, parue dans un numéro de « Libé » des années 70 : « Cherche homme à queue de cheval, peu importe la coiffure ». Au diable la varice, dilatée.

Finalement, tout est imaginable et, si l’on revient au sujet, tout s’explique. Afin de répondre au « A quoi ça sert ? », les spécialistes soutiennent que chacune des vexations ou méchancetés dont nous sommes capables sont biologiquement le propre de l’homme et que, motivées par un souci d’équité, elles ne s’observent pas chez les autres êtres vivants ; c’est ainsi qu’Apollon a collé au roi Midas des oreilles d’âne, pour avoir préféré la musique de Marsyas à la sienne, les nez des enfants deviennent tout rouges lorsqu’ils mentent, chacun se réjouit des pathétiques maladresses de Charlot, la Comtesse de Ségur se gausse sur « Les Malheurs de Sophie » et, du côté de la « Liberté, Egalité, Fraternité » nous ne sommes pas mieux lotis, si l’on considère les contrôles musclés, les tracasseries administratives et les vexations dans les commissariats.

Pour terminer, pensant enfin « qu’être vexé, ça sert à effectuer un travail sur soi », Victor nous donna à savoir qu’il ne voyait pas de différence entre vexé et humilié, entre amour propre et amour de soi, ni entre introverti et extraverti, une façon de signifier qu’il avait posé une question mais pas fait un questionnaire et l’animatrice remercia ensuite l’assistance pour sa sollicitude.

Nous avions une heure trente pour peindre la bête et, sans blague, quatre-vingt-dix minutes après le commencement, la bête était peinte.

 

Sujet connexe : Ce que provoque l'humiliation par Carlos ; par Marc

 

LISTE DES COMMENTAIRES...


1. bravo
Ecrit par linda. 14-02-2007
je suis vexée de ne pas y avoir pensé

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